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Année 2012 – « Liberté économique et progrès social »

Année 2012 – « Liberté économique et progrès social »
août 29
15:39 2012

ANNEE 2012.

Sommaire.

 

1Bulletin 141, octobre 2012.

 

Axel ARNOUX

« Mondialisation de la demande et délocalisation de l’offre, fruits de l’ordre spontané »

 

Nicolas LECAUSSIN et Lucas LÉGER « 

Le marché, l’entreprise et l’entrepreneur’ dans les manuels d’économie de 1re et de Terminale »

 

Jean-Yves NAUDET

« La méthode Hollande »

 

Fred AFTALION

« Réduire les dépenses publiques, lourde tâche »

 

Olivier MÉRESSE

« Vendus et invendus »

 

BONNES FEUILLES

Guy MILLIÈRE

« Le désastre Obama »

 

LIRE LIBÉRAL

. La doctrine sociale de l’église. Une éthique économique pour notre temps de Jean-Yves NAUDET

. Entreprenez ! De Philippe HAYAT

. Les penseurs libéraux d’Alain LAURENT et Vincent VALENTIN

2Bulletin 140, juillet 2012.

 

Jacques GARELLO

La France à l’heure libérale

 

Georges LANE

Que reste-t-il de notre monnaie ?

 

Jean-Yves NAUDET

SMIC : coup de pouce… au chômage

 

Nicolas LECAUSSIN

Les introuvables « licenciements boursiers »

 

Fred AFTALION

La croissance, mot magique

 

OPINION

Jean Philippe DELSOL

La morale et le pragmatisme fiscal sont-ils compatibles ?

 

BONNES FEUILLES

Florin AFTALION

Crise, dépression, new deal, guerre

 

LIRE LIBÉRAL

. Éthique et fiscalité. Ouvrage dirigé par Jean-Yves Naudet

. Pierre Bourdieu. Quand l’intelligence entrait enfin en politique ! de Jean Baudouin.

3 – Bulletin 139, avril 2012.

 

Jacques GARELLO

« Y a-t-il un vote libéral ? »

 

Bertrand LEMENNICIER

« La gauche sera-t-elle battue à nouveau en 2012 ? l’analyse spatiale du vote »

 

Jean-Yves NAUDET

« Une dette publique immorale ? »

 

Olivier MÉRESSE

« Retrouverons-nous jamais le plein emploi ? »

 

Fred AFTALION

« Les changements dans la gouvernance des grandes firmes industrielles occidentales »

 

OPINIONS

Philippe NEMO

« L’égalité contre la justice »

 

BONNES FEUILLES

Jean-Philippe DELSOL et Nicolas LECAUSSIN

« A quoi servent les riches ? »

 

LIRE LIBÉRAL

. Relire Bastiat

. Ayn Rand ou la passion de l’égoïsme rationnel d’Alain LAURENT

. 2089 ou le temps de la grâce une civilisation renaît de ses cendres de Michel de PONCINS.

4 – Bulletin 138, janvier 2012.

 

Pascal SALIN

« De la crise financière à la crise de la dette : la faillite des politiques économiques »

 

Jean-Yves NAUDET

La réforme du système monétaire international selon « justice et paix » : un texte qui doit inviter à la réflexion

 

Fred AFTALION

« L’industrie chimique, cette mal-aimée »

 

Jean-Philippe FELDMAN

« Le retour a la société civile »

 

BONNES FEUILLES

Philippe NEMO

« La France aveuglée par le socialisme »

 

LIRE LIBÉRAL

. L’École autrichienne d’économie une autre hétérodoxie de Renaud FILLIEULE

. Ces mythes qui ruinent la France d’Alain MATHIEU

. L’oligarchie au pouvoir d’Yvan BLOT

. La régression intellectuelle de la France de Philippe NEMO

. La grève d’Ayn RAND

– Bulletin 141, octobre 2012.

 

AVANT-PROPOS

Axel ARNOUX ouvre ces pages puisque, pendant les récentes journées de notre Université d’été sur le thème « Libre échange et progrès social », il était le vivantexemple de l’entrepreneur qui a survécu à la mondialisation tant décriée. En fait, non seulement il n’en a pas été victime, mais il a vu son entreprise prospérer au cours de ces dernières décennies. Comme dans les bons polars, l’assassin n’est pas celui que l’on pensait ; en l’occurrence, c’est bien l’État qui étouffe les entrepreneurs (p. 2).

L’image de l’entrepreneur, justement, nourrit l’étude de Nicolas LECAUSSIN et Lucas LÉGER, image peu flatteuse dans les manuels d’économies livrés à nos chères têtes blondes. On comprend, dès lors, que ces manuels n’éveillent guère chez le jeune lecteur la vocation d’entreprendre (p. 13).

Qui disait le « changement c’est maintenant » et se retrouve aujourd’hui à la recherche du temps perdu devant la page blanche d’un premier bilan inexistant et face à une presse déçue puisque, par définition, pressée ? C’est, bien sûr, notre Président, et Jean-Yves NAUDET n’est pas tendre pour sa « normalitude » (p. 21).

La première préoccupation d’un gouvernement en crise devrait être de réduire les dépenses publiques. Or, l’État continue de vivre au-dessus de ses moyens ou, plutôt, au-dessus de nos moyens. Fred AFTALION s’en inquiète àjuste titre (p. 25).

Pub ou pas pub ? Quel est le véritable coût de la publicité, ses conséquences, ses effets paradoxaux ou pervers ? Olivier MÉRESSE, publicitaire luimême, est bien placé pour les poser… et y répondre : il connaît les arcanes de la presse et ses rapports avec la publicité « diabolique », nous dit-il, dans son essence même. Vous le verrez, presse et publicité forment un couple à hauts risques (p. 28).

Jacqueline Balestier

Axel ARNOUX

MONDIALISATION DE LA DEMANDE ET DÉLOCALISATION DE L’OFFRE – fruits de l’ordre spontané

C’est en suivant une démarche empirique que je vais vous démontrer les bienfaits du libre-échange en

matière de création et de développement dont celui de l’emploi.

Je vous dirai aussi pourquoi toutes les restrictions en matière de libre-échange peuvent conduire à la destruction des entreprises et de leurs équipes, et même de pays entiers.

Par « mondialisation », j’entends le développement des échanges entre entreprises ou individus libres et non pas les soi-disant commerces entre les gouvernements des différentes nations assimilables à du « business »

manipulé par les pouvoirs en place.

La démonstration consiste à présenter le processus de création, de production et de diffusion d’un produit « high tech », puis ses conséquences sur les activités humaines.

Présentation de l’entreprise

Au préalable, je tiens à commencer ma démarche par une présentation du groupe industriel que je préside et où je travaille depuis plus de 32 ans parce que son développement est une confirmation de toutes les analyses scientifiques en matières d’économie et d’ordre spontané, de droit et d’histoire, refusées par certains.

Le groupe Chauvin Arnoux est une entreprise familiale, créée en 1893, qui, depuis l’origine, conçoit, fabrique et distribue des instruments de mesure dans la filière électrique, électronique et dans celle des sciences physiques enmatière de température industrielle.

Cela va de l’instrument portable en passant par les capteurs ou encore par les centrales de mesure dédiées aux machines, bâtiments, centrales industrielles, services techniques et laboratoires divers. Nous sommes dans le domaine du « B to B ».

Les produits, très techniques, sont utilisés par les électriciens, les ingénieurs, les professeurs et étudiants en ces métiers.

Le principe philosophique du groupe que l’on retrouve aussi en science économique est : mesurer pour connaître, connaître pour agir et réagir.

C’est un complément à la logique et la rationalité démontrée par le raisonnement et les connaissances théoriques. Dans le domaine des sciences physiques c’est aussi un point fondamental. Plus de 350 brevets ont été déposés tout au long du XXe siècle.

Le groupe est aujourd’hui le leader français, il fait partie des cinq premiers au monde, en particulier, en Europe.

Il emploie 1 100 personnes dont 800 en France dans divers sites (Vire, Villedieu, Reux, Meysieux, Annecy, diverses agences de province et, bien sûr, Paris où se trouve aujourd’hui son siège), et aussi 300 personnes dans le monde(Italie, Allemagne, Autriche, Suisse, Suède, UK, Espagne, Chine, Liban, USA) et j’espère quelques autres dans un futur proche.

Enfin, nous travaillons avec plus de 100 distributeurs dans le monde qui soutiennent et développent notre installation en leurs différents pays pour l’ensemble de nos gammes de matériels professionnels.

Avec beaucoup d’humilité, notre réputation est plus proche de celle de Mercedes que de celle de Lada pour faire un comparatif avec le secteur automobile.

Rétablir quelques vérités sur l’industrie

Second préalable, il me faut parler rapidement de l’environnement économique pendant cette période et, bien sûr, de ce qui s’est passé dans mon secteur.

Le secteur des instruments de mesure d’origine française a pratiquement disparu de notre pays.

Nous sommes à la fois survivant français et toujours conquérant.

En effet, dans les années 1970-80, environ 30 000 personnes travaillaient dans ce secteur, employées par plusieurs centaines d’entreprises alors qu’aujourd’hui, il ne reste plus que deux mille personnes dont 40 % chez Chauvin-Arnoux.

C’est donc plus de 90 % de ce secteur qui a été éliminé ; à ce niveau, il ne s’agit pas de restructuration « naturelle » mais bien d’un effondrement.

Pourtant, en d’autres pays, ce genre de production a continué à se développer, et aujourd’hui la concurrence est essentiellement américaine, japonaise, coréenne, taïwanaise ou allemande.

Compte tenu de ce que j’ai vécu, je peux affirmer et démontrer que ce ne sont pas les pays émergents (« la mondialisation » comme on dit aujourd’hui) qui ont tué des entreprises et des emplois français durant ces 40 ans !

Non, c’est bien l’État et la gestion paritaire française qui ont détruit l’industrie dont les fabricants d’instruments de mesure.

De quelle façon ? De trois façons : par la fiscalité dérivante, changeante, rétroactive, toujours violente, par les impôts sociaux du paritarisme aux mêmes caractéristiques, par les réglementations techniques, elles aussi rétroactives, obligatoires et coûteuses (1).

(1) Sans compter les aberrations monétaires de la Banque de France, puis de la Banque centrale européenne, avec leur monopole et leur production massive de fausse monnaie. En langue de bois actuelle, on appelle cela la « dette souveraine », et demain peut être « fonds de solidarité européenne » ou « mutualisation de la dette européenne » qui ne seront que de nouvelles dettes sur fond de déficit public perpétuel et de faillite des États, comme si ces dettes allaient être garanties deux fois. Pas un notaire ou une banque privée n’aurait osé ! C’est pire que du « Madoff ». Et cela me rappelle ce que j’ai vécu avec l’ostmark ou le zloty d’avant 1989-90. Nous verrons la suite des évènements, car je ne pense pas que les Allemands ou les Finlandais, par exemple, accepteront cette falsification de leur économie. Ils ont déjà donné !

Mais on ne saurait oublier les dommages immenses causés par la réglementation des salaires (type « accords de Grenelle » de 1969 en France où s’était montrée en plein lumière l’agressivité fiscale et sociale des systèmes public etparitariste).

Ainsi l’industrie aura servi de « vache à lait » au divers systèmes publics et para publics selon les statuts politiques des uns et des autres. Ne soyons donc pas surpris des résultats évoqués.

Rétablir quelques vérités sur le capital

Parmi les causes de la disparition de l’industrie française, il faut rajouter les pillages fiscaux des personnes ayant quelques biens et talents d’entrepreneurs (avec ou sans succès). Ces pillages légalisés par le parlement ont pour nom :l’impôt sur les grandes fortunes (IGF) devenu impôt de solidarité sur la fortune (ISF), les impôts sur la mort ou la générosité, les impôts sociaux à répétition et réservés uniquement à ce type de personnes.

Taxer le capital et les revenus du capital à la même hauteur que les taxes sur les salaires revient à taxer deux fois les revenus à des niveaux inédits.

En effet, le capital n’est pas autre chose que la somme de revenus épargnés après impôts (CSG, impôts sur les revenus fonciers, salariaux ou financiers, TVA, éco-taxe, ISF…) et après consommations personnelles.

Ce qui fait que des individus se retrouvent à payer selon leur situation des impôts annuels de 70 % à 90 % tout compris.

Dans le pire des cas, un individu qui a 42 ans de travail ou plus derrière lui, donnera, chaque année, onze mois de travail au fisc et ne gardera qu’un mois pour lui (2).

(2) Voyez l’histoire des paysans de l’île de Ré sur ces cinquante dernières années, la valeur de leurs propriétés agricoles a été multiplié par +/- cinquante ou cent selon les endroits grâce au tourisme, et l’ISF s’est appliqué à eux malgré leur faible revenu. Certains ont dû vendre leurs biens car, à l’époque, il n’y avait pas de plafonnement, ni de « bouclier fiscal ».

A titre de plaisanterie, le mot « bouclier » induit l’existence de « flèches fiscales » : nous espérons tous que vous mettez votre portefeuille dans la poche arrière de votre pantalon : c’est moins douloureux et moins radical qu’ailleurs !

Tout cela a freiné, empêché ou détruit les capacités à créer de nouvelles offres et les possibilités de s’épanouir. Et ces freins ont vraisemblablement contribué à mettre des gens en faillite ou à les pousser à l’exil (3).

(3) On parle déjà de plus de cinquante mille foyers fiscaux « riches » qui seraient partis avec

leur famille au cours des trente dernières années, soit plus ou moins deux cent mille personnes…

Des idées pour innover c’est bien, des capitaux qui les soutiennent, cela peut aider, la liberté en plus sur fond de droits de propriété, c’est encore mieux !

Massacrer fiscalement le riche n’a jamais réduit la pauvreté.

Celle-ci n’existe que parce que les droits de propriété sont réduits ou inexistants et que les pouvoirs centraux multiplient les contraintes et pillent tout le monde au titre d’une solidarité qui, depuis 1945, n’a fait qu’alimenter les gestionnaires de ces caisses publiques et sociales aux coûts exorbitants.

Je dis cela car le nombre de pauvres et de personnes vivant de diverses allocations n’a cessé d’augmenter. Là aussi, je peux en témoigner. Quel échec !

Cinquante ans de subventions destinées soit à l’industrie, à l’agriculture, à la culture… en compensation de tous ces prélèvements, soit à la fermeture d’usine, soit au copinage, n’auront abouti qu’à une désertification quasi totale dans l’ensemble de ces secteurs.

Les subventions sont payées pour partie par les impôts, pour partie par l’endettement (donc de futurs impôts s’il reste encore quelque chose à prélever) et, dernière partie, par le chemin de la fausse monnaie et de l’inflation résultante,réductrice de pouvoir d’achat.

Plus aucune subvention et moins d’impôts sociaux et fiscaux eussent été préférables.

Certes, tout cela a soulagé ceux qui ont survécu face à la croissance des prélèvements, dont ceux résultant des dernières lois de finance, dix en moins de trois ans. Voyez, par exemple, celles du 16 août et du 28 septembre 2012…

Rétablir quelques vérités sur les pays à bas coûts salariaux

Dans mon métier, ni les Chinois, ni les Tunisiens, ni les Indiens, par exemple, n’étaient présents en 1980, en 1990 ou même en l’an 2000.

Les Chinois, sont arrivés très tardivement sur nos marchés, et aujourd’hui, leurs produits ne sont que des produits basiques à moins de 50 euros l’unité (4).

(4) Mais ils viendront au haut de gamme si les communistes disparaissent de leur sphère, ce qui nous conduira à faire encore mieux en termes de nouveaux produits !

Voyez-vous, les accords d’ouverture de la Chine réalisés par Deng Xiao Ping ne datent que de 1985, et la signature des accords avec l’OMC ne datent que des années 2000.

Enfin, on ne réapprend pas à échanger des techniques sophistiquées du jour au lendemain, comme d’ailleurs de réaliser des contrats et de respecter pleinement les droits de propriétés.

C’est pourtant pendant cette période que l’industrie française s’est effondrée.

L’effondrement était logique étant donnée la bureaucratisation et la communisation croissante de notre pays, une épouvantable dérive de toutes les politiques des conservateurs de droite comme de gauche qu’on peut réunir en un seul parti : « l’étatisme », plus ou moins national, qu’ils ont imposé.

Ce fut une cause de beaucoup de soucis et de malheurs du type de ceux qu’ont connus les anciennes démocraties populaires de l’Est, mais à un rythme moins rapide.

Trop de misères se multiplient en notre pays.

Telles sont les réalités factuelles en France alors que les pouvoirs institutionnels se rapprochent de plus en plus d’une sorte de despotisme, avec ou sans vote démocratique. J’en suis un témoin bien placé.

Ces pays émergents ne le sont que parce que les pouvoirs locaux sont encore dans la logique du collectivisme (absence de droits contractuels et de droits de propriété).

Sans leurs États autoritaires et leurs banques centrales, ils seraient déjà beaucoup plus riches avec des salaires et des capitaux bien plus élevés comme le démontrent toutes les analyses historiques sur le développement des sociétés.

Là où la liberté, la propriété et la responsabilité ont été les moins attaquées ou les plus développées, là se trouve la richesse pour le plus grand nombre.

Pour prendre un exemple proche, ce ne sont pas les Suisses qui massivement vont travailler en France, ce sont bien les frontaliers français qui vont travailler massivement en Suisse et qui bénéficient de salaires double ou triple selon les métiers…

L’État de ce pays lève trois fois moins d’impôts que celui de la France.

Ceux-ci sont stables et le taux de chômage n’est que de 3 % depuis de nombreuses décennies.

L’économie repose à 80 % du PIB sur l’industrie électronique et mécanique high tech, sur l’agro-alimentaire et le secteur pharmaceutique. Les 20 % restants sont liés au secteur bancaire.

De plus, ils ont conservé les principes de la concurrence fiscale entre les vingt sept cantons, ce qui limite les pouvoirs de coercition des hommes politiques à l’inverse de ce qui se passe en France.

En somme, ce ne sont pas les bas salaires qui font le nombre d’emplois bien rémunérés (et payés chaque mois…), c’est le savoir associé aux droits de propriété, un savoir qui, dans un environnement institutionnel stable et respectueux de ceux-ci, ouvre la voie au plein emploi.

La création et son ordre chaotique (la mondialisation de la demande)

Venons-en maintenant au libre-échange qui nous réunit aujourd’hui.

Je partirai d’un des produits du groupe parmi les plus importants en terme de technicité et, j’espère, de marché, de reconnaissance, et de profit. Passez-moi la réclame !

Ce produit s’appelle le CA 8335. C’est un « Power Quality Analyser », un wattmètre très sophistiqué du XXIe siècle, et vous le trouverez sur le marché à un prix voisin de 3 000 euros, selon les versions.

C’est un produit utilisable sur des réseaux basse et moyenne tensions, c’est-à-dire où transitent des milliers de volts et d’ampères à maîtriser, à mesurer, en général, par des capteurs qui doivent être aussi sécurisés que l’appareil du pointde vue électrique, car, à ce niveau d’énergie, on ne plaisante pas.

Pour le concevoir, il aura fallu plus de 20 000 heures de recherche dans notre laboratoire de Paris et plusieurs milliers d’heures d’industrialisation.

Pour le produire, il faut utiliser plus de 1 500 composants différents.

Et, pour le réaliser, il faut consacrer près de trois heures de production dans l’une ou l’autre de nos trois usines normandes.

Mais ce produit n’aurait jamais pu exister sans le libre-échange, sans la mondialisation car, pour financer la recherche, nous avions besoin de vendre au moins 5 000 pièces par an. C’était notre objectif !

A ce niveau de technicité, seuls les marchés mondiaux le permettent car ni le marché français ni le marché européen ne seraient susceptibles d’absorber une telle quantité !

La mondialisation de la demande est donc bien une opportunité de créations

et d’emplois, français dans ce cas.

Mais ce n’est pas la seule raison. En effet, la plupart des composants électroniques de ce produit viennent des États-Unis, du Japon, de l’Australie, de Taïwan, de Corée du sud, de Chine, mais aussi d’Europe, particulièrement de France et de nos divers sites normands (circuits imprimés et « câblés », pièces plastiques et mécaniques de précision).

L’instrument est bien fabriqué, testé et géré en France.

Ces composants réunissent une somme extraordinaire de savoirs que jamais le groupe n’aurait pu acquérir par ses propres moyens.

Pour chaque composant nous avons en général deux à trois sources de fournisseurs pour sécuriser nos approvisionnements sur le long terme.

Ce qui crée des centaines ou des milliers de relations internationales et nationales à entretenir et à suivre.

Ces réseaux sont issus de nos expériences et de nos échanges.

Nos fournisseurs font les mêmes démarches que nous avec leurs propres réseaux, le tout au travers de toutes les frontières avec leurs obligations nationales et locales.

Dans ce produit, nous avons aussi un microprocesseur « Intel » et des soft de « Microsoft » et quelques autres, dont les nôtres.

Cela nous permet de gérer l’afficheur, les fonctions de commande, et de permettre des masses de calcul à des rapidités inimaginables hier encore.

Il en va de même pour l’installation de nos propres soft.

Ainsi, pour quelques dizaines de dollars par puce et par licence de soft, ce produit intègre les millions d’heures de recherche des deux compagnies que je viens de citer.

C’est donc tout le secteur de l’informatique qui se retrouve dans nos produits.

En conséquence, jamais sans ce libre-échange, nous ne serions parvenus à créer notre produit et à nous développer. Encore un bienfait du libre-échange.

Voyons maintenant ce boîtier en double matière, dessiné à Paris et réalisé à Vire tant pour les deux moules que pour la production par injection/moulage en deux temps.

Ce boîtier avec ses deux matières associées, est à la fois souple et ferme, ce qui permet d’assurer la solidité de l’instrument, sa sécurité électrique, et d’absorber la plupart des chocs liés à la gravité terrestre.

Ces deux matières que nous achetons, testons et que nous manions font appel à toutes les technologies de l’industrie pétro-chimique. Là encore, des centaines de milliers ou de millions de personnes interviennent en ce domaine et en pleine concurrence. Nous en bénéficions !

Que dire encore du secteur de la métallurgie pour nos transformateurs ou de celui des machines-outils, ou encore de celui des bâtiments que nous utilisons après les avoir achetés ou construits. Je ne suis pas en mesure de vous dire quetoute la planète, par un chemin ou un autre, a contribué à la création de notre produit mais ça n’est pas impossible.

Si nous ne pouvons pas le vérifier empiriquement, les mathématiques et leurs équations infinies nous conduisent à penser que dans tous les cas ce sont bien les fruits de l’ordre spontané, de l’ordre chaotique ou de la catallaxie.

La création et son ordre chaotique (la délocalisation de l’offre)

Parallèlement à ce que je viens de vous dire à propos de la mondialisation de la demande, il convient de constater que la délocalisation de l’offre est aussi une opportunité fondamentale pour les clients donc pour les entreprises en touspays.

En effet, pour conquérir les marchés italiens, américains ou chinois, nous avons délocalisé étape par étape quelques finitions de produits en vue de les adapter à la demande locale. Ce qui est logique pour capter une nouvelle clientèle et la fidéliser.

C’est environ une vingtaine de postes de production, plus quelques postes très techniques, qui ont été délocalisés, mais les succès commerciaux qui n’étaient pas acquis à l’origine ont permis aujourd’hui et en grande partie lemaintien de nos laboratoires de recherche, tout autant qu’une centaine de postes de production en France grâce à ces nouvelles parts de marché conquises de haute lutte.

Par ailleurs, offrir un service de proximité à des clients situés à plusieurs dizaines de milliers de kilomètres permet aussi de créer une dynamique de véritable croissance.

Oui, délocaliser son offre est une source de croissance y compris pour les emplois français.

Les chaos ordonnés

Ces analyses scientifiques en matière d’économie, i.e. la rationalité et la subjectivité des individus à chaque instant de la vie, correspond à des réalités humaines. C’est ce que je viens de vous montrer pour un produit et ses marchés (il y en a 500 dans nos catalogues, hors accessoires et il y a des centaines de milliers de clients potentiels).

De plus, il existe vraisemblablement des millions de produits différents de par notre planète répondant à cette même logique et correspondant à la créativité des êtres selon la libre expression de leurs volontés et de leurs désirs dans le cadre de ce libre-échange.

Grâce a ces processus de découverte, de connaissances et de motivations individuelles, un système de prix pour chaque objet s’établit naturellement, du fait de la libre concurrence entre producteurs et des libres choix des

consommateurs !

C’est, dans tous les cas, plus efficace que les prix faussés du fait de la réglementation de ceux-ci par les États, ou encore de leur administration via les corporatismes ou le paritarisme.

Qui ou quelle machine pourrait maîtriser cette somme inconnue d’informations illimitées en tous les domaines, et changeant au gré des décisions des sept milliards de décideurs que nous sommes à chaque instant. « Intuition et durée » écrivait Bergson, c’est-à-dire la spontanéité de chacun, ordonnée par une libre coopération entre tous…

C’est donc un ensemble naturel qui se fait sans État, guerrier ou pas, mais toujours qualifié de brigand bien organisé par la philosophe russo-américaine Ayn Rand. Elle a raison !

Dans toutes les émissions radiophoniques ou télévisées, écoutons les intervenants s’exprimer : démocratie, solidarité, misère humaine, pauvreté, patriotisme économique, redressement productif, le vilain riche, le voyou de libéral, etc.

C’est Le Rhinocéros de Ionesco, 1984 de George Orwell.

Il nous faut reprendre nos lectures avant que les mots ne perdent toute signification et que tout se termine en un nouveau Berlin dont le mur sera la désinformation généralisée.

La « route de la servitude » (selon Hayek) n’est plus à imputer au bloc communiste mais dorénavant à la social-démocratie et son caractère illimité, électoraliste, fruit sec et pourri des jeux de groupes de pression et de rentespolitico-syndicaliste industrielles plus ou moins publics et/ou privées.

Le désordre chaotique

On notera, dans ce cadre, que le brigandage collectiviste est bien organisé et se renouvelle sans cesse au nom de la prétendue démocratie illimitée !

Ainsi, une mode politique depuis 20 ans repose sur le thème de l’environnement (sans aucune preuve scientifique indiscutable).

Aujourd’hui, selon certains, le thème autorise la création de nouveaux impôts et obligations comme si taxe et réglementations pouvaient rendre « purs » (5) la terre, l’air, l’eau de source et la mer.

(5) Selon des critères de sciences physiques à définir encore…

Propre, peut-être, mais selon qui ou quoi ?

Alors que nous savons tous qu’il existe d’autres processus plus vertueux pour obtenir de vrais résultats en la matière, nous voilà confrontés à une nouvelle « tragédie des communs », telle celle déjà vécue il y a plus de mille ans à proposd’espaces terrestres.

Je rappellerai que le mélange des couleurs « rouge » et « vert » donne la couleur « marron ». Et nous le sommes : « marron » ! ! Marron par la comédie écolo-politique.

Je vous dis cela car, du point de vue industriel, nous subissons les mêmes genres d’assauts en matière de réglementations techniques pour les produits électroniques, telles, par exemple, les normes en matière de « compatibilité électro magnétique ».

Il nous a fallu contrôler à nouveau et modifier en conséquence des centaines de produits.

Parmi les dernières plaisanteries nauséabondes du « Grenelle de l’environnement », ce fut quand même l’histoire d’une obligation technique qui a fait hurler toute l’industrie française.

C’est l’histoire d’une image « poubelle barrée » à apposer sur tous les produits.

Grâce à ce logo de poubelle, tout le monde devait prendre conscience de ce qu’il devait faire après usage du produit. Ainsi, avons nous dû créer un logo, imposé par le ministère, et l’apposer sur chaque produit.

Il a fallu inventer de nouvelles étiquettes, modifier nos tampographies ou nos « Lexan », ou encore tous nos moules après une période transitoire. Des centaines d’objets à modifier.

Nous avons perdu des milliers d’heures de travail pour rien car, bien sûr, ce n’est pas un petit logo qui empêchera les gens de faire ce qu’ils veulent avec les produits qu’ils ont payés.

Dans les intervalles de temps que nous ont pris les modifications de nos anciens produits, on a perdu de l’argent qui aurait été mieux utilisé à créer de nouveaux produits, dans l’intérêt de nos clients.

Ce n’est qu’un petit exemple de la jungle administrative de réglementations

monopolistiques, que nous sommes contraints de traverser depuis plusieurs décennies.

Grâce au marché des assurances et à la concurrence, nous pourrions avoir à la place un marché de la « réglementation », comme ce peut être le cas de n’importe quel objet, mais avec le bénéfice de ne pas avoir à subir des rétroactivités coûteuses, voire destructrices, compte tenu des engagements juridiques, voire pénaux, que nous avons.

Tel un virus infernal et impalpable, tous ces désordres nous conduisent, vicieusement, au communisme. Les corps et les esprits sont atteints !

La liberté créatrice

Si le groupe Chauvin Arnoux a survécu à l’effondrement industriel français, c’est justement parce qu’il à anticipé, il y a plus de vingt ans, ces évolutions communisantes et donc ruineuses.

L’heure des comptes publics va maintenant arriver.

C’est la raison pour laquelle nous continuons à encourager la recherche et l’innovation et nous nous sommes adaptés aux besoins des autres marchés (ne fût-ce que pour les traductions).

La libre mondialisation nous a permis de continuer à conquérir des parts de marché et 85 % de nos produits sont toujours conçus et fabriqués en France.

C’est cela l’ordre spontané et l’ouverture sur le monde, créateurs de richesses, de pouvoir d’achat, de droits de propriété.

Toutes les interventions des États et leurs divers corporatismes et régulations freinent ces processus, voire les détruisent, malgré la misère en perspective!

Voyez où en est notre pays.

Le partage des savoirs est bien la conséquence du libre-échange. La libre exploitation de nos propres savoirs et échanges font partie de nos fondamentaux existentiels et de l’amélioration de nos conditions de vie.

Le protectionnisme n’est pas viable et conduirait à un arrêt immédiat de l’industrie.

La mondialisation a donc sauvé plus de huit cents emplois en France malgré l’agressivité des hommes de l’État et de la gestion paritaire française, il a permis de créer prés de trois cents emplois dans le monde.

Pour quelles raisons serait-il interdit de circuler librement et de créer des opportunités de développement ?

Pour quelles raisons la rapacité des les collectivistes et étatistes de tous poils devrait avoir le pouvoir despotique, directement ou via la fiscalité et le social, de m’interdire de faire ce que je veux ?

Faire ce que je veux sans porter préjudice à autrui.

Nicolas LECAUSSIN et Lucas LÉGER

LE MARCHÉ, L’ENTREPRISE ET L’ENTREPRENEUR

dans les manuels d’économie de 1re et de Terminale (1)

(1) Étude réalisée par Nicolas Lecaussin, Directeur du développement de l’IREF et Lucas Léger, chargé de mission.

Tous les ans, un grand hebdomadaire réalise une enquête sur les personnalités préférées des Français. Et tous les ans, les résultats sont les mêmes : parmi ces personnalités, il y a un tennisman, plusieurs comédiens et chanteurs et des footballeurs. Aucun chef d’entreprise ou entrepreneur. La même enquête réalisée aux États-Unis révèle parmi les personnalités préférées des Américains de nombreux entrepreneurs : Steve Jobs, Bill Gates, Ted Turner, etc.). La différence est saisissante. D’un côté, la réussite se confond avec le travail et l’entreprise, de l’autre, avec les jeux du sport et du spectacle.

D’après une étude du Crédoc réalisée en novembre 2011, un Français sur deux ne sait pas ce qu’est un dividende et trois sur quatre ignorent ce qu’est une obligation. Seulement un Français sur deux est capable de calculer un simpletaux de rendement et de répondre correctement à la question : « si vous placez 100 euros sur un compte rémunéré à 2 % et que vous ne faites ni versement ni retrait, combien aurez-vous une fois les intérêts versés ? ».

L’enquête mondiale Globescan (2011) réalisée dans 25 pays montre que seulement 31 %des Français sont d’accord avec l’idée que l’économie de marché constitue le meilleur système alors que la moyenne mondiale est à 54%. Unsondage IFOP/LH2 (octobre 2011) a montré que c’est en France que le jugement sur le système capitaliste et l’économie de marché est le plus critique : 52 % des Français considèrent que l’économie de marché fonctionne plutôt mal contre une moyenne de 30 % dans les autres pays.

De même, une très grande majorité des Français (plus de 70 %) ne savent pas que ce sont les entreprises qui créent les richesses !

Comment peut s’expliquer cette inculture économique et cette ignorance à l’égard de l’entreprise et des entrepreneurs ? Les grands médias ne sont pas innocents. Voit-on souvent un entrepreneur qui a réussi invité au journal de 20 heures ? Les politiques sont aussi coupables. En accusant les chefs d’entreprises et les « riches » (ceux qui ont réussi) des maux de notre pays, ils donnent une image déformée et caricaturale de l’économie de marché. Plus grave encore, ces politiques, en majorité, sont d’anciens hauts fonctionnaires qui n’ont jamais connu le monde de l’entreprise.

L’éducation économique commence à l’école et l’IREF s’est penché sur plusieurs manuels scolaires (2) afin de voir comment est présentée l’économie de marché et quelle place est réservée à l’entreprise et à l’entrepreneur.

(2) Manuels étudiés : SES Terminale STG, Hachette 2011/2012 ; SES Terminale, Hatier 2007 ; SES 1re, Magnard 2011 ; SES Terminale, Hachette 2007 ; SES Terminale, Travaux pratiques 2008 ; SES 1re, Hatier 2011 ; SES Terminale, La Découverte 2007.

Le constat est assez accablant : les auteurs des manuels privilégient la théorie économique au détriment de la pratique et le rôle de l’État et des acteurs publics dans l’économie en lieu et place de celui de l’entreprise. La création derichesses par les entreprises est suggérée dans certains manuels et occultée dans d’autres.

L’entrepreneur et le chef d’entreprises sont pratiquement absents des manuels. Dans presque tous les manuels étudiés, on précise que l’économie de marché doit être régulée et que l’État est là pour agir. Nulle part, on ne

met en garde contre les dangers du trop d’État ou de l’assistanat. Il est vrai, les manuels choisis ne font plus l’éloge de l’économie planifiée mais ils insistent trop sur l’importance des impôts et la redistribution. La mondialisation et lelibre-échange sont abordés avec méfiance. Dans les citations qui accompagnent

les explications théoriques, la revue « Alternatives Économiques » occupe une

place quasi monopolistique ! Dans certains manuels elle semble être le seul

repère économique en France. Dans d’autres manuels, l’économiste Keynes

est cité à satiété au détriment des économistes libéraux. Enfin, l’élève n’est pas

préparé pour devenir un futur entrepreneur. Il aura trop peur des « imperfections du marché » et des « dangers de la mondialisation ». Et pour cause. Les auteurs des manuels sont tous des enseignants, donc des fonctionnaires. Nullepart on n’a fait appel aux connaissances d’un représentant du monde de l’entreprise.

En première, l’entrepreneur est l’abonné absent des manuels

La théorie de l’entreprise, que l’on retrouve dans les manuels de faculté en

microéconomie, y est bien décrite. Concurrence parfaite et imparfaite, maximisation du profit (on retrouvera même un TD qui porte sur le sujet, p. 70), monopole et oligopole. Les ouvrages reprennent et définissent tous les concepts debase utiles à l’étudiant. Cela dit, la vision se veut académique et « scientifique ».

On se demandera alors où sont les mathématiques (comme outil de compréhension).

Car comprendre la maximisation sous contrainte, sans étudier une dérivée,

en dehors du cadre mathématique abstrait, reste un voeu pieu. C’est un peu

comme si l’on étudiait le moteur à combustion sans connaître le processus de

transformation du pétrole en essence qui servira à nourrir ce même moteur. Par

ailleurs, la tendance à s’appuyer sur des extraits de textes, pas toujours bien

choisis, est accrue par cette décision d’évacuer les mathématiques de l’enseignement en économie. Ces extraits ne sont pas vérités « scientifiques » et on peine à saisir ce qu’ils font au milieu des concepts car ils n’apportent pas grandchose à la compréhension. Pire, on se retrouve avec un « patchwork » de textes souvent pessimistes, où le biais idéologique est plus que tendancieux. Par exemple, une illustration de la concurrence est intitulée « concurrence sauvage » (Magnard, 1re, p. 21).

L’illustration insinue qu’il y aurait donc une mauvaise et

une bonne concurrence. Mais ceci est laissé à la seule appréciation de l’élève et

on ne verra nulle part expliqué dans l’ouvrage que la concurrence est saine

lorsqu’il y a libre accès au marché. Sur ce thème de la concurrence, seul l’élève suffisamment curieux pourra se faire une opinion. Dans l’édition Magnard 2011 dans la catégorie « pour aller plus loin », deux ouvrages sont présentés. L’un de Pascal Salin (La Concurrence, Que sais-je ?) et l’autre de Jean Gabszewicz (La Concurrence Imparfaite, Que sais-je ?). On peut dire que des points de vue différents sont ici représentés.

Il faut donc faire un choix. Soit l’on introduit ces notions dans une démarche académique, soit l’on étudie l’entreprise, pour reprendre notre exemple, sous un aspect beaucoup plus pratique, comme celui de l’entrepreneur et la création devaleur. Car cet aspect de l’entreprise n’est absolument pas étudié et les exemples d’entreprises et de création de valeur sont pour la plupart fictifs.

Cette dernière est vue comme une entité abstraite qui maximise ses profits différemment selon qu’elle est en situation de monopole ou de concurrence pure et parfaite. On déplore que le but de la maximisation du profit ne soit jamais expliqué à l’élève.

Car la contrainte de l’entreprise reste avant tout la satisfaction du client. Et dans un monde ouvert et mondialisé, cette contrainte est de plus en plus forte.

L’approche se veut scientifique sans jamais rentrer dans les détails des

modèles exposés ni même rattacher à la réalité quotidienne de la création de

valeur. L’élève pourra discuter de la concurrence parfaite et ses limites sans

vraiment comprendre à qui profite la concurrence. Il verra comment se finance l’économie sans jamais s’intéresser à la création de valeur. Les analyses restent

donc très superficielles et les définitions plutôt arides, quand elles existent tout

simplement. Celle de l’entreprise par exemple (Magnard) :

« […] unité de production qui combine les facteurs de production pour vendre

sur un marché et obtenir un profit le plus élevé possible. Mais c’est aussi un ensemble de relations sociales : une organisation hiérarchique dont les membres poursuivent des intérêts communs (ce qui n’exclut pas des intérêts divergents entre les propriétaires et salariés, entre propriétaires et managers). La présence de coûts de transactionexplique le recours à l’entreprise plutôt qu’au marché. »

La notion de risque est évacuée des manuels, à part pour le « risque de crédit », comme si cette notion était strictement financière et liée à de mauvais payeurs. On parle aussi dans les ouvrages de « risques sociaux ».

C’est encore une fois ignorer l’une des dimensions de l’entreprise. Quand elle investit, on prend bien évidemment en compte le risque lié à cet investissement. « Rendement économique », rendement financier » et notion de valeur actualisée. Le partage des risques est l’un des fondements des relations contractuelles, sans

lesquelles il n’y aurait simplement pas de marché, ni d’économie. C’est le contrat dans sa dimension juridique qui permet l’échange libre.

En science politique et des organisations, l’entreprise est vue sous le prisme

d’un rapport de force entre détenteurs du capital et les salariés. Un graphique

(p. 303) met très bien en lumière ce rapport en comparant la part des salaires

et le taux de marge dans la valeur ajoutée. On y voit une rupture dès la fin des

années 1970, où la rémunération du capital progresse passant de 25 % à un

peu plus de 30 % en 2009. Ces chiffres ne sont comparés à aucun des pays de

l’OCDE. Dans un environnement de concurrence internationale, ces chiffres

n’ont de signification que relativement à d’autres pays. Pour l’étudiant, la conclusion que les détenteurs de capitaux « spolient » le travail du salarié est donc assez logique s’il n’a pas d’autres statistiques et outils de comparaison.

Dans le manuel SES 1re (Hatier), la crise des subprimes est, bien entendu,

la conséquence des excès du marché et les politiques budgétaires de relance

ont été les bienvenues pour corriger ces excès. Les explications s’appuient sur

de nombreuses citations de la revue « Alternatives Économiques ». La partie

(20 pages sur plus de 400 pages !) consacrée aux entreprises est intitulée :

« Entreprise, Institution, Organisation », ce qui prête à confusion. Nous n’avons pas trouvé d’explication à ce titre, ne serait-ce que pour rendre encore plus ambigu le rôle de l’entreprise. On ne voit nulle part qu’elle crée des richesses.

La partie s’ouvre sur l’emploi du temps d’une contremaîtresse chez l’Oréal

(sic !) avec un titre bien choisi : « Un exemple d’organisation efficace ? ». Les

pages qui suivent concernent l’entreprise mais elles s’appuient exclusivement

sur des citations de sociologues qui mettent l’accent sur les « conflits au sein

de l’entreprise » : entre les salariés et les propriétaires du capital ou entre les

managers et les propriétaires du capital. Difficile de réaliser ce que l’élève a

pu retenir de cette partie du manuel. Ce qui est sûr c’est que la partie qui suit et intitulée « Action publique et régulation » est beaucoup plus claire : l’impôt est important et assure la régulation et la cohésion sociale au sein del’État-providence.

Dans le manuel SES de 1re (Magnard, 2011), on fait l’éloge de l’État régulateur.

La puissance publique intervient dans la régulation des économies contemporaines et l’État est celui qui doit allouer les ressources. De nombreuses pages sont consacrées à l’action publique contre la précarité, le tout s’appuyant sur des photos des associations comme les « Enfants de Don Quichotte » connues

pour leurs actions d’occupation illégale d’immeubles ou des espaces publics.

Le « droit opposables au logement » y est très favorablement présenté. Par ailleurs,

le marché est présenté sous l’angle de ses « défaillances et imperfections » (pourquoi on ne trouve nulle part un chapitre consacré aux défaillances et imperfections de l’État ?). Et sur 382 pages, l’entreprise n’occupe qu’environ 18 pages !

En Terminale, on fait le procès de la croissance économique et de la mondialisation

Dans le manuel d’économie de Terminale (Hachette, 2011-2012), la troisième

partie intitulée « Libéralisme et interventionnisme » est un bon exemple

d’approche biaisée. La théorie libérale est présentée grâce à des citations tirées

de la revue « Alternatives Économiques » et d’un livre de l’économiste Jacques

Généreux, le colistier de Jean-Luc Mélenchon au sein du Parti de gauche et

l’interventionnisme est expliquée à l’aide d’un document intitulé « Le modèle

français contribue à atténuer la crise de 2009 ». S’agit-il là d’une présentation neutre pour les élèves ? Peut-on écrire cela dans un manuel scolaire alors que le fameux « modèle français » assure le chômage des jeunes (22 %) et le chômage de masse (entre 8 et 11 %) depuis plus de 30 ans ?

Le SES de Terminale chez Hatier (2010) aborde ouvertement le problème des « Sources et limites de la croissance économique » dans un long chapitre qui s’ouvre avec une énorme photo d’une décharge de Lhassa.

Alors que nous avons besoin de la croissance économique pour créer des richesses et des emplois, les

auteurs font l’éloge de la « société de décroissance ». On peut très bien débattre

de ces théories, mais doit-on le faire dans les manuels scolaires ? Le plus important pour les élèves n’est-il pas le fait d’apprendre que nous avons besoin d’entreprises pour créer des emplois ? Pour le moment, aucun autre système économique à l’exception du capitalisme n’a pu fonctionner. Ne devrait-on pas le dire aux élèves ?

Le SES de Terminale (Hachette) insiste, lui aussi, sur les « Sources et limites de la croissance ». La planète serait menacée par la croissance économique. On consacre de nombreuses pages aux émissions de CO2 et à la fonte des glaces en citant le film de l’ancien vice-président américain, Al Gore, « Une vérité qui dérange ».

Mais c’est la mondialisation qui est présentée sous un angle entièrement négatif : elle est créatrice d’inégalités et destructrice d’emplois, coupable de l’uniformisation culturelle (on nous ressort les clichés sur le cinéma américain) et destructrice des « acquis sociaux ». Conclusion : les États et les organisations internationales doivent réguler la mondialisation.

Le SES de terminale publié par les Éditions La Découverte est l’un des plus

orienté idéologiquement. Dès la Table des matières (page 6), on découvre une

caricature de Plantu qui illustre la Première partie intitulée « Croissance et Développement »

On y voit un patron qui parle à un ouvrier d’épargne, d’inflation,

de stagflation, de capital… alors que l’ouvrier pense à un morceau de pain. Le

chapitre consacré au chômage est traité sous l’angle des politiques publiques et

nullement sur le rôle de l’entreprise, créatrice d’emplois, le « social » est à la base de nos sociétés et les altermondialistes occupent une place de choix.

L’économie de marché est source d’inégalités et l’État est le régulateur qui assure la cohésion sociale. La fiscalité est juste car elle permet à l’État de redistribuer (on propose à l’élève un exercice de synthèse dans lequel il doit se demander « si les réformes en cours – sous la droite – ne remettent pas en cause les choix de société qui ont assuré la cohésion sociale au cours du XXe siècle !). On peut y lire dans l’introduction au commerce international (p. 239) :

« La fermeture des usines installées sur le territoire national, du fait de la

concurrence étrangère ou de délocalisations, soulève toujours la même question :

vaut-il la peine de jouer le libre-échange ? La réponse des économistes est presque toujours positive. Si l’échange et la concurrence produisent des effets bénéfiques pour le consommateur à l’échelle nationale, pourquoi en irait-il autrement à l’échelle mondiale ? Pourtant, chaque pays compte des perdants à côté des gagnants, à commencer par les chômeurs : que fait-on pour eux ? Et, au niveau mondial, que se passe-t-il si certains partenaires de l’échange sont très puissants ou possèdent des avantages concurrentiels inaccessibles aux autres ? Ne faudrait-il pas alors imposer les mêmes règles pour tous ? Comment les faire respecter ? »

Dans ce manuel, l’entreprise n’est présentée que sous la forme des multinationales, actrices de la mondialisation.

Très instructif aussi le cahier SES de Travaux pratiques de Terminale

(Hachette). L’exercice « Travail et lien social » s’appuie sur l’ouvrage « Le droit à la paresse » de Paul Lafargue, celui consacré à la mondialisation sur le film « Bamako » dont le sujet est le combat anti-mondialiste. Pour ce qui est de l’exercice consacré à la « libéralisation des services publics en Europe », les auteurs proposent aux élèves une analyse d’extraits du film « The Navigators » de Ken Loach. Cinéaste engagé à gauche, Ken Loach fait dans ce film du militantisme anti-privatisations. Peut-on et doit-on proposer aux élèves ce genre d’exercice ?

Où est la neutralité de l’Éducation nationale ? S’agit-il là de la meilleure manière de préparer les élèves aux défis de la mondialisation ? Les auteurs croient-ils vont tous devenir fonctionnaires ? Faut-il encore préciser que l’entreprise estabsente des ces Travaux pratiques ?

Les manuels de Terminale vont changer mais il y a peu de chances de voir

leur contenu se transformer radicalement.

L’État est considéré comme l’acteur indispensable de l’économie

On s’aperçoit rapidement que l’État a toujours un rôle de premier plan de

correction des inégalités et de redistribution dans un but de « justice sociale ».

L’État corrige, l’État protège. L’État est présenté comme un but pour corriger

les inégalités et les erreurs des citoyens dans leurs choix. Keynes est encore bien vivant. Avec une grande récurrence dans les ouvrages : « Dépenser plus pour réduire le chômage… », « Une politique de relance est-elle aujourd’hui souhaitable en France ? » (sujet de préparation au bac, p. 178). Dans la rubrique « surfer », l’ouvrage de Magnard fait référence à des sites Internet comme Alternatives Économiques, dont la ligne éditoriale est très interventionniste et estloin de faire l’unanimité chez les économistes.

Keynes est évidemment une figure en économie qu’il faut absolument étudier

et nous ne le remettons pas en cause. Ce que l’on reproche, c’est la place

qui lui est faite par rapport aux autres courants de l’économie moderne. Par

exemple, sur les thèmes du chômage et de l’inflation on ne trouvera dans les

textes aucune référence à Milton Friedman dans l’édition Magnard de 1re, pourtant grand opposant à Keynes sur ces sujets. D’ailleurs la définition de l’inflation est parfaitement keynésienne puisqu’elle est perçue comme un « déséquilibre sur les marchés des biens et services ».

Quant à la fiscalité, lorsqu’elle est abordée, c’est uniquement sous le spectre

des inégalités. La conception est que l’impôt doit résorber les inégalités. Elle est correctrice et n’est plus une contribution à l’organisation de la vie en société.

L’État compense « l’imprévoyance des citoyens. » (p. 173, Magnard). On parle

des effets incitatifs de la fiscalité sur des sujets mineurs comme la TVA sur la

restauration ou la taxe sur le tabac (p. 184, Hatier, 1re).

« Comment justifier la mise en place d’une protection sociale collective ? » p.173. Alors que le programme met en exergue l’approche coûts-bénéfices de l’économiste celle-ci est balayée d’un coup au profit d’une approche égalitariste.

Pas vraiment de débat sur l’efficacité des caisses d’assurance maladie. Le modèle est acquis, bien qu’en déficit. C’est aussi ignorer les débats profonds sur la moralité et la justice sociale abordées par des philosophes et économistes de renom tels que Sen, Rawls ou Hayek.

On peut également déplorer la simplification à l’extrême de certains sujets aussi complexes que les difficultés de la Grèce, la crise immobilière aux USA ou la place des marchés financiers dans l’affectation de l’épargne. Les textes choisis sont plus que contestables. Sur la finance, aucun des textes ne s’appuie sur des statistiques fiables ou études empiriques ; tous occultent les apports de la finance et mettent en porte-à-faux l’approche « scientifique » et « rationnelle » défendue dans le Bulletin Officiel.

Par exemple : « La finance repose largement sur une illusion qu’elle entretient : qu’il soit possible de transférer de manière sûre de la richesse dans le temps. Il n’en est rien. ?… ? En se séparant d’une certaine quantité de monnaie qui donne droit à la jouissance immédiate de biens et services, on achète des droits toujours incertains sur la richesse future. » (p. 159). Oui, les revenus financiers sont risqués. C’est par ailleurs ce risque qui est rémunéré.

[…]

Les propositions de l’IREF

De nouveaux programmes ont été prévus, mais les changements apportés sont très insuffisants. Alors que le taux de chômage des jeunes bat des records en France, l’entreprise et l’entrepreneur restent les mal-aimés des manuels d’économie français. Une grande réforme est souhaitable, voici nos propositions :

1. Libérer le marché des manuels scolaires.

2. Intégrer parmi les auteurs des personnalités issues du monde de l’entreprise.

3. Rendre obligatoire l’étude de l’entreprise et son rôle dans la création des richesses.

4. Insister sur les portraits d’entrepreneurs qui ont réussi.

5. Aborder la mondialisation et l’économie de marché de manière neutre sans escamoter leur rôle dans le développement économique de la planète.

 

Jean-Yves NAUDET

LA MÉTHODE HOLLANDE (1)

(1) Article paru dans La Nouvelle Lettre 1125 (www.libres.org)

Voilà plus de cent cinquante jours que François Hollande a été élu Président de la République. Et tous ces jours pour rien : c’est la thèse dominante des médias, d’une large fraction de l’opposition et même de la gauche de Mélenchon.

Est-ce bien certain ?

La méthode Hollande est certes douce sur la forme, mais en fait nombre de décisions économiques

ont été prises ou annoncées, qui vont toutes dans le même sens : détruire les fondements de l’économie de

marché, au moment où, au contraire, la crise nécessite un surcroit de marché et de liberté.

2012 n’est pas 1981

2012 n’est pas 1981, François Hollande n’est pas François Mitterrand et le gouvernement Ayrault n’est pas le gouvernement d’union de la gauche de Pierre Mauroy. Le monde a changé, le mur de Berlin est tombé, les communistes sont décrédibilisés.

La crise est là, et la prudence dans la forme s’impose pour ne pas effaroucher

les marchés. Le gouvernement avance donc à petits pas. Il n’en fallait pas

plus pour que l’extrême gauche crie à la trahison et pour que l’opposition, à de

rares exceptions près, accuse le gouvernement d’immobilisme. Et si la réalité

était différente ?

Bien sûr la méthode a changé, et les communistes ne sont plus là. Mais la gauche socialiste ou écologiste garde une grande méfiance, pour ne pas dire plus, à l’égard de l’économie de marché, contrairement à la gauche social démocrate européenne.

Au mieux, elle ne comprend pas le marché, au pire, elle veut sa disparition.

Si les mesures annoncées, prises séparément, semblent anodines, la vision d’ensemble ne laisse aucun doute.

Les faux prix se multiplient…

Le premier fondement de tout marché, c’est la liberté des prix. Il n’y a pas d’autre régulateur du marché, et l’entrepreneur lui-même est incapable d’agir si le signal des prix ne l’alerte pas sur les changements et les besoins des clients.

Le prix indique les raretés, incite à agir dans la bonne direction et permet ainsi de répondre aux libres choix de chacun, faisant disparaître les pénuries ou les excédents potentiels.

Nous avions déjà signalé, dès la conjoncture du 16 juin, « le retour des faux prix ». Depuis la situation s’est aggravée.

Les prix des facteurs sont largement de faux prix. C’est évident sur le

marché du travail et la revalorisation du SMIC n’a pas arrangé les choses. Le

plafonnement de la rémunération des patrons des entreprises publiques non plus

et la chasse aux « rémunérations excessives » des entrepreneurs idem. Il en va

de même pour le marché des capitaux, où les taux d’intérêt fixés administrativement

ou manipulés par diverses techniques sont là plus que jamais.

Pour les biens et services, on a eu droit aux faux prix des logements, avec

contrôle des loyers, aux attaques contre les honoraires libres des médecins et à

l’annonce d’une action « modeste et provisoire » sur le prix des carburants. Le gaz n’échappe pas à cette tendance, en dépit des positions du Conseil d’État.

La liste est loin d’être close. On trouvera pour cela tous les prétextes, à commencer par le maintien du pouvoir d’achat.

Tout cela est habile. Pas question de s’attaquer de front au marché. Lénine avait compris que le plus sûr moyen de détruire le capitalisme était de détruire la monnaie. Hollande choisit une méthode plus soft, mais équivalente : les fauxprix.

Le secteur public omniprésent…

Les prix ne sont rien si la propriété n’est pas libre, c’est-à-dire privée : des

droits de propriété exclusifs et transférables, qui permettent la liberté d’entreprendre

et la liberté des échanges. Là encore, pas de nationalisations brutales.

Juste des grains de sable dans la machine. Le plus visible est Arnaud Montebourg.

Tel superman, il vole d’entreprise en entreprise pour sauver les emplois

détruits par des patrons « avides de profit ».

On ne les nationalise pas : on convoque juste les patrons pour leur dire ce

qu’ils doivent faire. S’ils obéissent, on aura gardé les canards boiteux au lieu de

jouer la carte des entreprises compétitives.

Comme nous le soulignions dès la conjoncture du 30 juin, c’est le retour

de tout ce qui est public, au détriment du privé. Bien sûr la banque publique d’investissement est censée bien mieux savoir que les « banquiers irresponsables » ce qu’il faut faire pour financer les entreprises. Le développement du Fonds stratégique d’investissement, le maintien ou l’accroissement des participations de l’État dans un nombre invraisemblable d’entreprises : là encore, on agit en douceur grâce à des intermédiaires publics. Les plafonds des livrets A et leurs avantages fiscaux sont relevés : l’épargne remplira la Caisse des dépôts qui la dilapidera dans la construction de logements sociaux aussi coûteux qu’inefficaces.

Pour résumer le tout, on retiendra le lièvre soulevé le 9 juillet par Les Échos, titrant « Vers le retour du Commissariat du Plan », pour recréer « une instance de réflexion et de dialogue “transverse” avec les partenaires sociaux ».

Comme dit le bon M. Mailly, de Force ouvrière, « un lieu où l’on peut discuter de tout de manière démocratique ». A quand le retour de l’autogestion, chère dans les années 60 au PSU de M. Rocard et à la CFDT ?

La spoliation fiscale complète le tableau

Comme toujours, l’arme la plus subtile de ce détricotage reste l’arme fiscale.

Aux yeux de l’opinion, elle présente deux avantages : réduire les déficits et réaliser la « justice sociale ».

Augmenter les impôts est toujours populaire, s’il s’agit des impôts des autres. On commence donc par les« riches » : l’explosion de l’ISF et l’annonce de la future tranche d’impôt sur le revenu à 75 %. Cela permet de masquer le reste, qui touchera bien entendu les classes moyennes, puis peu à peu tout le monde.

Or la hausse des impôts n’a jamais réduit le moindre déficit, puisqu’elle détruit l’activité économique, donc les recettes fiscales. Quant à la justice, même le Conseil constitutionnel s’est inquiété du caractère confiscatoire des mesures sur l’ISF, qu’il a accepté si elles gardent un caractère « exceptionnel » (donc une seule année) et qu’il n’est pas prêt d’accepter pour les revenus sans au moins un « dispositif de plafonnement », sinon il y aurait« rupture de l’égalité devant les charges publiques ».

L’avertissement sera-t-il entendu ?

C’est l’élément clef : la France est championne des dépenses publiques et des prélèvements obligatoires. L’urgence est donc de réduire les dépenses et les impôts. Le gouvernement ne s’attaque pas sérieusement aux dépenses (sauf sousforme anecdotique).

Quant aux impôts, il n’est question que de hausses : ceux qui le peuvent partent à l’étranger, les autres travailleront moins, la matière imposable se réduira et avec elle la croissance, alors que nous sommes déjà en récession.

Surtout, le lien entre d’une part le service rendu et apprécié par le client à son juste prix, et d’autre part sa rémunération sera encore plus distendu.

Le mérite du service rendu n’est plus pris en compte. Alors, 150 jours pour rien ? Pas vraiment, 150 jours pour placer des bombes à retardement pour miner le marché. Certes François Hollande ne fait qu’accentuer la dérive des gouvernements précédents, droite comprise. C’est vrai. Mais ce n’est pas une excuse ni une raison pour aller plus loin encore dans l’erreur économique, au moment où la crise réclame un surcroît de marché et de liberté. Errare humanum est, diabolicum perseverare. Et comme chacun le sait, le diable est dans les détails ou plutôt dans ce que l’opinion considère comme des détails.

 

Fred AFTALION

RÉDUIRE LES DÉPENSES PUBLIQUES, LOURDE TÂCHE

Lorsqu’un ménage est endetté il s’astreint à une cure d’austérité, surveillant ses dépenses jusqu’à l’extinction de ses dettes. De même, une entreprise déficitaire se doit, pour éviter la faillite, de réduire ses frais de fonctionnement et procéder à de douloureux allègements d’effectifs.

Comment rééquilibrer les comptes ?

Un État dispose pour sa part de plusieurs moyens pour assainir sa situation

financière. Il peut, en effet, bénéficier d’une forte croissance économique pour

augmenter ses recettes. Hélas, à l’approche d’une récession, cette méthode

pratique n’est plus à la portée des gouvernements européens. Ces derniers peuvent alors faire appel à une pression fiscale plus forte pour engranger des

recettes. Cependant un tel procédé atteint rapidement ses limites car les contribuables trop imposés réduisent leur consommation et les entreprises soumises à ce régime perdent de leur compétitivité, avec pour conséquence, à terme rapproché, une aggravation de la situation financière.

Il ne reste dès lors plus aux États qu’à réduire un train de vie devenu trop

dispendieux en restituant au secteur privé des fonctions non régaliennes et supprimant

par là même des activités qu’ils s’étaient appropriées au cours des décennies

passées et qu’ils ont mal gérées.

Or, l’instauration de l’État-Providence à partir de 1945 a rendu cette tâche

extrêmement ardue.

La connivence entre électeurs et élus

On sait qu’à l’origine de la Révolution américaine et de la Révolution française

de 1789 il y a eu de la part des citoyens la volonté non seulement d’élire

leurs gouvernants mais aussi de surveiller leurs dépenses.

En revanche, avec la mise en place de l’État-Providence les élus au lieu

d’être restreints dans leurs dérives dépensières par les électeurs furent au contraire incités par ces derniers à les poursuivre. C’est là que nous retrouvons Frédéric Bastiat dans ses propos lucides car les électeurs dans leur ensemble ont été invités à dépendre de la puissance publique du « berceau à la tombe » pour des services essentiels à leur bien-être et se sont trouvés ainsi « déresponsabilisés ».

Or, pour gérer « gratuitement » ces services, l’État qui ne produit pas de

richesses a dû ponctionner les ayants droit, prendre aux uns ce qu’il allait donner aux autres, puis faire fonctionner de nombreuses activités dans les domaines de l’Éducation, de la Santé, des Retraites, de l’Assurance chômage, recrutant pour ce faire des armées d’agents au statut privilégié par rapport à celui du secteur privé. Dès lors, des citoyens qui, en grande majorité, avaient les moyens et les capacités de s’assumer eux-mêmes sont devenus tributaires de l’État, comme le sont naturellement les fonctionnaires que celui-ci rétribue. On comprend dans ces conditions que l’ensemble des populations concernées réagisse négativement devant toute menace de voir se réduire tant l’importance des services rendus que l’emploi de ceux qui les gèrent.

La France, modèle accompli d’État-Providence

Depuis 30 ans, l’État en France vit au-dessus de ses moyens accumulant une Dette qui atteint près de 1800 milliards d’euros.

Parmi les anciennes puissances coloniales il est le seul à conserver des « confettis de l’Empire » qui lui coûtent cher et ne rapportent rien. Il continue à sanctuariser à grands frais sa dissuasion nucléaire bien qu’ayant réintégré le Commandement de l’OTAN et maintient des forces armées en Afrique. Autant d’obligations régaliennes qui échappent à l’Allemagne pour son plus grand avantage.

La France est aussi le pays d’Europe qui entretient la plus forte densité au km2 d’élus et de fonctionnaires. Mais elle se veut également la plus généreuse

sur le plan social.

Ainsi l’aide aux chômeurs, de plus en plus nombreux, y est des plus élevées

tant dans son montant que dans sa durée alors que par exemple la Suède, pourtant

berceau de l’État-Providence, a fait preuve dans ce domaine d’une extrême rigueur pour assurer son redressement.

Quant au Système de Santé qui crache des déficits par tous ses pores et qui relève désormais exclusivement de la puissance publique il est en France si

« éclairé » qu’il fait bénéficier de la gratuité jusqu’aux non cotisants en situation illégale grâce à la CMU.

Les Syndicats ouvriers français, formés à la lutte des classes jouissent, eux

aussi, de faveurs particulières. L’État leur verse en effet une aide financière importante

qui compense le faible nombre de leurs adhérents et il les convie à des dialogues permanents au cours desquels, ils peuvent faire part de leur intransigeance.

Il existe même en France, en dehors de la Chambre des députés et du Sénat, une troisième Assemblée, sans aucun pouvoir exécutif, où les syndicalistes peuvent rencontrer des économistes ainsi que des recalés du suffrage universel.

Cette Assemblée au lieu de disparaître, compte tenu de son coût et de son inutilité, a vu au contraire son domaine d’activité s’accroître en devenant le Conseil Économique et Social et Environnemental.

S’agissant des retraites, basées sur la répartition, on sait par ailleurs que c’est en France qu’elles prennent effet le plus tôt. Et que dire de l’aide à la Culture qui depuis André Malraux, cas unique en Europe, représente 1 % du Budget National, des fonctionnaires sans cursus particulier accordant des sommes substantielles à des artistes et à des manifestations culturelles qui, sans cela, ne pourraient avoir lieu.

La Cour des Comptes s’inquiète d’autre part régulièrement de la « dérive massive » que constituent les crédits consacrés par l’État aux Intermittents et Techniciens du Spectacle, soit plus de 100 000 bénéficiaires chaque année.

Ces quelques exemples montrent avec quelle ardeur la classe politique en France s’est employée à multiplier le nombre des ses affidés et expliquent l’opposition tenace que rencontre de leur part toute velléité de réduction de dépenses.

Pour un retour au bon sens

Il n’est pas sain économiquement qu’un État préempte des activités qu’un

citoyen normalement constitué doit pouvoir assurer par lui-même ou encore, au

nom de l’égalité, qu’il confonde assistanat et solidarité. On peut aussi trouver choquant

qu’une partie de la Nation vive ainsi de l’État tandis que l’autre le fait vivre.

En augmentant les prérogatives accordées à ce dernier avec la multiplication

des règlements et des charges indues que cela comporte, les citoyens s’exposent

à ce qu’il en vienne à les asservir plutôt qu’à les servir. C’est pourquoi, la majorité active d’un pays doit agir pour que lui soient restituées les responsabilités individuelles dont elle n’aurait jamais dû se dessaisir, assurant par là même la prospérité à la communauté dans son ensemble.

Si elle ne le fait pas volontairement, les événements se chargeront de l’y contraindre.

 

Olivier MÉRESSE

VENDUS ET INVENDUS

Par quel miracle un titre de presse n’accueillant pas de publicité peut-il être plus rentable que des concurrents bénéficiant de cette « manne » ?

Nous montrerons dans un premier temps que si la publicité peut rapporter de l’argent à un titre de presse, elle entraîne également cinq types de coûts qui

sont mal ou ne sont pas comptabilisés, qu’elle induit huit effets nocifs sur la qualité réelle ou perçue, et qu’enfin elle est quadruplement vicieuse. Dans un deuxième temps, après avoir rapidement évoqué les aspects également très positifs de la publicité, nous nous efforcerons d’analyser ses conséquences et ses effets pervers selon les secteurs de la presse. Nous conclurons alors que sa présence, particulièrement à l’intérieur de titres de la presse d’information économique et politique, explique, au moins partiellement, la servilité, la veulerie ou l’ignorance des journalistes, leurs propos lisses et ennuyeux, et, plus généralement, leur promotion débridée, quoiqu’elle soit souvent involontaire, du relativisme et de l’obscurantisme.

Le Canard Enchaîné, hebdomadaire satirique paraissant le mercredi (« hebdomadaire du mercredi paraissant satirique », selon le bon mot de Jalons) qui n’a jamais accueilli de publicité, dispose d’une trésorerie équivalente à trois années de chiffre d’affaire. Puisqu’il est admis que la publicité représente environ le tiers des recettes d’un titre de presse, les hebdomadaires ou les quotidiens concurrents devraient logiquement et toutes choses égales par ailleurs avoir en caisse quatre années et demie de chiffre d’affaire. Il n’en est rien, de nombreux titres supports de publicité étant même très largement et chroniquement déficitaires, souvent maintenus en vie par des subventions publiques indirectes (soutien sectoriel et publicité d’organismes publics notamment) ou plus encore directes. Ces subventions ne suffisent pas toujours et l’année 2012 a déjà vu disparaître des kiosques les très illustres quotidiens France-Soir et La Tribune.

Cinq types de coûts qui sont mal ou ne sont pas comptabilisés

Les journaux ne comptabilisent probablement pas dans leurs coûts toute la part liée à la publicité. En effet, chaque publicité occupe une surface de papier,

nécessite de l’encre et des coûts d’impression supplémentaires, représente une masse qu’il faut aussi transporter, implique de plus vastes emplacements chez

le libraire-déposant, un plus grand poids d’invendus à retourner et à détruire ou stocker… Un à un, ces coûts sont négligeables et semblent se dissoudre dans les recettes de la vente d’espaces publicitaires, mais une comptabilité rigoureuse impliquerait de bien les imputer malgré tout.

La publicité exige également des caractéristiques physiques que le support adopte prioritairement pour ses annonceurs et qui ne sont pas demandés par

les clients lecteurs. Le Canard Enchaîné est toujours imprimé en noir, auquel s’ajoute une touche de rouge pour la première et la dernière de couverture. Et

les lecteurs n’en demandent pas davantage car l’information qu’ils achètent n’en demande pas davantage. J’ai sous la main quelques vieux numéros du Point.

Après avoir multiplié les cahiers publicitaires en couleur durant les années 70,

ce n’est qu’au début des années 80 que l’hebdomadaire affiche de tout premiers articles en quadrichromie. Année après année, celle-ci déborde de la rubrique Civilisation pour toucher les rubriques Société puis Économie, Monde et enfin Nation, et ce n’est qu’à partir du 16 janvier 1989 que les numéros passent entièrement à la couleur. Pourquoi y a-t-il désormais des photos dans Le Monde ?

Parce que la publicité les y a amenées depuis fort longtemps. Impossible de tenir une ligne aussi stricte en ayant ici et là de magnifiques photos en couleur de Peugeot ou d’Audi qui semblent bondir hors de la page.

La publicité entraîne aussi une dilution de la part rédactionnelle. Le Canard

Enchaîné ne compte que huit pages. S’il y figurait des publicités sur une ou deux pages, la direction se sentirait obligée d’ajouter un ou deux cahiers supplémentaires portant le total de huit à douze ou seize pages. Il faudrait donc diluer sur dix ou quatorze pages ce qui tient aujourd’hui sur huit. C’est comme ça que quotidiens et hebdomadaires parviennent à compter des dizaines voire des centaines de pages, qui bien souvent, de la première à la dernière, n’offrent pas le moindre intérêt et ne sont d’ailleurs pas lues.

Il faut décompter bien sûr le coût de la régie publicitaire et de tous les

efforts entrepris pour racoler de nouveaux annonceurs. Cependant, l’honnêteté comptable exigerait d’y ajouter une bonne part des salaires des dirigeants du

titre, forcément plus élevés que la moyenne, en les extrayant des frais généraux ;

les dirigeants passant souvent beaucoup de temps à rechercher de nouveaux

annonceurs, à les séduire, à les conseiller, à renforcer les liens avec ceux qui

annoncent déjà : déjeuners, conventions, golfs, etc.

Enfin le maquettiste auquel on demande à la dernière seconde de retirer

un encart ou d’en ajouter deux, de transformer un quart de page en huitième,

de faire passer une publicité du cahier central en troisième de couverture ; ainsi que le journaliste auquel on demande de combler une surface laissée en blanc ou de raccourcir son article ; tout cela représente un stress supplémentaire, etdes coûts, que Fluide Glacial ou Le Canard Enchaîné n’ont jamais à supporter.

Huit effets nocifs de la publicité sur la qualité d’un titre de presse

Lorsque vous offrez à vos annonceurs des emplacements préférentiels (quatrième, deuxième ou troisième de couverture, double page centrale, etc.) inévitablement vous ne pouvez plus laisser à vos éditorialistes ou à vos chroniqueurs que des emplacements non-préférentiels. Vous dévalorisez donc le coeur de votre offre. Tandis que Fluide Glacial, plutôt que de mettre une publicité Heineken ou 1664 en quatrième de couverture y place une planche soigneusement choisie pour faire rire ses lecteurs (l’umour (1) du magazine ne plaira pas à tous).

(1) C’est, nous certifie Olivier, l’orthographe usitée dans ce mensuel pour ce mot. [NDLR – Jacqueline –]

De nombreux titres en arrivent même à proposer leur une à leurs annonceurs, directement ou par le biais d’une « sur-couverture » (mais n’est-ce pas alors plutôt la une qui se transforme en sous-couverture ?).

Un de vos lecteurs décide de passer l’heure qui vient à lire votre journal. Il

s’installe dans le vieux fauteuil du petit salon, rapproche le lampadaire, bourre

une bonne bouffarde et l’allume. Il s’apprête avec gourmandise à lire cet éditorialiste

qu’il chérit. C’est le bonheur de sa semaine. Et là, hop, une publicité vient

le distraire et vous l’arracher, en lui rappelant qu’il pourrait aller s’avaler le plus grand numéro qu’une bière puisse vous faire. Il n’est pas raisonnable de

demander à votre client lecteur de s’intéresser à votre produit, soit à son contenu éditorial, et en même temps de lui demander de s’en désintéresser.

Non seulement la publicité risque de distraire le lecteur concentré, mais

elle fait même directement concurrence au journal. Le publicitaire s’efforce de

rendre son message le plus visible, le plus séduisant, ou le plus choquant, le plus impactant possible. Que reste-t-il de vos mornes titres, de vos misérables chapôs, de vos petits articles, quand juste à côté on ne s’interdit rien pour attirerl’attention ? Je me permets donc de distinguer cette impression artificielle d’appauvrissement des effets de distraction et de dévalorisation vus

précédemment.

Un autre effet nocif sur la qualité découle de la décorrélation que la publicité introduit entre la qualité des articles et les recettes d’un journal. Les deux progressent ou régressent souvent de pair. Mais pas toujours : une crise économique brutale peut par exemple entraîner une croissance du nombre d’exemplaires vendus et une chute des recettes publicitaires. Un journal peut donc améliorer sa qualité éditoriale et voir croître ses déficits, ou être de plus en plus boudé par le public et gagner de plus en plus d’argent. Un bon indicateur est toujours précieux et les faux thermomètres font les mauvais diagnostics. Lier les recettes à la qualité de l’offre est une valeur sûre du commerce et pour ça le mieux est de se passer de publicité. Je viens en creux de le reconnaître, cette décorrélation peut aussi avoir un effet positif sur le contenu rédactionnel. Mais c’est souvent au prix d’entorses morales supplémentaires. Je ne citerai pas de noms pour ne pas trahir de confidences, mais beaucoup de magazines de la presse spécialisée ou professionnelle, dont le modèle économique repose trop exclusivement sur la publicité, trichent éhontément sur leur diffusion réelle afin de faire monter le prix des encarts.

Largement plus de la moitié des exemplaires imprimés sont directement destinés au pilon, les abonnés absents, le reste offert et rarement

lu. Catastrophe écologique mensuelle, ce processus vicieux fait produire, pour un club d’initiés, de beaux articles colorés et glacés, financés par des mécènes ou plutôt des annonceurs trompés.

A l’instant même où un titre de presse accepte une publicité, il change de

statut et confirme ce changement en changeant de nom : il devient un « support

». Les publicitaires (tribu étrange à laquelle je confesse appartenir) dévalorisent

aussi l’entreprise, qui devient « annonceur », et le client transformé en

« consommateur » (soit à peu près un tube digestif…). Un support a de fait moins de valeur, il est plus lourd, comme son nouveau nom l’indique, moins pratique, et cet encart de huit pages au milieu de votre magazine télé vous empêched’avoir une vue synthétique de votre soirée du mardi (arrachez-le !).

Un support est forcément moins crédible qu’un titre de presse indépendant,

c’est-à-dire qui ne dépend que de ses seuls lecteurs. Quand bien même la

présence d’une publicité Carrefour n’aurait absolument aucune influence sur le

bien qu’en dit un journaliste quelques pages plus loin, le lecteur ne pourrait s’empêcher de penser qu’il existe un lien entre les deux. La déconnexion, à supposer qu’elle existe, ne prévient pas la suspicion.

Et la vérité est qu’il y a souvent un lien entre la publicité et le contenu

rédactionnel. L’article critique sera plus court, ou moins critique. Les éloges

seront discrets mais néanmoins soutenus, ou réitérés. Un journal économique

se montrera ainsi très compréhensif envers les dirigeants d’une entreprise qui

annonce… ou qui pourrait annoncer. Inutile de se voiler la face, c’est précisément le rôle, ou l’art, du rédacteur en chef de servir d’interface, et de laisser croire à ses équipes qu’elles sont libres tout en prenant en compte les intérêtssupérieurs du titre : « Ton article sur Carrefour, Coco, je l’ai trouvé bêtement véhément ! Essaye aussi de compacter un peu ta prose, s’il te plaît ; on passera

peut-être ton papier dans le numéro de jeudi. Tu me reformates un peu tout

ça et tu repasses me voir ? » Il faut bien comprendre que du point de vue des

annonceurs, ce commerce paraît tout à fait normal. Au nom de quelle abnégation devraient-ils distribuer leur publicité selon d’autres critères ?

Quelques semaines avant la disparition des kiosques de La Tribune, à la suite d’un article jugé déplaisant, EDF a décidé de supprimer toute publicité dans ce titre. Pour quelle extravagante raison devrait-on s’attendre à ce qu’une entreprise nourrisse la bouche qui la mord ? Là où les choses vont un peu loin bien sûr c’est que personne n’ignore l’amitié qui lie Pinault avec Chirac ou les liens qui existent entre Pierre Bergé et la gauche. Qui escompte la publicité du Printemps, de La Redoute ou d’Yves Saint-Laurent est un petit peu contraint d’aimer tout le monde…

Ça va tellement loin que sur ce thème j’en colle un paragraphe de plus. Wikipédia nous indique au chapitre des sources du Canard Enchaîné : « […]

leurs collègues d’autres journaux, qui, quand il ne peuvent publier leurs informations dans leur propre journal, peuvent les transmettre au Canard ». Ce que Wikipédia ne nous dit pas, et que je tiens de journalistes qui l’ont vécu, c’est que souvent c’est leur propre direction qui leur demande d’agir de la sorte. Je le redis en l’explicitant : pour avoir le droit de parler d’un scandale susceptible d’agacer un annonceur ou ses amis gouvernants (ça couvre donc une bonnepartie du champ), les journalistes se font prier par leur propre direction de faire passer d’abord l’info par Le Canard Enchaîné. Une fois le fait publié, le journal à la source de l’info se sent enfin le droit de la reprendre, voire de continuer d’enquêter pour les plus opiniâtres. Le scoop, qui paraît être la matière première de la presse, son Saint-Graal, est donc concédé à la concurrence pour cause d’annonceurs fidèles en amitié, mais bougons ou ronchons dès qu’il s’agit de raquer. Les journaux se ravalent d’eux-mêmes au niveau de « producteurs de contenus » comme ceux qui alimentent industriellement tant de sites de l’Internet.

Des propos lisses et ennuyeux, qui n’intéressent personne et surtout pas

le grand public. Les journaux ne sont plus qu’une conversation entre dirigeants.

Un petit cercle coopté qui se parle à travers la presse, sans éclat de voix. A

l’image de ces photos de jet-setters, « name dropés » dans les pages cocktails à

la fin des magazines. C’est ce crony capitalism, capitalisme de connivence ou

de copinage, dans toute sa splendeur. Cela aboutit à un journalisme non pas

élitiste mais « élitien ». Élyséen même. Sur les 60 000 exemplaires encore distribués par La Tribune avant sa disparition des kiosques, combien l’étaient entre l’avenue de Niel et l’avenue de Breteuil à Paris ? Combien circulaient dans les sièges des grandes entreprises, des ministères, des administrations ? Aucun intérêt ; et donc une toute petite cible.

Où l’on voit que pour quatre raisons distinctes la publicité est d’essence diabolique

Pour un titre de presse, la publicité est d’essence diabolique. D’abord parce

qu’elle est irrésistible. Si une seule publicité peut « remplacer » plusieurs centaines ou plusieurs milliers de lecteurs, où puiser la force de la refuser ?

Mais justement, la publicité ne remplace jamais les lecteurs. Un lecteur n’est pas qu’une recette comptable, c’est d’abord et c’est surtout la seule finalité d’un titre de presse. Un lectorat se forge dans la patience et dans la durée, numéro après numéro, et même mot à mot, abonné par abonné. Rien ne peut jamais remplacer ces lecteurs fidélisés par la qualité, le travail et la rigueur. Car il n’est, en fin de compte, point de miracle ici, sinon peut-être celui de la vertu.

La publicité consiste à vendre ses lecteurs à ses annonceurs. Un nouveau

lecteur arrive par un côté ; il est aussitôt « revendu » de l’autre. La sagesse populaire nous enseigne qu’il ne faut pas courir deux lièvres à la fois, au risque de n’en attraper aucun. Accueillir la publicité c’est plonger pour toujours dans cette schizophrénie. On cherche des annonceurs pour trouver les moyens de séduire les lecteurs ; ou on cherche des lecteurs pour attirer de nouveaux annonceurs.

Au final, on n’a plus qu’à se chercher soi-même.

Quand, à un habitant de Seine-Saint-Denis (le fameux autant que misérable

« Neuf-trois », qui abrite conjointement, comme un aboutissement révolutionnaire, notre royale nécropole et notre racaille interlope) Apple vend un iPad, Apple en tire le même bénéfice exactement qu’en vendant un même iPad à unhabitant des beaux quartiers. Zéro différence. Pour un journal support de publicité, il n’en va pas de même : il y a les clients dont on est fier, qu’on revendique, qu’on recherche, et ceux dont on a honte, qu’on voudrait cacher et dont onpréférerait presque se passer. Un journal veut être lu par des « CSP+ » (catégories socio-professionnelles supérieures) à fort pouvoir d’achat, afin de séduire toutes les catégories d’annonceurs et particulièrement les plus prestigieux. LeNouvel Observateur, qui se revendique hebdomadaire de gauche (et qui ne fait pas que le revendiquer : qui suinte le socialisme comme un sport collectif la sueur) fait circuler auprès des média-planning des analyses discriminantes de son lectorat en insistant sur le nombre élevé de véhicules 4×4 qu’il possède, ou de semaines aux Bahamas qu’il consomme. Si le petit peuple est mal informé, c’est parce que les médias le fuient. Vu le contenu des médias, le petit peuple aurait tout lieu de s’en réjouir. Être respecté par Nintendo rend sans doute plus heureux que de consommer la presse gauchiste.

Enfin, dernier principe diabolique : c’est la qualité qui s’ajuste au prix. Si

un journal vaut trois euros et que les recettes publicitaires permettent de le

vendre moitié moins cher, soit un euro cinquante, très rapidement le journal

vaudra véritablement un euro cinquante. Car la direction, la rédaction, la

maquette, tout le monde s’ajustera et en donnera bien vite au client lecteur pour autant que le prix qu’il y met. C’est bien normal : il faut lui faire cracher

un euro cinquante ; on lui en donne donc pour un euro cinquante. La quantité

de papier sera peut-être double en effet, mais c’est alors la qualité rédactionnelle qui sera divisée par quatre. Il n’y aura plus alors qu’à afficher quelques faux scandales en couverture pour faire exploser les chiffres de vente, mais cette drogue fera comme de juste descendre chaque jour plus bas le titre.

Semaine après semaine, Le Canard Enchaîné s’efforce d’en donner pour un

euro et vingt centimes à ses lecteurs. Pour relever ce challenge, ses salariés

sont parmi les mieux payés de toute la presse française. Les meilleurs caricaturistes se bousculent pour y coller leurs dessins, et les journalistes des autres journaux viennent y placer leurs scoops.

La pub c’est aussi fun et cool !

Il n’est pas question ici de faire le procès de la publicité. Que les entreprises

puissent s’exprimer librement, défendre leur travail et ajouter leur voix au concert

de l’information est à n’en pas douter une des caractéristiques les plus flagrantes

des sociétés ouvertes. Il est souhaitable qu’elles puissent trouver facilement des vecteurs populaires pour y médiatiser leurs offres ou leurs points de vue sur le marché ou sur le monde, et la publicité est indiscutablement nécessaire au bon fonctionnement de la concurrence (2).

(2) Il existe peu d’études économiques rigoureuses de la publicité, mais il serait injuste de ne pas citer l’excellent livre de Robert B. Ekelund Jr et feu David S. Saurman : Advertising and the Market Process ; 1988 (trad. franç. par Guy Millière : Publicité et Économie de Marché ; Éd. Litec ; Coll. Liberalia). Leur étude, menée aux États-Unis montre, entre autres :

– Que l’information est achetée avec le produit et que l’une et l’autre forment un ensemble indissociable.

– Que la publicité permet au consommateur de satisfaire ses désirs sans se fatiguer à rechercher l’information avec au final une économie de temps.

– Qu’elle est un moyen d’information nécessaire au bon fonctionnement de la concurrence, qu’elle fait baisser les prix (même en y intégrant la part consacrée à la publicité) et améliore la qualité des produits et des services.

– Qu’elle ne crée pas de fidélité à la marque (les secteurs les plus investis par la publicité étant ceux où les clients se montrent les plus versatiles).

Un des enseignements les plus intéressants de ce livre est en effet que contrairement à une idée reçue, la publicité favorise les petits plutôt que les gros. Ce qu’on voit, bien sûr, c’est qu’un petit nombre de marque : Apple, Samsung, Volkswagen, etc., semblent « monopoliser » la plus large

part de l’espace publicitaire. Ce qui peut laisser l’impression que de plus petites marques sont comparativement « sous l’éteignoir ». Ce qu’on ne voit pas c’est que si moi, Olivier Méresse, inconnu de tous, je m’offre un spot sur TF1 à 20h00, je vais faire un énorme bond en terme de notoriété puisque des millions de téléspectateurs vont découvrir mon existence, ou celle de mon offre (et à moi de faire une offre suffisamment intéressante pour qu’on s’y intéresse) là où la notoriété marginale de Volkswagen, pour un même espace publicitaire, ne progresserait que de quelques personnessupplémentaires (des enfants trop jeunes pour conduire). L’accusation selon laquelle la publicité favoriserait la concentration des marchés et fausserait la concurrence ne tient donc pas. La publicité est au contraire un accélérateur de concurrence qui permet à une nouvelle offre d’atteindre rapidement un point de notoriété à partir duquel elle pourra éventuellement, si elle rencontre son public, prendre son envol commercial. Notons que la publicité est loin d’être le seul élément d’une séduction commerciale réussie. Elle n’en est au contraire que le dernier étage. La stratégie générale suivie par l’entreprise, les innovations qui devraient en émaner, et le design qui leur donne forme, sont toustrois largement plus décisifs. Seuls les produits qui se vendent tout seuls se vendent mieux avec de la publicité.

Je n’appelle enfin, vous l’aurez compris, à aucune législation particulière pour limiter l’offre d’espace publicitaire, où que ce soit. Je me permets juste de penser que certains médias d’information politique ou économique gagneraient financièrement à refuser la publicité dans leurs pages ou leurs colonnes. Et pour me faire mieux comprendre, je demande au

lecteur de se pencher préalablement sur les quadrants de la figure de la page suivante :

Le quadrant B (médias gratuits et sans publicité) est une sorte de no man’s land. En sortant de la presse on pourrait bien sûr y faire figurer nos radios

publiques (groupe Radio France) ou la BBC anglaise mais, comme chacun le

sait, leur gratuité n’est qu’apparente et le financement par l’impôt n’est pas

ouvert à tous. En restant dans la sphère commerciale, notons que les tests

comparatifs d’enseignes, comme la Fnac en édite, pourraient par exemple

occuper la case. C’est une information de valeur (les laboratoires de test de la

Fnac sont très réputés), distribuée gratuitement et sans contrepartie (vous pouvez vous en servir pour faire votre choix chez Darty) et ils sont dépourvus de publicité, le logotype de l’enseigne n’y apparaissant en couverture que comme une signature d’auteur et d’éditeur.

Dans le quadrant A (payants sans publicité) nous trouverons fort peu de

monde mais du beau monde, réputé pour son intégrité : Le Canard Enchaîné, Fluide Glacial ou même le Guide Rouge Michelin (il ne contient pas de publicités ;

les enquêteurs sont anonymes et paient leurs additions) Notons bien que c’est

dans ce quadrant que nous placerions la quasi-totalité des marchandises en

dehors de la presse : notre vaisselle ou nos ordinateurs sont, effet, payants et

dénués de publicités.

Dans le quadrant C (gratuits avec publicité) nous trouverons les titres de la

presse gratuite, tels que 20 minutes, Métro ou Direct Matin pour nous en tenir

aux principaux titres de l’offre parisienne. C’est le modèle économique adopté

par la quasi-totalité des radios commerciales (RTL, Europe 1, NRJ…) et la totalité

des chaînes de télévision en accès libre (TF1, M6…). Un journal est un objet et

à ce titre il est plus facile à commercialiser qu’une onde radiophonique (autrefois Radio Classique et encore aujoud’hui Radio Courtoisie fonctionnaient et fonctionnent encore sans publicité, grâce à leurs adhérents, mais les passagers clandestins

sont assez nombreux…).

Je soutiens que seuls les quadrants A et C s’inscrivent dans une cohérence

commerciale indiscutable. Soit le média est gratuit, ce qui lui permet de viser les audiences les plus larges (il n’y a pas de frein financier à sa consommation) et il peut dès lors offrir cette large audience (ce temps de cerveau disponible) à ses annonceurs. Soit le média est payant, et l’honnêteté commerciale voudrait alors qu’il s’inféode aux seuls intérêts de ses clients (intérêts dont il reste le souverain juge). Cependant, le quadrant D (payants avec publicité) dans lequel on trouvera la quasi-totalité de la presse : journaux, hebdomadaires, mensuels, magazines, etc., contient une foule d’exceptions qui, malgré tous les effets pervers que nous avons listés en début d’article, peuvent effectivement prétendre manger aux deux rateliers. Les magazines pour joueurs de guitares basses ou pour amateurs de sports mécaniques en offrent une bonne illustration. Ceux qui les achètent sont ravis d’apporter leur écot et ainsi « adhérer » à un club restreint. Ils seront encore plus ravis d’y trouver des publicités ou des annonces leur apportant plus d’informations utiles sur leur passion que la part rédactionnelle, qui se contentera le plus souvent de ressasser pour ses groupes de prière les hagiographies de Jaco Pastorius ou de François Cévert. Il en va de même pour les « féminins » ou les « masculins ». Qui veut vraiment savoir qu’il est très difficile de retrouver en moins de trois semaines ses « tablettes de chocolat » (i.e. des abdominaux dégraissés ; les anglais disent « six-pack » !) ou que telle crème hors de prix ne fait pas rajeunir ? Ces magazines n’ont que faire de la vérité : rédacteurs, annonceurs et lecteurs s’y trompent les uns les autres avec le même aplomb.

La presse d’information politique et économique ne fait cependant pas

partie de ces nombreuses exceptions. Elle n’appartient pas à la sphère du divertissement.

Pour elle, c’est au contraire la pertinence du propos, son exactitude,

la remise en cause des fausses certitudes, la liberté de ton, voire l’insolence, à

l’égard du pouvoir et des puissants qui déterminent la qualité du produit. Pour

comble, les annonceurs s’y font plus rares que dans Marie-Claire et leur timidité met en péril un équilibre financier précaire, qui selon nous fait l’erreur de tabler sur cette rentrée d’argent sans prendre assez en compte son incidence sur les coûts et sur la qualité.

Pourquoi la publicité fait pencher la presse à gauche

On peut penser le plus grand bien de la publicité et estimer cependant

qu’elle n’est pas à sa place partout. Mon front est un espace publicitaire potentiel

pour une marque qui voudrait y tatouer son logotype. Je reste libre de ne pas

le vendre et ma compagne s’en réjouira. Interrogeons-nous, d’ailleurs : pourquoi admet-on que la publicité macule la presse plutôt que les carters de nos appareils ménagers ou les carrosseries de nos voitures ? La presse a une durée de vie limitée, elle se renouvelle autant que l’actualité, elle finit à la poubelle aussitôt consommée, c’est sa part immatérielle qui est consommée, et sa surface peut être étendue puisque sa valeur matérielle est à peu de choses près celle du torche-cul sur lequel on l’imprime. Si toutes ces raisons font de la presse un vecteur de publicité excellent, elles n’en font pas un vecteur obligé.

Notre presse politique et économique est la pointe avancée de l’information.

Même si elle s’essouffle financièrement, c’est encore elle qui donne le ton

chaque jour en France. Les titres en une des quotidiens sont propagés par les

stations de radio et de télévision. Si les analyses des quotidiens et des hebdomadaires d’information économique et politique étaient moins mollement consensuelles, c’est tout le reste de l’information qui suivrait : télévisée, radiophonique, presse gratuite ou en ligne.

Dans notre pays, la gauche est parvenue à incarner la bien-pensance en repoussant tous ses contradicteurs, au premier rang desquels les libéraux, dans

le camp de la réaction. Le Canard Enchaîné et Fluide Glacial ne sont pas très

marqués à droite, eux non plus. Leur vision du libéralisme est aussi faussée

qu’ailleurs et se confond avec ce crony capitalism que nous sommes les premiers

à dénoncer. Au moins leur ton libertaire ou même anarchiste les distinguent-

ils de tous leurs confrères, béni-oui-oui des pouvoirs établis toujours prêts

à nous expliquer les nouvelles lois sans jamais prendre le temps d’en faire une

critique approfondie. Et ils savent encore rire, tels des zeks, ce que le parler politiquement correct interdit.

Les annonceurs préfèrent les supports lisses. Un journal qui ne choque

personne laisse mieux émerger les formidables offres commerciales qui l’émaillent.

Et le monde de la publicité étant trotskiste en France, pour de nombreuses

raisons qui pourraient faire l’objet d’un autre article, les raisonnements

complexes des média-planneurs aboutissent le plus souvent à confier les budgets à des titres consensuels, peu segmentants, peu discriminants, peu clivants…

« C’est un comble ! Se laisser donner la morale par des marchands de

cochon ! »

C’est ainsi que Jean-Edern Hallier avait réagi (3) aux propos d’un cadre de la communication de Fleury-Michon venu expliquer pourquoi son entreprise retirait sa publicité des écrans publicitaires encadrant une émission de PatrickSébastien, celle-ci n’étant pas conforme à l’« éthique » de Fleury-Michon (Patrick Sébastien, à la suite d’une imitation, s’étant vu accusé par l’indigentsia de connivence avec Jean-Marie Le Pen).

(3) Émission A l’ouest d’Edern sur M6.

Nos marchands de cochon aiment bien l’Union Européenne. Est-ce pour cela que les multiples dénis démocratiques et délires bureaucratiques du triangle Bruxelles-Strasbourg-Luxembourg ne scandalisent pas plus que ça nos baveux ? Qu’ils ne donnent aucun écho aux avertissements de Vladimir Boukovski (4) ?

(4) L’Union européenne, une nouvelle URSS ? Vladimir Boukovski ; Éd. Le Rocher ; 2005.

Une entreprise partie à la conquête de la Chine sur deux n’y remettra jamais les pieds et ne veut d’ailleurs même plus en entendre parler. Mais les annonceurs qui font fabriquer là-bas restent très nombreux.

Est-ce pour cette raison que l’on évoque si rarement le système du laogai, ce

goulag chinois où des millions d’individus sont, par l’acharnement de quelques

vieux croûtons communistes, maintenus en esclavage dans des milliers de camps

de travail ?

On pourrait multiplier les exemples. Toutes ces compromissions, cet aveuglement aux données de l’expérience, place malheureusement la presse dans le camp des oppresseurs. Les journalistes dégoulinent de bons sentiments, détestentviscéralement la propriété, et rêvent de voir enfin réunies la Droite et la Gauche, marchant main dans la main vers un socialisme radieux. Mais la facilité ne paie pas et personne ne peut se permettre de faire l’économie de penser.

Surtout s’il est journaliste : s’il n’a pas le goût de réfléchir, ou de s’informer, au moins en a-t-il le devoir. La presse politique et économique a vocation de dire sa vérité au prince et à tous les coquins qui vivent à nos dépens, à tous les

bastions économiques installés, à toutes les bureaucraties, et le seul moyen

qu’elle a de ne pas en dépendre, c’est de vendre à leur prix des informations

pertinentes, des propos saillants et de percutantes analyses. Comme l’écrivait

George Orwell : « Parler de la liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre. (5) »

(5) Préface inédite à la première édition de La Ferme des Animaux ; cité par Pierre Boncenne Pour Jean-François Revel ; Éd. Plon ; 2006, p. 307.

Les supports de presse aujourd’hui se voudraient éco-citoyens, friendly environnementaux et hypoallergéniques. Mais que sont devenus les marchands de poil à gratter ?

 

 

BONNES FEUILLES

Guy MILLIÈRE

LE DÉSASTRE OBAMA*

* Guy Millière, Le désastre Obama, Éd. Tatamis, 2012, 215 pages, 15 €

L’agence Standard and Poor’s ayant, suite au blocage de juillet 2011,

dégradé la note de la dette américaine pour la première fois de l’histoire. Obama en a profité pour parcourir le pays en prononçant à chaque étape un discours

bien rôdé et très accusateur. « Les Républicains font passer l’intérêt de leur parti avant celui du pays. Ils sont prêts à détruire l’Amérique afin de gagner les élections, plutôt que de la laisser gagner avec moi (1) ».

(1) Cf. John Podhoretz, « Obama’s “Country Before Party” Nonsense », commentarymagazine.com, 9 mai 2011.

 

En septembre 2011, laissant entendre que la stimulation n’avait pas été

assez forte, il a décidé de présenter une deuxième loi de stimulation intitulée

« loi pour l’emploi ». Pour rendre solennelle la présentation de la loi, il a convoqué les deux Chambres du Congrès et prononcé un discours dans lequel il a souligné lui-même que la loi était « raisonnable », et « consensuelle ».

Après avoir accusé les Républicains de vouloir rendre « l’eau plus sale », « l’air plus irrespirable » et de vouloir laisser mourir les indigents dans le caniveau, il leur a solennellement demandé de « dépasser les clivages partisans ».

Comment ?

En acceptant quatre cent soixante-dix milliards de dollars de dépenses supplémentaires en une seule année. Ainsi, a-t-il ajouté, des routes et des ponts seront construits, des écoles rénovées, des formateurs recrutés. Ces

dépenses, a-t-il continué, seront financées. De nouveaux revenus sont immédiatement

disponibles pour le gouvernement, a-t-il conclu. Lesquels ? L’argent des

« riches », bien sûr. L’argent des « puissants ». Celui de tant d’entrepreneurs égoïstes.

Usant d’un ton martial et impérieux, il a répété plus de dix fois en trente minutes de discours : « La loi est là. Votez-la immédiatement ». Il n’a pas ajouté que quiconque ne voterait pas la loi serait un criminel, mais il l’a laissé entendre.

Et il a stipulé que ne pas voter la loi serait « anti-américain (2) ». La loi n’a, bien évidemment, pas été votée. Obama savait, bien évidemment, que la loi ne serait pas votée.

(2) Michael Barone, « Obama’s Jobs Speech : The Audacity of Weakness », nationalreview.com, 5 septembre 2011 ; Thomas Sowell, « Back to thé Future ? », townhall.com, 13 septembre 2011.

Depuis, il est reparti parcourir le pays, et il le parcourt toujours. Il le parcourra jusqu’à novembre 2012. Le discours n’apas besoin de changer beaucoup.

Les Républicains ?

Leur parti avant le pays ! « Ils veulent détruire le pays pour

gagner les élections ». « Ils refusent que les Américains aient du travail ». « Ils sont au service des milliardaires ». D’autres stratagèmes seront utilisés sans nul doute avant le jour de l’élection. D’autres propositions seront avancées, d’autres lois peut-être. Aucune proposition et aucune loi ne sera conçue pour redresser le pays. Rien de ce que dit ou de ce que fait Obama n’est destiné à redresser le pays. Il clive et divise, ai-je noté. Il démolit. Il manipule. Il laisse courir la pauvreté et le chômage, mais il prétend comme jamais s’efforcer de les faire disparaître.

Et il invoque désormais l’obstacle. Non seulement les « riches » et les « puissants » que lui, Barack Obama veut si ardemment abattre, mais surtout leurs agents : les Républicains.

Il laisse courir l’endettement et les déficits, mais il prétend comme jamais

vouloir les résorber. S’il ne peut pas, laisse-t-il entendre, c’est qu’il y a l’obstacle.

Les « riches ». Les « puissants ». Et bien sûr, leurs agents. Les Républicains ! Il entend dépenser toujours et dépenser encore, mais il affirme que les dépenses, fussent-elles chiffrées en centaines de milliards, sont « payables » et seraient engagées et payées. S’il n’y avait pas l’obstacle. Toujours le même.

Son objectif est de susciter des affrontements, des confrontations, des déstabilisations, des effets permettant de gripper le fonctionnement du pays et des institutions et de le faire tout en en attribuant la responsabilité à ceux qui lui font face et en tentant ainsi de leur attribuer toute la responsabilité de toute la situation.

Son objectif est de susciter le plus d’effets délétères possibles tout en faisant

retomber la faute des effets délétères sur ses ennemis. Son objectif est de

retourner la défaite de novembre 2010 en sa faveur et en laissant entendre aux

Américains qu’ils ont, sans s’en apercevoir, laissé des monstres faire irruption

dans le pouvoir législatif et qu’ils doivent maintenant ouvrir les yeux et éviter de commettre une erreur plus grave encore en 2012 (3).

(3) Jim Geraghty, « After Decrying Scare Tactics, Obama Embraces Scare Tactics », national review. com, 12 juillet 2011.

Son but est de pousser les Républicains à se renier, ou à prendre le risque

de devenir la proie d’une diabolisation effrénée. Barack Obama se conduit en

révolutionnaire. A la façon Saul Alinsky. Il continue à détraquer. Autrement.

Il entend transformer une défaite en victoire en s’efforçant de mettre dans

leur tort ceux qui ont gagné, en tentant de leur faire endosser le désastre même

auquel les électeurs qui les ont élus leur ont demandé de remédier. Il en profite

pour accentuer le désastre en disant qu’il veut au contraire que le désastre

s’arrête, mais que ce n’est pas sa faute. Mais celle des monstres. Son intention

est de gagner en novembre 2012, de retrouver les pleins pouvoirs, de détruire les Républicains, tout particulièrement les conservateurs, les gens issus des tea parties.

Il est prêt à détruire corps et biens qui pourraient lui faire obstacle. Il fera

tout, strictement tout, pour que les gens issus des tea parties connaissent la

déroute et ne s’en relèvent pas, tout, vraiment tout, pour que le conservatisme

agonise et meure, tout, vraiment tout, pour que le parti républicain connaisse

une débâcle telle qu’il ne s’en relève pas avant au moins une décennie, et d’ici

là, lui suggère-t-on, les États-Unis auront tellement changé qu’une alternance ne sera plus une alternance.

Il fustige les « riches », les « puissants » comme il ne l’a jamais fait auparavant: il épargnera ceux des « riches » et des « puissants » qui sont ses cronies. Le crony capitalism fonctionne ainsi. Il traitera les autres comme il le doit dans le cadre du crony capitalism, et cela a déjà commencé. Cela s’accentue et s’accentuera, simplement. Il présentera, cela va de soi, son adversaire républicain comme le candidat des riches, et l’accusera en sourdine d’être lui-même un homme riche. (4)

(4) Lloyd Marcus, « Obama’s’Hâae the Rich’ Campaign », americanthinker.com, 26 septembre 2011.

Alors que j’écris ces lignes, Obama parle et agit. Le crony capitalism

tourne. Des fidèles d’Obama sont aux postes clés. La campagne a lieu. Le

nombre des pauvres et des chômeurs s’accroît. Les dettes et les déficits se creusent.

Les Républicains au Congrès s’efforcent d’expliquer, de répondre aux

injures, de déjouer les stratagèmes présents et à venir. Les conservateurs, les

gens issus des tea parties sont mobilisés.

Le candidat républicain à la présidence fait campagne. La révolte n’a plus

l’intensité qui fut la sienne jusqu’à l’automne 2010, mais elle n’est pas retombée.

Tout un ensemble de médias conservateurs, chaînes de télévision avec Fox News,

programmes de talk radio avec Rush Limbaugh, Glenn Beck, Sean Hannity,

divers autres, magazines tels la National Review, le Weekly Standard,

Commentary informent et disent ce que les grands médias ne disent pas. Le

combat est en cours.

Obama et ceux qui l’entourent et l’accompagnent savent ce qu’ils veulent.

Ils n’ont cessé de savoir ce qu’ils voulaient. Ils ont avancé et ils avancent. Ce

qu’ils ont accompli est d’ores et déjà, si on regarde les choses sous l’angle de la liberté et de la prospérité à moyen terme, effroyable. Le pays n’est plus ce qu’il était à l’automne 2008. Ce qui se délitait déjà se délite davantage. Ceux qui incarnaient le refus de l’Amérique telle qu’elle a été et telle qu’elle est encore tiennent le haut du pavé. Des millions de gens ressentent le déclin qui se dessine et le remodelage du pays qui est enclenché, et ils sont inquiets, désabusés, amers parfois. Barack Obama ne parle plus d’espoir, non.

Un disciple de Saul Alinsky n’aurait parlé d’espoir que le temps d’une élection.

Il saurait que les idiots utiles ne servent que jusqu’au moment où ils deviennent des idiots inutiles. Et c’est ce qu’a fait Barack Obama (5).

(5) Sur ce sujet, cf. David Horowitz, Liz Blaine, Breaking thé System, Obama’s Strategy for Change, David Horowitz Freedom Center, 2011. Voir aussi David Horowitz, Barack Obama’s Rules for Révolution. The Alinsky Mode/, David Horowitz Freedom Center, 2010.

Un disciple de Saul Alinsky aurait multiplié les pauvres, les assistés, les dettes, les dépenses inutiles pour précipiter la chute. Et c’est ce qu’a fait Barack Obama. Un disciple de Saul Alinsky aurait instauré un crony capitalism pour « détruire le système de l’intérieur », pour assurer des dépendances, créer des clientèles ; il aurait placé des agents dans tous les maillons de la société ; il se serait constitué des armées de réserve pour une guerre de classe. Et c’est ce qu’a fait Barack Obama. Un disciple de Saul Alinsky aurait pris la défaite de l’automne 2010 comme une opportunité à ne pas laisser passer. Et c’est ce qu’a fait Barack Obama. Un disciple de Saul Alinsky aurait cité Franklin Roosevelt, au commencement.

Puis, dans des circonstances telles que celles d’aujourd’hui, tout en gauchisant la tonalité d’ensemble de son discours, il serait passé à un autre Roosevelt, Théodore.

Et c’est encore ce qu’a fait Barack Obama.

Franklin Roosevelt fut un Président aux accents sociaux démocrates. Ce

fut le New Deal. La référence a été utile. Elle ne l’est plus. Théodore Roosevelt,

Président de 1901 à 1909, incarnation d’une aile gauche du parti républicain,

chef de file ensuite du « mouvement progressiste », mouvement imprégné de

« justice sociale » est plus utile aujourd’hui. Citer Théodore Roosevelt permet

tout à la fois d’accentuer le discours contre les « riches », d’afficher ouvertement

une volonté de remodeler l’intégralité de la société américaine et de se référer

au « progrès » et au républicanisme.

Barack Obama a cité Franklin Roosevelt. Il se drape aujourd’hui dans le

manteau de Théodore Roosevelt. Il s’est même rendu le 6 décembre 2011 à

Osawatomie, Kansas, là où Théodore Roosevelt avait tenu, le 31 août 1910,

un discours fondateur, et il a lui-même tenu un « discours fondateur » dans lequel il a cité Théodore Roosevelt (6).

(6) Cf. Joshua D. Hawley, « Undoing Osawatomie », weeklystandard.com, 19 décembre 2011 ; Charles Krauthammer, « Obama’s campaign for class resentment », washingtonpost.com, 8 décembre 2011.

Tout en citant Théodore Roosevelt, il s’appuie

sur les syndicalistes etles organisateurs de communauté. Il accepte la violence.

Il a pu, même, donnée sa caution à des actions radicales telles celles menées

par le mouvement Occupy Wall Street, dont les inspirateurs ont été, parmi

d’autres, Andrew Stern et Wade Rathke, et dont un organisateur a été Anthony

Kapel « Van » Jones, ancien tsar de Barack Obama, communiste et fier de

l’être. (7)

(7) Cf. Jacob Laskin, « Van Jones’ Tea Party Envy », frontpagemag.com, 7 octobre 2011 ;

Mark Steyn, «American Autumn », nationalreview.com, 8 octobre 2011 ; Matthew Vadum, « The

Left’s Spring Offensive », frontpagemag.com, 17 avril 2012.

LIRE LIBÉRAL

Jean-Yves NAUDET

LA DOCTRINE SOCIALE DE L’ÉGLISE

Une éthique économique pour notre temps (1)

(1) Presses Universitaires d’Aix-Marseille, Collection du Centre d’Éthique Économique, 4e trimestre 2011, 332 pages, 28 €. http://www.centre-ethique.univ-cezanne.fr/publications.html

Le corpus de la Doctrine sociale de l’Église est si étendu qu’il est difficile d’en

maîtriser le détail et d’en mesurer tous les enjeux. Le dernier livre de Jean-Yves

Naudet rend le grand service au lecteur d’en proposer une synthèse, toujours

claire et fidèle : sous sa plume, la simplicité n’est pas synonyme d’appauvrissement

mais résulte d’une longue pratique pédagogique (25 ans nous séparent

de son premier livre sur le sujet, L’Église et l’économie de marché face au

collectivisme, qui sera suivi de Dominez la terre, Pour une économie au service

de la personne puis de La liberté pour quoi faire, Centesimus annus et

l’économie), et l’accumulation des citations prouve l’humilité avec laquelle le

fidèle accueille la parole du magistère. C’est un complément utile au Compendium,

un chemin bien balisé, une invitation au voyage.

23 chapitres compilent autant de conférences ou d’articles classés en trois grands

thèmes. Un panorama historique permet, tout d’abord, d’aborder les principes

fondateurs et leur fondement anthropologique car c’est l’un des apports du

pontificat de Jean-Paul II que d’avoir lancé un renouvellement de la

connaissance de l’homme, de ses aspirations et de sa destinée. Ensuite de

nombreux approfondissements mettent en évidence la diversité des problématiques

soulevées par la DSE et leur pertinence pour nos contemporains, du

travail du dimanche à la lutte des classes en passant par l’écologie. Retenons

seulement qu’ils articulent, chacun dans sa matière, les vérités de la Foi et

les lumières de la raison, autre apport marquant du pontificat de Jean-Paul

II. Enfin, deux chapitres concluent moins l’ensemble du livre qu’ils ne s’adressent

aux économistes et soulignent, notamment, le défi que Benoît XVI leur a lancé

dans Caritas in veritate à propos du don et de la gratuité.

On sent en effet une préférence pour les questions économiques : la

famille est bien mentionnée, au côté de la société civile, dans sa fonction éducatrice, voire civilisatrice, à propos de l’éthique sans laquelle le marché ne

peut fonctionner. Ou alors, face à l’État, pour souligner l’importance des corps

intermédiaires et de la subsidiarité. Par ailleurs, si l’on parle de précurseurs, il

s’agira non des pionniers de l’économie charitable mais de l’École d’Angers qui rassembla autour de Mgr Freppel les premiers titulaires des chaires d’économie politique ouvertes, après 1875, dans les tous jeunes Instituts catholiques. Une première, quand la discipline tardait à s’institutionnaliser dans les facultés publiques ! Jean-Yves Naudet s’intéresse à l’échange, au marché, au capitalisme mais il ne perd jamais le fil et, reprenant à son compte l’objectif de la DSE, il « cherche à éclairer nos consciences, pour essayer de rendre le monde un peu plus juste, un peu plus moral et donc un peu plus humain » (p. 11).

Arnaud Pellissier-Tanon

ENTREPRENEZ !

De Philippe HAYAT (2)

(2) Édition de l’Archipel, Paris 2012.

C’est le meilleur conseil que l’on puisse donner aux jeunes aujourd’hui.

Philippe Hayat a raison. Dans une Tribune récente publiée par Le Figaro et

intitulée « Donnez à la jeunesse des envies de conquête », le fondateur de l’Association

100 000 entrepreneurs demande aux candidats à la présidence de faire

plus pour la diffusion de l’esprit d’entreprendre en France. Il faut donner aux

jeunes l’envie de créer des entreprises. En ce qui me concerne, je pense qu’il

faudrait même commencer avec les enfants, c’est pour cette raison que j’ai créé

Entrepreneur Junior. Mais comment le faire lorsque les chefs d’entreprise sont

ignorés, critiqués et obligés de se justifier devant des syndicats non-représentatifs.

Plus encore, lorsqu’ils s’enrichissent, on les montre du doigt et on les

condamne comme s’ils avaient volé l’argent gagné.

L’article de Hayat n’est que le résumé de sa brochure anti-Hessel dans

laquelle il incite les jeunes à entreprendre. « Que dirait-on d’un parent qui élèverait

son enfant en le plaignant chaque jour d’être ce qu’il est », s’indigne le

père de l’auteur en voyant à la télé les manifestations des jeunes « victimes de

la société ». Que faisaient les jeunes d’une autre époque ? Réagissaient-ils de la

même manière ? Philippe Hayat fait un voyage dans le passé, celui de sa famille.

De son grand-père nommé, à force de volonté et de travail, à des postes de

responsabilité dans une banque alors que ce n’était qu’un homme à tout faire.

Celui-ci a élevé ses enfants et a transmis à ses petits-enfants la volonté de réussir

après les études. Il serait étonné aujourd’hui de voir que les jeunes ne cessent

de se plaindre. Avec d’ailleurs la complicité des politiques et aussi de leurs

parents. Au lieu de leur dire : « A l’indignation ou à la résignation, préférez l’action, la vraie, celle qui contredit la fatalité. Puisque la vie professionnelle

semble si difficile à tracer, anticipez-la, prenez-la en main et ne comptez que sur

vous. Devenez entrepreneur et accomplissez-vous », on les plaint et on les encourage dans leurs lamentations. De toute façon, ils ne peuvent être que… victimes de la société.

Grâce à l’association de Philippe Hayat, plus de 50 000 jeunes ont échangé

avec un entrepreneur. Et, « contrairement aux idées reçues, les enseignants les

accueillent volontiers »… Une fois acquis les rudiments de l’entrepreneuriat, les élèves entrent à l’Université avec l’envie de créer leur entreprise. Il faudrait leur offrir une filière « entrepreneuriat » et, comme dans les universités américaines, les accompagner – financièrement – dans la réalisation de leurs projets. Un pas

en avant serait la nomination d’entrepreneurs (ou d’anciens entrepreneurs) à la

tête des laboratoires de recherche universitaire. Ils travailleraient en étroite collaboration

avec les financeurs individuels, les fameux business angels. Le jeune

créateur d’entreprise doit comprendre tout de suite que son initiative comporte

des risques. Surtout le risque d’échouer.

« Rêvons d’un homme d’État, écrit Hayat, appelé demain aux plus hautes

responsabilités, qui s’adresserait aux jeunes en des termes nouveaux : s’il faut

vous indigner, c’est pour ouvrir un nouveau ciel. Les entrepreneurs montrent le

chemin ». Les politiques doivent d’abord comprendre que sans les entrepreneurs, la France est foutue. Et si l’on obligeait tous ces politiques à faire des stages en entreprise ?

Bogdan Calinescu

LES PENSEURS LIBÉRAUX

D’Alain Laurent et Vincent Valentin (3)

(3) Les Belles Lettres ; Collection Bibliothèque Classique de la Liberté ; 928 pages ; 29

L’événement de cette rentrée est la publication de la Somme – en 911 pages – sur le libéralisme et les libéraux que viennent de nous délivrer nos amis Alain Laurent et Vincent Valentin. Un travail aussi considérable que minutieux.

Ce livre propose au lecteur :

• un choix de plus d’une centaine de textes, illustrant toutes les écoles et sensibilités libérales, de la Renaissance à nos jours. On y trouve des écrits classiques (Smith, Kant, Bentham, Tocqueville, Spencer, Hayek) et d’autres plus originaux et inattendus (Jurieu, Courier, Cobden, Guyot, Oppenheimer, Croce…). Nombre d’entre eux étaient introuvables à ce jour.

• Une généalogie inédite du mot « libéralisme ».

• Un dictionnaire exhaustif des auteurs libéraux.

• Des « chemins de traverse » qui documentent et élargissent la connaissance des notions et figures du libéralisme, au gré d’approches critiques et d’excursions intellectuelles hors des sentiers battus.

Cet ouvrage passionnera les lecteurs par l’ampleur et la variété de son corpus. Enfin, l’éclairage est fait sur la « vraie » signification du mot « libéralisme », terme tellement galvaudé par les médias.

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

Cartes postales de la XXXIIIe Université d’été de la Nouvelle Économie

Ou quelques bons souvenirs d’Aix

Cet été, l’université annuelle de la Nouvelle économie ouvrait ses portes pour la XXXIIIe saison à Aix en Provence, bien sûr, comme c’était le cas la toute première fois.

Au cours du dîner d’ouverture du 26 août, au Grand Hôtel du Roi René, le

discours du professeur Philippe Nemo – auteur, en particulier, de La France

aveuglée par le socialisme –, drôle, critique et sarcastique vis-à-vis de ceux qui

nous gouvernent (Vincent Peillon en particulier en prit pour son grade) donna

d’emblée le ton.

En effet, la thématique de ce cru 2012 « libre-échange et progrès social », pouvait passer pour provocatrice tant les médiats de gauche comme de droite encensent

le protectionnisme. Mais les économistes, juristes, philosophes et chefs d’entreprise réunis autour de Jacques Garello ont fait apparaître, au contraire, au cours

des trois journées suivantes, les réelles vertus du libre-échange : « dépaupérisation », découverte des savoirs, facteur essentiel de développement.

Le mot de la fin revint, au soir du forum du 29 août, à Nicolas Lecaussin qui

délivra un vibrant message d’optimisme : « ces dix ou quinze dernières années, nos idées ont gagné en France. Qui aurait pu imaginer fin 1990 que tout le monde – y compris les socialistes et les medias de gauche – allait parler ouvertement de la baisse de la dette et du déficit publics, de la réforme de

l’État et la baisse du nombre de fonctionnaires, de l’inévitable réforme des retraites, des privatisations et de l’ouverture à la concurrence ?

Aujourd’hui, on peut ouvrir n’importe quel journal et tomber sur un article d’un chercheur de l’ALEPS, de l’IFRAP ou de l’IREF…

En réalité, beaucoup s’emparent de nos idées sans pour autant parler du libéralisme.

Tout simplement parce qu’il s’agit des idées du bon sens et les seules qui peuvent sortir le pays du marasme économique. Il n’y a donc aucune raison de désespérer. »

A ces mots, « standing ovation » de la salle en hommage aux orateurs et organisateurs regroupés sur le podium.

Axel Arnoux, un peu plus tard, confiait lors du cocktail final :

« Dès que je suis à l’Université d’Aix, je vis un moment de totale sérénité, de complet bien être, je suis dans une bulle d’espoir ».

C’est d’ailleurs le titre qu’a choisi Carole Beretta pour le journal « La Provence » du jeudi 30 septembre 2012 :

L’Université d’Été : souffle d’espoir sur la « Nouvelle Économie »

La 33e édition s’achève sur le libre-échange et le libéralisme qui redeviendraient tendance.

Vivement l’été prochain !

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

L’Assemblée Générale 2012 de l’ALEPS

Le président Jacques Garello

Monsieur Fred Aftalion et le professeur Bertrand Lemennicier

vice-présidents,

les administrateurs et les membres du collège présidentiel

vous invitent à participer à l’Assemblée Générale de l’ALEPS :

Maison de la Chimie

(salle 262)

28, rue Saint-Dominique, Paris 7e

Le 25 octobre à 17 heures 30

 

*

*    *

 

Cette assemblée sera suivie d’un colloque de 18 heures 30 à 20 heures sur le thème :

Fiscalité, flexibilité et emplois en Europe

 

– Bulletin 140, juillet 2012.

 

AVANT-PROPOS

Voilà déjà plusieurs semaines qu’un « vague rose » a déferlé sur la France, engloutissantles rares parlementaires libéraux de la majorité précédente, pour nous ramener unegauche grand teint.

Et maintenant qu’allons-nous faire ?

Il ne s’agit pas, bien évidemment, d’attendre l’alternance qui, en aucun cas, ne

saurait être un espoir mais, plus passivement, l’acceptation d’une routine.

Jacques GARELLO propose une solution chirurgicale : la rupture. Du passé faisons table rase et réveillons la France libérale (p. 2).

La réglementation de la monnaie depuis la guerre de 1914-18 jusqu’à l’actuelle contrefaçon « le néant habillé en monnaie » n’a pas de secret pour Georges LANE. Il nous explique les coups d’État insidieux qui ont abouti à l’effondrement actuel (p. 7).

Parmi les promesses de campagne de l’actuel Président, l’augmentation du salaire minimum sera la première à être tenue dès juillet. C’est une décision dont les Français se seraient bien passé. Jean-Yves NAUDET nous rappelle en effet que, sous l’apparence d’un coup de baguette magique, cette mesure est, tout au contraire, un coup de pouce au chômage (p. 23).

Une autre méconnaissance des lois du marché – en l’occurrence du marché boursier – est apparue dans la déclaration du ministre du Travail qui veut lutter contre les « licenciements boursiers ». Or, Nicolas LECAUSSIN dresse un tableau de l’évolution du taux de chômage en parallèle avec celle de la bourse et il apparaît clairement que les emplois augmentent quand la bourse est en hausse (p. 27).

Le gouvernement, celui-ci comme le précédent d’ailleurs, se gargarise d’un mot mal défini mais censé donner des bouffées d’espoir : la croissance ! Pour Fred AFTALION, la seule croissance qui persiste est celle des déficits budgétaires et, par voie de conséquence, celle de la dette publique. La solution pour sortir de cette impasse serait la réduction des dépenses de l’État et du poids des impôts. On comprendra qu’un État dépensier et glouton ne prenne pas ces mesures, pourtant d’une élémentaire sagesse (p. 29).

Dans un tel climat, il y aurait de quoi être pessimiste. Heureusement, la XXXIIIe Université d’Été de la Nouvelle Économie va redonner à nos amis des raisons d’espérer. Nous nous faisons une joie de vous retrouver à ce rendez-vous aixois… ignoré des médias français.

Jacqueline Balestier

 

Jacques GARELLO

LA FRANCE À L’HEURE LIBÉRALE

La France est à l’heure socialiste. Qu’à cela ne tienne : nous allons la mettre à l’heure libérale.

Notre projet est réaliste, il est exigeant, il est stimulant.

Notre projet est réaliste

Je recours à l’histoire récente pour le démontrer.

En 1981 la venue au pouvoir de François Mitterrand a laissé la classe politique et l’électorat de droite totalement désemparés.

Comme aujourd’hui, la défaite était due aux erreurs du pouvoir en place.

Jusqu’en 1978 Giscard et Barre avaient mené une politique globalement acceptable.

Ils avaient bien réagi aux chocs pétroliers (1974, 1977) en chassant l’inflation, en libérant les prix, en réduisant le déficit budgétaire (apparu en 1974, il

n’a jamais plus disparu). A partir des élections législatives de 1978 se précise une dérive démagogique. Les attaques fiscales et réglementaires contre les classes moyennes et les professions libérales se sont multipliées. En quelquesmois les prélèvements obligatoires ont dépassé la barre des 40 % pourtant considérée comme seuil du socialisme par le Président lui-même. A la veille des présidentielles de 1981, VGE confiait au Figaro : « Ne dites pas aux Français que je suis socialiste, ils me croient libéral (1). »

(1) On peut relire sur cette tranche d’histoire mon ouvrage « Lettre ouverte à nos dirigeants », préfacé par Louis Pauwels, qui a hélas gardé toute son actualité aujourd’hui (disponible à l’ALEPS sur demande).

1980 : Le libéralisme à la mode

Ce qui est intéressant, c’est ce qui s’est produit au lendemain des présidentielles.

En quelques semaines, le libéralisme est revenu à la mode. Il est vrai que la droite française a pu surfer sur la vague libérale mondiale, Thatcher et Reagan donnaient le ton. De tous les pays occidentaux, la France était la seule à marcher à l’envers, et à rêver du modèle soviétique. Il était alors facile d’expliquer

aux Français qu’il fallait une double rupture : avec le Programme Commun

de la Gauche sans doute, mais aussi avec l’étatisme qui avait dominé l’économie

et la société françaises depuis 1945. L’ALEPS a été alors à la pointe de la

reconquête intellectuelle en proposant les idées de la liberté. Tous les hommes

politiques, en quête de nouvelle crédibilité, en recherche de revanche, répondaient

avec enthousiasme à nos invitations pour des évènements qui drainaient

facilement cinq cents personnes (dîners avec Barre, avec Chirac). Le Figaro Magazine ouvrait chaque semaine entre cinq et quinze pages aux « Nouveaux économistes », le Congrès de la Société du Mont Pèlerin en 1984 était untriomphe, avec la présence de Friedman, Hayek, et la réception triomphale à la mairie de Paris.

Dans la foulée la « bande à Léo » fait son entrée en scène : une jeune génération de libéraux se prépare à exercer le pouvoir après le succès de la Croisière

des Libertés (novembre 1985). Hélas la victoire de la droite conduit Chirac aux affaires et à l’immobilisme, si ce n’est les privatisations « à la française »

d’Édouard Balladur (l’État contrôle le noyau dur des banques et entreprises dénationalisées).

Ne pas appliquer le programme libéral prévu nous coûte la réélection de Mitterrand en 1988.

1997 : même cause, mêmes effets

Le même phénomène s’est reproduit après la défaite de 1997 (dissolution

anticipée de l’Assemblée, qui conduit Lionel Jospin à Matignon). Les cercles

Idées Action, créés par Alain Madelin, couvrent l’ensemble du territoire depuis

1994, mais les meetings dans toutes les villes de France prennent de l’ampleur après la défaite. Alors que Chirac s’enferme dans une cohabitation bancale et tourne à l’altermondialisme, les libéraux sont à nouveau présents, et pour la première fois apparaît un Parti Libéral Démocrate d’une audience suffisante.

Hélas, maladroitement, Madelin dissout Idées Action, qui lui assurait ses racines dans la société civile : nouvelle victoire de la société politique sur la société civile, et nouvel échec en 2002.

Ces quelques rappels, que l’on pourrait assortir de quelques autres, montrent

qu’il y a une logique : les échecs sont dus aux oublis ou aux mépris des idées de la liberté. Une fois les échecs sanctionnés par le corps électoral, on revient aux fondamentaux oubliés.

Imaginer que sous le règne de Hollande les idées libérales fassent un retour

spectaculaire n’est donc pas irréaliste. D’ailleurs, à quelques semaines des élections

de mai dernier, et sans doute trop tard, Nicolas Sarkozy et une partie de

ses partisans découvraient les mérites du « modèle allemand », alors que pendant

cinq ans la France n’avait cessé d’amener l’Allemagne à adopter chez elle et

pour l’Europe le « modèle social français ».

C’est dire que le besoin d’idées neuves est ressenti avec d’autant plus

d’intensité que l’on s’est fourvoyé dans la tradition étatiste et socialiste. Dans le

tohu-bohu général, ou dans le silence doctrinal, on entend avec plaisir une

musique douce, une chanson de notre jeunesse. Le libéralisme c’est la jeunesse

retrouvée, c’est la nostalgie de la liberté perdue ou refusée.

Notre projet est exigeant

Certes la reconquête libérale ne sera pas facile. Tout d’abord, certains n’en

ont visiblement pas compris la nécessité. Leur montre marque toujours l’heure d’hiver, l’heure du socialisme.

L’UMP, devenue Union de la Minorité Parlementaire, a du mal à s’adapter.

La guerre des chefs a commencé, avant même les législatives, elle s’est ouvertement

déclarée avec le choix du président du groupe parlementaire à l’Assemblée

(dont on peut se demander ce qu’il pourra bien faire !). L’armistice a été

proclamé jusqu’en novembre prochain, ce qui signifie que d’ici là on s’interdit

de penser, de proposer, on se contentera de manoeuvrer. Les abstentions au

deuxième tour des législatives confirment l’indifférence des Français aux jeux

politiciens. Le sentiment, c’est que la droite battue n’a rien compris, et a perdu toute crédibilité.

L’erreur consisterait donc à attendre patiemment que le fruit socialiste mûri au soleil de la ruine tombe sans effort, la « droite » n’ayant qu’à se pencher pour

ramasser le pouvoir déchu.

L’erreur est de compter sur ces messieurs pour mener le combat libéral.

Pour la plupart d’entre eux, ils n’ont pas de conviction libérale, ni sans doute

de conviction du tout – ils ont fait le choix de l’empirisme et de l’opportunisme

là il faudrait de la doctrine et de la foi. En revanche, ils s’intéresseront assez vite

à un courant nouveau qui agiterait l’opinion publique et leur offrirait une base

de lancement.

C’est dire que la balle est dans notre camp, dans le camp de la société civile. Comme je l’ai écrit, c’est maintenant ou jamais : il nous faut entreprendre avant que la classe politique, se gargarisant facilement des échecs socialistes,reprenne espoir dans une alternance mécanique et reparte à l’assaut du pouvoir sans munition doctrinale.

Notre devoir de citoyens, mais plus encore d’hommes et de femmes de bonne volonté décidés à faire vivre une société de libertés, c’est donc de nous engager.

Croisade libérale : l’Université d’Été en est le premier jalon

Voilà pourquoi l’ALEPS se mobilise, et désire vous mobiliser. J’ai une

image pour illustrer la situation : je vous demande de pousser avec nous pour

faire démarrer la voiture libérale qui n’a pas roulé depuis longtemps. Une petite

poussée au bon moment, et le moteur repart, il n’a pas souffert.

Le redémarrage exige votre engagement et votre investissement.

S’engager c’est militer, c’est ne pas baisser les bras en attendant que çà

se passe, c’est cesser d’être un spectateur critique pour devenir un acteur responsable

(dixit Christian Saint Étienne). C’est parler, témoigner, réunir, lire.

Un exercice d’autant plus difficile que c’est au contraire la pensée unique et

socialiste qui nous est distillée quotidiennement et gratuitement (c’est-à-dire à

nos frais de contribuable). Le « politiquement correct » a ses charmes ceux de Capoue.

Votre investissement est nécessaire. Il est participation aux temps forts de

la croisade libérale, et je pense que l’Université d’Été est un premier jalon qui

doit être posé avec solidité ; d’autres devraient suivre. Il est création de cercles

ou de clubs locaux, sur le modèle des « Idées Action » trop tôt abandonnés,

brassages d’élus locaux, de responsables économiques, associatifs et d’experts

en libéralisme. L’ALEPS se proposera de les susciter et de les accompagner

dans leurs débuts en fournissant documents, expériences, orateurs. Elle mettra

la Nouvelle Lettre (rénovée) et le site libres.org (refondu) à pleine disposition.

Elle le fera en partenariat avec les centrales libérales existantes et efficaces (souvent

présentes dans notre Conseil d’Administration).

Mais rien ne sera possible sans l’investissement financier. L’ALEPS n’a

rigoureusement aucune autre ressource que celle que vous apportez à travers

vos cotisations, vos abonnements. Pour passer à la vitesse supérieure il va falloir

davantage de moyens, voilà pourquoi nous allons lancer une campagne de soutien

d’importance dès le mois de septembre. Il vous appartiendra, en toute conscience, de juger si le jeu en vaut la chandelle.

Notre projet est stimulant

Oui, rassurez-vous, votre investissement sera rentable. Il va influencer l’opinion

publique, puis la classe politique, puis la politique elle-même. Il va rendre l’espoir à un vieux pays divisé et déclinant.

L’opinion publique a besoin d’informations. Celles qui concernent les

échecs des socialistes au pouvoir seront surabondantes. En quelques jours nous

voilà déjà bien servis. Mais une fois que les Français auront tourné le dos au

socialisme (auquel visiblement ils n’ont pas adhéré, puisque Hollande n’est pour

rien dans sa victoire) vont-ils pour autant adhérer aux idées de la liberté ? Ils ne connaissent rien du libéralisme, se contentant souvent de lui attribuer la paternité

de la crise – puisque tout le monde l’a dit, de l’extrême gauche à l’extrême droite.

Il va donc falloir faire cette pédagogie du libéralisme, et expliquer aux Français

comment on peut se passer de l’État et quels bénéfices on en retirera :

sauvegarde des retraites et de la santé, qualité des écoles, abondance des logements,

diminution des impôts et des déficits, amélioration du pouvoir d’achat et diminution du chômage.

Si l’opinion publique commence à prêter une oreille attentive aux réformes

libérales, la classe politique elle-même va mordre à l’hameçon. Dans le contexte

actuel, nos hommes politiques ne sont pas des leaders, des pionniers, ce sont

des suiveurs, des récupérateurs. A leur tour, ils penseront tirer parti d’un courant

électoral dont ils ont jusqu’à présent ignoré ou méprisé l’existence. J’ai toujours

estimé à quelque 10 à 15 % l’électorat réellement libéral, qui s’est malheureusement

égayé dans le « vote utile » (Chirac 2002), ou l’abstention, ou le vote

rejet (Bayrou ou le Pen). Les libéraux ne prétendent pas constituer à eux seuls

la majorité silencieuse, mais ils en font partie. Mais désormais, ils ne voudront plus être silencieux.

Alors, sans doute verra-t-on fleurir des programmes, puis des réformes,

que beaucoup de grands pays au monde ont mis en oeuvre : Canada, Australie, Nouvelle Zélande, mais aussi Pologne, Allemagne, et maintenant Grande Bretagne.

Et je ne parle pas de la vertueuse Suisse qui avant d’être un paradis fiscal

est un paradis libéral (sans être pour autant le paradis sur terre). On va donc

aller vers la fluidité du marché du travail, le salaire complet et la privatisation de

la protection sociale et de la plupart des services aujourd’hui abusivement

dénommés « publics », vers une fiscalité équitable avec la « flat tax », vers la réduction

des réglementations dans tous les domaines, bref, vers une réduction du

périmètre de l’État.

Amis libéraux, adhérents amis ou proches de l’ALEPS, faites-le savoir

autour de vous : il existe une solution à la crise, mais surtout aux maux profonds

de la société française. Nous n’avons pas besoin de rigueur, nous avons « besoin

d’air » (Laurence Parisot). Nous avons besoin de libération. Et le seul fait

d’annoncer la bonne nouvelle remettra les Français à l’ouvrage, rendra à la France quelque crédit financier et quelque crédibilité politique.

Elle rendra surtout aux Français la joie de vivre, et de préparer une société harmonieuse pour les générations à venir. Mettons la France à l’heure libérale.

« Faisons la liberté, la liberté fera le reste (2). »

(2) Formule de notre très cher et très regretté Jean Marc Varaut.

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Georges LANE

QUE RESTE-T-IL DE NOTRE MONNAIE ?

La monnaie, ce qu’on dénomme « monnaie » aujourd’hui – … curieusement « argent » en France –, est vieille comme le monde. Son émergence est l’objet d’études et de débats à n’en plus finir depuis au moins le XIXe siècle.

Longtemps, par le passé, pour expliquer son existence, la monnaie a été mise en relation avec l’échange de biens dans un cadre de droit.

Mais cela se faisait à l’aide de la rhétorique et non pas à l’aide de la théorie.

Il était question de sa « fonction » ou de son « rôle » de moyen d’échange, de paiement, de circulation. On disait qu’elle facilitait l’échange, rendait échangeable des biens, diminuait des obstacles à l’échange. On a donné un « pouvoir d’achat » à sa quantité totale ou unitaire, un pouvoir d’acheter des biens. Et il y a un siècle, comme pour couronner le tout, Irving Fisher (1911) en a proposé une théorie dans un livre – qui ne sera pas traduit en français avant 1945 – intitulé Théorie du pouvoir d’achat de la monnaie.

Faute de concept théorique, la relation ne pouvait que prêter le flanc à des dérives et les dérives n’ont pas manqué d’affluer au XXe siècle.

Les dérives

Nous vivons les dernières en date.

En effet, les propos tenus aujourd’hui sur ce qu’on dénomme l’« euro », de construction récente (décennie 1990), présentent la particularité d’être sans relation avec tout cela.

Ils ne sont pas mis en relation avec l’échange, mais en relation avec l’État, avec des États existants, avec des budgets de ceux-ci, en plus ou moins grands

déficits récurrents depuis des années, voire, selon certains commentateurs, avec

des États à créer, comme si la cause de l’existence ou de la permanence de la

monnaie avait quelque chose à voir avec l’État.

Ainsi, il y a vingt ans (1992), l’idée en vogue était que la construction d’une

« monnaie européenne » serait le bon chemin à suivre vers l’instauration d’un État européen, lequel était à souhaiter.

Aujourd’hui (2012), l’idée en vogue est double.

Elle est d’abord que les déficits des budgets des États de l’Union européenne

posent des problèmes – il y a crise de financement de ceux-ci dénommée abusivement

« crise de l’euro » –.

Elle est aussi qu’ils seront résolus si l’Union européenne s’engage sur le

chemin d’un État fédéral (dont une première marche tiendrait dans l’émission

d’euro obligations).

Il faut sortir de ces arbitraires.

La voie choisie dans ce texte pour y parvenir consiste à rappeler, d’une

part, les grandes étapes de la réglementation de la monnaie au XXe siècle qui ont

conduit à la situation présente où la monnaie dépend de l’État et non pas de

l’échange et, d’autre part, à montrer certaines de leurs conséquences destructrices

méconnues.

La « préférence pour la liquidité » et la réglementation

Une étape – de nature théorique, et non pas rhétorique – de la démarche

qui a conduit à cette situation se trouve, sans nul doute, dans l’hypothèse de

J.M. Keynes (1936) aux termes de laquelle, quand les taux d’intérêt sont estimés

bas et prévus augmenter, on préfère mettre l’« épargne nouvelle » sous forme

de monnaie, de « liquidité » – pour reprendre son mot – plutôt que sous forme

de créances à long terme à revenu fixe – pour reprendre son exemple –, ainsi on s’attend à ne pas supporter une perte en capital.

Cette « préférence pour la liquidité » supposée – selon l’expression qu’il

forge et qui va faire florès – tend à cacher, à faire oublier la quantité de monnaie

détenue, en circulation, pour cause d’échanges ordinaires, voire extraordinaires,

que, lui Keynes, ne met pas de côté, même s’il la met aux mains des autorités

monétaires puisqu’il suppose qu’elles en fixent la quantité. Comparée à la quantité

de monnaie détenue pour des motifs d’échange, la quantité de liquidité ne

peut qu’être faible…

La préférence pour la liquidité tend aussi à faire mettre l’accent sur les taux d’intérêt supposés manipulables par les autorités monétaires – taux d’intérêt à

court terme ou taux d’intérêt à long terme, on ne sait trop –, plutôt que sur les

prix en monnaie des biens échangés selon les lois du marché.

Pourquoi cette hypothèse si restrictive à propos, en définitive, de la

demande de monnaie a-t-elle été privilégiée par la suite ?

Pourquoi, sous des formes généralisées, même les monétaristes en feront-ils leurs choux gras (1) ?

(1) Cf. par exemple, Friedman, M. (1970), « A Theoretical Framework for Monetary Analysis », The Journal of Political Economy, 78, 2, mars-avril, pp. 193-238. http://www.hilbertcorporation.com.ar/atheoreticalframeworkformonetaryanalysis.pdf

A qui profite le crime ?

Je laisse de côté les réponses à ces questions.

Il faut reconnaître à Keynes les mérites d’avoir mis le doigt, sans le dire ou

sans en avoir conscience, sur la réglementation qui, sous ses yeux, était en train

de détruire ce qu’on dénommait « monnaie » jusqu’alors – nous étions dans la

décennie où les législateurs nationaux ont interdit que les billets et dépôts bancaires

soient convertibles en « monnaie or », à taux fixe, à la demande, intérieurement –.

Il semble avoir éprouvé le besoin de ne plus parler de « monnaie » pour

cette raison, d’avoir voulu changer de mot et employer, partiellement, à la place le mot « liquidité », considération comptable jusqu’alors.

Malheureusement, la croissance de la réglementation en question va être laissée de côté par la plupart des théoriciens et, en particulier, par ceux du nouveau domaine de l’économie politique à quoi donnent naissance les hypothèses de Keynes, à savoir la macroéconomie…

Les autres étapes de la réglementation au XXe siècle

Car les autres étapes de la démarche qui a consisté à séparer la monnaie

de l’échange et, en vérité, à mettre l’acte d’échange de biens par vous et moi à

l’écart de la théorie économique, elles aussi récentes, se trouvent dans les réglementations

de la monnaie décidées au XXe siècle, en toute ignorance de leurs

effets destructeurs, et condamnées en tant que telles par certains économistes à leur adoption (par exemple, Jacques Rueff, 1896-1978).

Prenons le cas de la France.

Il faut savoir ou ne pas oublier qu’en relation avec la guerre qui commence

en 1914, le gouvernement de l’époque va décider de réglementations de la monnaie « franc » dont l’unité était définie alors par 5 g d’argent ou 322 mg d’or

depuis plus d’un siècle.

Il faut constater que le nombre de ces réglementations ne fera qu’augmenter,

la guerre finie en 1918, puis recommencée en 1939, puis terminée en 1945, jusqu’à aujourd’hui inclus.

Toutes ces réglementations seront adoptées, le cas échéant, en harmonie avec des décisions prises dans un cadre international (conférence de Gènes de 1922, conférence de Bretton Woods de 1944, conférences de Washington de1971-1973).

Conséquences économiques

Conséquences économiques parmi d’autres de ces étapes de la

réglementation :

– d’une part, les monnaies-or ou -argent ont disparu de la circulation,

– d’autre part, et si, au début du XXe siècle, les billets et dépôts bancaires

étaient des « substituts » bancaires de la monnaie-or ou -argent, au début du

XXIe siècle, ils sont des « substituts de rien ».

Certes, ils ont des contreparties comptables qu’affichent les bilans des banques

et qui sont en majeure partie des créances.

Mais ils ne sont pas des droits, pour leurs détenteurs, sur ces créances

comme ils pouvaient l’être hier sur l’or ou l’argent des banques.

Cas de la « monnaie euro »

C’est ainsi qu’aujourd’hui la « monnaie euro » sous forme de billets et de

dépôts bancaires, de « substituts de rien », a pour contreparties comptables,

essentiellement, des créances.

Par exemple, les contreparties comptables de la situation financière consolidée

de l’eurosystème – i.e. du système européen des banques centrales (2),

banque centrale européenne et autres banques centrales nationales des pays de

la zone euro, Banque de France dans le cas de la France –, sont au nombre de neuf grands types (cf. tableau ci-contre).

(2) http://www.ecb.int/press/pr/wfs/2012/html/index.en.html

Tableau.

 

Créances de la situation financière consolidée de l’eurosystème au 8 juin 2012

Soit dit en passant, le total de l’actif de la situation financière consolidée de l’eurosystème se monte à :

 

3 009,7 milliards d’euro

 

pour des capitaux propres KP d’un montant de :

85,7 milliards d’euro

et d’un « compte de réévaluation » inscrits au passif comme il se doit, d’un montant de :

399,4 milliards d’euro

Source : Banque centrale européenne http://www.ecb.int/press/pr/wfs/2012/html/index.en.html

La « monnaie euro » sous forme de billets et de dépôts bancaires n’a pas de droit sur ces contreparties comptables, elle a seulement, si l’on peut dire, un « devoir » ignoré, à savoir l’équilibre comptable de l’actif et du passif des bilans des banques, à commencer par celui de la situation financière consolidée de l’eurosystème.

Banques centrales et banques de second rang

Autre grande conséquence de la réglementation, les banques sont aujourd’hui de deux grands types :

– les banques centrales qui ont le privilège d’émission de billets, et ;

– les autres banques – dites de « second rang » ou universelles – qui se partagent avec les banques centrales la collecte des dépôts de vous et moi et qui sont plus ou moins sous la tutelle des banques centrales.

Soit dit en passant, on remarquera que le montant des billets qui est inscrit au passif de la situation financière consolidée de l’eurosystème et dont celui-ci a donc le monopole d’émission, est passé, entre juin 2002 et juin 2012, de :

302,9 milliards d’euro

à

888,6 milliards d’euro

ce qui fait apparaître une augmentation de

585,7 milliards d’euro,

i.e. d’un montant largement supérieur au montant des billets en circulation en juin 2002 !

A titre de comparaison, le total de l’actif de la situation financière consolidée

était de :

3 009,7 milliards d’euro

alors que, dix ans plus tôt, il était de :

788,4 milliards d’euro.

 

On laissera de côté les raisons pouvant expliquer ces augmentations sans précédent et les commentaires conséquents.

Conséquences économiques du non-remboursement d’une créance détenue par une banque

Cette situation d’équilibre comptable des bilans des banques faite à ce qu’on dénomme « monnaie » aujourd’hui a une conséquence importante à connaître.

Si les créances arrivées à maturité ne sont pas remboursées par les débiteurs à la banque créancière, il y a vol de richesses de celle-ci par le débiteur, c’est une question de droit.

Il y a aussi, question comptable, déséquilibre comptable entre l’actif et le passif du bilan de la banque et, plus généralement, du bilan consolidé de l’ensemble des banques, caractérisé par un actif inférieur au passif.

Il faut rétablir l’équilibre comptable.

Plusieurs façons de rétablir l’équilibre sont envisageables.

Une façon immédiate : la perte vient en déduction des capitaux propres de la banque concernée, encore faut-il que le montant des capitaux propres soit suffisant.

A défaut, le cas échéant, une partie du montant des billets et des dépôts bancaires se retrouve sans contrepartie…, et la banque est potentiellement en cessation de paiement…

Elle doit être recapitalisée, de l’« épargne nouvelle » doit lui être apportée pour qu’elle puisse continuer son action.

Une façon plus ou moins immédiate : il peut encore y avoir de bons résultats de la banque de sorte que le profit obtenu sur une ou plusieurs années va compenser la perte initiale due au vol.

Il y a deux autres grandes façons de rétablir l’équilibre comptable : soit diminuer la quantité de monnaie, soit augmenter le montant des créances exprimées en monnaie.

A défaut d’avoir la capacité de réduire suffisamment les capitaux propres, la banque a la capacité de diminuer de ce qu’il est nécessaire les montants des billets (si banque centrale) et des dépôts inscrits au passif, i.e. la quantité demonnaie, – « ce qu’on voit comptablement » –.

Une banque de second rang qui supporte un vol de la part d’un débiteur indélicat se trouve en effet avoir des dépôts d’un montant comptable supérieur à celui de ses créances.

Une banque centrale qui supporte un vol de la part d’un débiteur indélicat se trouve avoir des billets et des dépôts d’un montant comptable supérieur à celui de ses créances.

De ce fait, globalement, la quantité de monnaie, la « masse monétaire »

comme on dit en France, est supérieure au montant des créances, il y a déséquilibre

comptable.

Diminuer la quantité de monnaie, i.e. les montants des billets et des dépôts, c’est voler les détenteurs de monnaie, cela se voit… et ne peut se faire…

Dernière façon de rétablir l’équilibre comptable : à défaut d’avoir la capacité de réduire suffisamment les capitaux propres ou de diminuer de ce qu’il est nécessaire la quantité de monnaie, la banque peut avoir la capacité de bénéficierou de provoquer – « ce qu’on ne voit pas comptablement nécessairement au départ » – une hausse du montant des créances.

Augmenter le montant des créances, c’est augmenter le prix en monnaie des créances. S’il s’agit de créances à long terme à revenu fixe, c’est diminuer le taux d’intérêt. Cela se voit et peut se faire à court terme…

En d’autres termes, la hausse des prix en monnaie va tendre à mettre l’actif au niveau du passif…

L’augmentation du prix des créances est un phénomène de marché. Elle se fait spontanément ou peut être suscitée… à l’initiative de la banque centrale qui achète des créances à long terme : on dira qu’« elle fournit des liquidités » –revoilà le terme keynésien… –, de fait, elle augmente les montants des comptes de dépôt des vendeurs de créances chez elle ou dans d’autres banques.

L’or de l’eurosystème

Il reste que les banques centrales, à commencer par la banque centrale européenne et les banques centrales nationales de l’« eurosystème », ont toujours, aujourd’hui, à leur actif comptable, en plus des créances, un montant d’or quoique l’or ait été « démonétisé » réglementairement au XXe siècle.

Et, comme celle des prix des créances, l’augmentation du prix de l’or est un phénomène de marché. Pour les banques centrales, elle contribue à abonder le montant de leurs capitaux propres. Dans le langage de l’eurosystème, on parle du « compte de réévaluation ».

Ce compte regroupe les gains et pertes en actifs dus aux variations de prix.

L’augmentation de son montant est due en majeure partie à l’augmentation du prix de l’or.

Par exemple, au 8 juin 2012, la situation financière consolidée de l’eurosystème, fait apparaître, à son actif, de l’or pour un montant qui s’élève à :

432,7 milliards d’euro.

En juin 2002, le montant de l’or inscrit à l’actif du bilan comptable était

de :

139,4 milliards d’euro.

 

Cette augmentation de 293,3 milliards d’euro ne doit pas cacher l’augmentation du prix de l’once d’or en euro (1 once d’or : 31,1 g) depuis la création de l’euro (cf. page suivante, figure 1 sur la période 2002-2012 où l’on observe une multiplication du prix de l’once d’or par 4).

Figure 1.

 

Prix de l’once d’or en euro 2002-2012

Source : http://goldprice.org/gold-price-history.html

Il ressort de la même comparaison de dates une augmentation du « compte

de réévaluation », inscrit au passif de la situation financière consolidée de l’eurosystème,

d’un montant de :

136,9 milliards d’euro

à un montant de :

399,4 milliards d’euro.

 

Soit dit en passant, pour autant que le montant du compte de réévaluation abonde le montant des capitaux propres de l’eurosystème, (soit 85,7 milliards d’euro pour un total de l’actif de la situation financière consolidée d’un montant de 3 009,7 milliards d’euro), il est à ajouter à ce montant.

Dix ans plus tôt, au 7 juin 2002, le montant des capitaux propres était de :

64,3 milliards d’euro

pour un total de situation financière consolidée de :

788,4 milliards d’euro.

 

La disproportion est certaine. On laissera de côté son explication.

La perte de pouvoir d’achat des détenteurs d’euro

Reste que, dans ces conditions, les prix en « euro » des créances ou de l’or

ne doivent pas être séparés des prix en « euro » des autres biens échangés.

Si les uns augmentent en tant que phénomène de marché, en tant que

tels, les autres augmentent aussi dans des proportions plus ou moins grandes,

qu’on le veuille ou non.

L’augmentation généralisée des prix en « euro » n’est jamais qu’une perte

de pouvoir d’achat de ce qu’on dénomme la quantité de monnaie « euro », une

perte de pouvoir d’achat supportée par les gens qui la détiennent.

En tout état de cause, si elle se produit, il faut se rendre à l’évidence : quelle

qu’en soit la cause initiale, le dindon est le détenteur de monnaie.

Le cas échéant, si le vol évident initial d’une banque a été causé par un

débiteur indélicat – particulier, entreprise ou État –, de fait, il a été transformé

en vol dissimulé de l’ensemble des détenteurs de monnaie.

Tout se passe comme s’il y avait effacement du vol initial, évident, supporté

par la banque par un vol dissimulé supporté par les détenteurs de ce qu’on

dénomme « monnaie », à savoir celui qu’est la hausse des prix en « euro », la

baisse du pouvoir d’achat des billets et des dépôts bancaires.

On peut considérer que les deux vols sont liés ou qu’ils sont indépendants,

que l’un peut se produire sans que l’autre se produise, peu importe.

Par exemple, dans la période 2002-2012, le compte de réévaluation, situé

au passif de la situation financière consolidée de l’eurosystème, a augmenté de :

262,5 milliards d’euro

Sauf à admettre que les prix en euro des biens autres que le prix de l’or et

les prix des créances détenues par l’eurosystème sont restés stables, ce

qu’aucune personne saine d’esprit ne démentira, il faut reconnaître que ce profit

de réévaluation cache une perte de pouvoir d’achat supportée par les détenteurs

de billets et de dépôts en euro d’au moins ce montant. Et personne n’en parle…

On peut s’escrimer à déterminer les causes précises… Nous ne le ferons

pas d’ailleurs, ce n’est pas l’objet du présent texte.

Retour dans le passé

En vérité, ce phénomène de la hausse des prix en monnaie des contreparties

comptables des billets et des dépôts bancaires, pour rétablir l’équilibre

comptable, n’est pas nouveau.

Par exemple, hier, il y a 80 ans, il y avait la fiction de l’étalon de changen or qui présidait au système monétaire international depuis la conférence de Gènes (1922). Elle était que la « monnaie papier » – de fait les « substituts demonnaie or » bancaires (SMB) qu’étaient les billets et les dépôts bancaires – était évaluée en or.

Seulement, la réalité était opposée : l’or était évalué en monnaie-papier et « le ver était dans le fruit ».

Ainsi, comme le souligne par exemple Delaisi (1932) (3), lorsque, en 1928, au terme de son texte du 25 juin, la loi française de stabilisation ramena le poids d’or du franc de 0,322 g à 0,064 g de métal brut – métal fin au titre de900/1000 –, la Banque de France – banque centrale nationale –, dans son bilan hebdomadaire, ne réduisit pas au cinquième le montant de ses engagements en franc, comme il eût été logique, si l’or était vraiment l’étalon de mesure, « ainsi qu’on l’enseigne dans les écoles ».

(3) Delaisi, F. (1933) La bataille de l’or, 1re édition 1932, Payot, Paris.
http://books.google.fr/books/about/La_bataille_de_l_or.html?id=GPZLAAAAIAAJ&redir_esc=y

Elle maintint son passif tel qu’il était écrit en franc déprécié (cf. Delaisi, 1932, p. 137n).

Mais son encaisse-or, qu’elle avait comptée jusqu’alors à 0,322 g fut comptée en francs à 0,064 g et se trouva du jour au lendemain portée de 11 milliards à 55 milliards de franc, soit une augmentation de 44 milliards de franc.

L’inversion de la causalité

Ce qui prouve qu’en réalité, la « monnaie papier » n’est pas évaluée en or, mais l’or en monnaie papier.

L’or – depuis qu’il ne s’échange plus directement contre des marchandises – n’est plus en aucune façon la mesure des valeurs : il est simplement un moyen d’établir un « rapport fixe » entre les divers étalons papier (cf. Delaisi, 1932, p. 137n).

Les 44 milliards de franc en question sont devenus « profit de réévaluation de la Banque de France » du fait des règles comptables appliquées.

La démarche cache qu’il y a eu perte de pouvoir d’achat des détenteurs de SMB et que les prix en franc des autres richesses échangées avaient augmenté dans la mesure du prix de l’or – et que, si on préfère, il y a eu illusion monétaire –.

Au lieu de s’arrêter à la hausse du prix de l’or en franc et de l’« échelle des prix » en franc, on peut bien sûr aller au-delà et s’intéresser à ses causes.

Dans le cas présent, on évoquera les destructions dues à la guerre de 1914-18, les politiques économiques suivies et autres réglementations appliquées depuis lors. Elles fournissent une explication.

Au nombre des destructions, il y a, en particulier, toutes les créances non honorées (au nombre de quoi les « emprunts russes » détenus par les banques…) (4).

(4) Pour le propriétaire, un vol ou une destruction reviennent au même.

Autant de vols ou de pertes pour les banques qui les détenaient et

qui ont été transformés en hausse des prix en monnaie et en baisse du pouvoir

d’achat de la quantité de monnaie.

Cet épisode est important car il sensibilise au fait que, de manière générale,

une hausse généralisée des prix en monnaie cache des destructions ou des vols

de richesses qui, au départ, sont supportées par les propriétaires des richesses

mais qui, à l’arrivée le sont par les détenteurs de la quantité de monnaie.

Dernière réglementation en date

Il reste qu’aujourd’hui, l’or n’est plus un moyen d’établir un « rapport fixe »

entre les divers « étalons papier » pour reprendre l’expression de Delaisi.

A la place, il y a les hommes de l’État qui se sont donnés progressivement

la mission de gérer… le rapport.

Ils y sont parvenus, entre autres, par l’intermédiaire de conférences internationales,

dont le principe est une nouveauté du XXe siècle soulignée par J. Rueff.

Et ils l’ont en fait remplacé définitivement depuis 1971-73.

Le moyen a reçu, toujours progressivement, diverses autres formes complémentaires

(dont la création du Fonds monétaire international en 1944…).

C’est tout ce processus de réglementation qui a tendu à faire croire à une

relation naturelle, spontanée entre ce qu’on dénomme « monnaie » aujourd’hui

et l’État plutôt qu’entre ce qu’on dénommait « monnaie » jusqu’au début du

XXe siècle et l’échange de biens par vous et moi dans un cadre de droit.

L’« euro »

Dernière forme complémentaire en date, si l’on peut dire, les États des

pays de l’Union européenne ont fusionné dans la « monnaie réglementée

dénommée “euro” » certains « étalons papier », d’abord 12, puis jusqu’à 17.

Plus qu’une fixité, cette fusion est un véritable verrouillage des étalons papier en question.

C’est ainsi que l’unité monétaire de la République française n’est plus aujourd’hui le « franc », mais l’« euro » – introduit progressivement dans les années 1999-2002 –.

L’« euro », c’était, en 1998, au départ, 1e = 6,55957 franc = 1,95583 deutschemark =, etc.

Et exprimé en dollar, la « monnaie » des États-Unis d’Amérique, l’euro a eu, depuis sa naissance (où 1e = 1,1665 $), l’évolution retracée dans la figure 2 (page suivante).

Figure 2. Prix de l’euro en dollar 1999-2012

Source : Banque de réserve fédérale de Saint Louis

http://research.stlouisfed.org/fred2/series/DEXUSEU/

Il résulte de la courbe de la figure 2 qu’il n’y a pas eu un rapport fixe entre l’euro et le dollar dans la période 1998-2012, ni d’ailleurs dans la période 2002-12, comme on pouvait s’y attendre. Que cela ait été voulu ou non par leshommes de l’État est une question qu’on laissera de côté.

Reste que le verrouillage des étalons papier que constitue ce qu’on dénomme « euro » est là encore réglementaire, artificiel, il n’a rien de réel, de naturel.

« Néant habillé en monnaie »

Bref, aujourd’hui, la « monnaie or » a disparu.

Billets et dépôts bancaires, hier « substituts de monnaie or » bancaires, sont désormais « substituts de rien », « néant habillé en monnaie » pour reprendre l’expression que Rueff avait forgé pour dénommer les droits de tirages spéciauxalloués par le FMI les premières années de la décennie 1970.

Fussent-ils libellés en « euro », ils ont seulement une contrepartie comptable qui tient dans l’actif du bilan consolidé des banques de la zone euro dont le noyau dur est la « situation financière consolidée » de l’eurosystème, un actif composé essentiellement de créances et d’un peu d’or.

Dans le cadre de l’eurosystème, sont en jeu les montants des billets libellés en euro – émis par la banque centrale européenne et inscrits au passif de la situation financière consolidée – et les montants des dépôts bancaires en euro – détenus par les particuliers et les entreprises et inscrits au passif du bilan consolidé des banques –.

Et le montant de l’actif doit être égal au montant du passif dont il est la contrepartie comptable.

Les créances qui financent les déficits budgétaires des États des pays de la zone euro et qui sont achetées par les banques sont inscrites à l’actif du bilan comptable consolidé de celles-ci…

Ces créances, ces « dettes souveraines » (pour reprendre la façon anglo

américaine de dénommer les « créances sur les États ») sont la contrepartie

comptable partielle de la quantité de « ce qu’on dénomme aujourd’hui “euro” »,

à savoir les montants des billets et des dépôts bancaires inscrits au passif du bilan

comptable.

Sauf équilibre, sauf augmentation des prix des actifs composant l’actif comptable, le montant de l’actif ne peut qu’être inférieur au montant du passif, il y a des pertes supportées sur les créances du fait des débiteurs indélicats –particuliers, entreprises et États –.

Sauf « épargne nouvelle », il faut s’attendre alors à une augmentation des prix en euro, à une perte de pouvoir d’achat des détenteurs d’euro.

Aujourd’hui, et depuis quelques années, il y a un regain de dettes souveraines non honorées, il faut donc s’attendre à une augmentation des prix en euro, à une perte de pouvoir d’achat des détenteurs d’euro.

Tout cela ne saurait laisser croire à une relation économique fondamentale quelconque entre la monnaie et l’État.

La monnaie a contribué à diminuer le coût de l’action d’échange de biens en propriété ou bien, si on préfère s’exprimer en termes rhétoriques… la monnaie a contribué à réduire les « frictions » – pour reprendre le mot de J. Hicks (1935) – et autres inconvénients de l’économie ; et ce n’est pas fini.

Encore faut-il, pour pouvoir donner cette réponse, reconnaître le concept de « coût de l’action d’échange » et les concepts qui vont de pair, des concepts que même Friedman et ses amis « monétaristes » de l’École de Chicago n’ontjamais fait intervenir car ils ne ressortaient pas aux hypothèses de la théorie du même nom, mais à celles de la « théorie autrichienne de la monnaie » et qu’ils s’en séparaient.

Le point est résumé dans Georges Lane, « Quel avenir pour l’euro ? » : Liberté économique et progrès social, no 136, juillet 2011, pp. 2-17.

Jean-Yves NAUDET

SMIC : COUP DE POUCE… AU CHÔMAGE

C’est une des promesses de campagne de François Hollande. Le salaire minimum augmentera en juillet plus vite que ne l’implique la formule actuelle : c’est le fameux « coup de pouce au SMIC ».

De plus, la formule de calcul devrait être modifiée pour tenir compte de la croissance.

On appelle cela « faire du social », pourtant les économistes du monde entier savent que le SMIC est une machine à créer des chômeurs. Plus on relève le SMIC, plus il y a de chômage.

Le coup de pouce au SMIC est une mesure profondément antisociale.

Le pouvoir d’achat du SMIC ne cesse d’augmenter

Le coup de pouce au SMIC est une tradition bien française, pas seulement

à gauche. Valery Giscard d’Estaing avait augmenté le SMIC de 23 %, en plein

choc pétrolier, François Mitterrand en 1981 avait décrété deux hausses successives

l’une à 8 %, l’autre à 10 %. François Hollande, plus flou dans ses promesses,

suivra le même chemin : le coup de pouce sera donné, ses ministres

l’ont confirmé, mais on s’interroge encore sur la grosseur du pouce.

L’innovation de François Hollande est ailleurs. Il devrait proposer, lors de

la conférence sociale de juillet, une modification du taux de la hausse automatique

du SMIC : à la hausse légale habituelle viendrait s’ajouter une hausse égale

à la moitié du taux de croissance économique. On sait qu’actuellement le mode

de calcul fait que le taux de hausse du SMIC est celui du taux d’inflation augmenté

de la moitié du taux d’accroissement du pouvoir d’achat du salaire de base horaire

ouvrier. Le « coup de pouce » est en plus, à la discrétion du gouvernement. Le

SMIC voit donc en permanence son pouvoir d’achat augmenter.

Le SMIC est actuellement à 1 398,37 euros bruts, et la CGT demande le SMIC à 1 700 euros ! Selon le cabinet McKinsey, le SMIC net a progressé de 18 % en dix ans, beaucoup plus que le salaire moyen (5 % seulement).

Résultat, la part des salariés payés au SMIC ne cesse d’augmenter, resserrant l’éventail des salaires. Un coup de pouce accentuerait cette dérive. Pourtant le SMIC français est déjà l’un des plus élevés d’Europe : entre 100 et 300 euros dans les

pays de l’Est, moins de 500 au Portugal, moins de 800 en Espagne et 1 138

en Angleterre. Seuls quatre pays sont devant nous, mais pour davantage d’heures

travaillées.

Le salaire est le prix d’un service

Ces discussions sur le coup de pouce ou le mode de calcul masquent l’essentiel.

Certes, si le coup de pouce est plus grand, les dégâts sont pires. Mais le

problème de fond n’est pas dans le coup de pouce, mais bien dans le SMIC lui-même.

Qu’on le veuille ou non, le marché du travail est un marché. Un marché,

ce n’est pas un gros mot, c’est une rencontre pour acheter ou vendre non pas

des hommes – marchandises, comme disait Marx, mais des services fournis par

des hommes. Ces services s’échangent suivant un contrat de travail qui précise

les conditions des prestations et leurs rémunérations.

Sur ce marché, il y a une offre de travail de la part des salariés, ou une

demande d’emploi si l’on préfère. Corollairement la demande de travail émane

des entreprises (elles demandent du travail aux salariés, elles offrent un emploi).

S’il y a une offre et une demande, il y a donc un marché et qui dit marché dit

prix. Ce prix, c’est le salaire.

Il faut rappeler cette vérité : sur un marché, le prix est l’élément central.

C’est lui qui indique les raretés : le prix monte quand la demande est supérieure

à l’offre (sur le marché du travail, le salaire augmente quand les entreprises ont

besoin de plus de travailleurs que les salariés ne peuvent en fournir), et c’est

l’inverse quand l’offre est supérieure à la demande. Le prix est donc ici comme

ailleurs un vecteur d’information ; et sans liberté des salaires, les agents économiques

(entreprises et salariés) ne savent plus que faire.

Le SMIC : un « faux prix »

Le prix est un élément d’incitation : si les salaires augmentent dans un

secteur et pas dans un autre, c’est qu’on manque de main doe´ uvre dans le premier,

et la hausse du salaire incite les travailleurs à se porter de ce coté là, tandis

que la baisse les pousse à quitter les secteurs en déclin. Ce sont ces incitations qui permettent le rééquilibrage permanent de l’économie, réduisant le chômage

au minimum. Comme il y a toujours des rigidités, des décalages, et comme les

salariés ne sont pas tous mobiles ni disponibles, il existe toujours un léger chômage,

dit « frictionnel » : le temps que les adaptations se fassent. Accroître ces

rigidités, c’est accroître le chômage, en revanche la mobilité et la flexibilité le

réduisent.

Or, la première des flexibilités, c’est celle du prix. Le SMIC est un prix

bloqué, on veut l’empêcher de baisser, puisqu’il s’agit par définition d’un

minimum. Un prix bloqué, c’est un faux prix, comme le disait Jacques Rueff ; il

fait prendre de mauvaises décisions et, dans le cas du marché du travail, il conduit

au chômage. Le niveau élevé du SMIC décourage les entreprises d’embaucher

des travailleurs peu qualifiés, dont le coût salarial est supérieur à leur productivité

; comparativement la main d’oeuvre plus qualifiée est moins chère, donc on

laissera pour compte les candidats au Smic. C’est encore plus vrai en France en

raison des charges sociales qui s’ajoutent au salaire. Résultat : le déséquilibre ne

pouvant se réduire par la variation du prix, il se reporte sur les quantités : les

smicards sont bien payés, quand ils trouvent des emplois…mais ils n’en trouvent

pas. Le Smic, c’est pas de salaire du tout.

Toutes les études, de l’OCDE à l’INSEE en passant par le Conseil d’analyse

économique montrent que le niveau du SMIC créé du chômage, en particulier

chez les moins productifs, les moins qualifiés, à commencer par les jeunes, les

femmes ou les personnes en difficulté.. Le chômage des jeunes est élevé là où

le SMIC est élevé. C’est un facteur d’exclusion. Cette exclusion est durable car,

en écrasant la hiérarchie des salaires, le SMIC n’incite pas à se qualifier et à

progresser et il y a en France près de 17 % des salariés au SMIC, contre à peine

1,5 % aux États-Unis où il joue juste le rôle de la « voiture balai ».

Le SMIC « vrai faux ami de la justice sociale »

En outre, tous les pays n’ont pas de SMIC, Allemagne en tête : ce sont les

conventions collectives qui fixent le salaire par branche, ce qui permet de payer

plus là où c’est possible. S’il y a moins de chômeurs en Allemagne c’est certes

en raison des réformes du marché du travail, mais ce´st aussi en raison de

l’absence de SMIC.

Oui, mais on rétorquera qu’avec un salaire inférieur au SMIC, « on ne peut

pas vivre ». Souvent exact, mais c’est confondre salaire et revenu : on peut être

deux à travailler, avoir d’autres revenus ; et il y a des mécanismes de soutien qui

ne pénalisent pas ceux qui travaillent, tel l’impôt négatif (en dessous d’un certain

revenu les contribuables ne paient pas d’impôts, ils reçoivent un chèque du percepteur). Cependant la seule façon d’avoir un pouvoir d’achat en hausse durable et de prévenir le risque de licenciement c’est d’inciter chacun à s’adapter,

à progresser. Or le SMIC décourage et empêche ces évolutions.

Le coup de pouce au SMIC n’est donc qu’un coup de pouce au chômage.

Le SMIC est un « vrai faux ami de la justice sociale » (Les Échos). Il est urgent de le supprimer ou, au moins, de le bloquer : ce qui demande courage politique et compréhension de l’économie. Difficile !

Nicolas LECAUSSIN

LES INTROUVABLES « LICENCIEMENTS BOURSIERS »

Le gouvernement socialiste a pris les choses en mains. Il s’engage à lutter contre les « licenciements boursiers ». Le ministre du Travail, Michel Sapin, l’a redit lors d’une interview télévisée : « Le gouvernement va agir, et agir vite sur les licenciements boursiers qui ont pour seul motif d’augmenter encore plus les dividendes versés à l’actionnaire. »

Le problème c’est que la réalité est très différente.

Accuser la Bourse et les actionnaires n’est qu’une preuve de plus de l’incapacité des politiques à comprendre les vraies causes du chômage en France et ailleurs.

Des entreprises montrées du doigt, comme Michelin et Danone, ne cessent d’embaucher

Prenons des exemples concrets. Lorsqu’ils veulent « s’attaquer aux licenciements boursiers », les socialistes font volontiers référence à deux entreprises : Michelin et Danone.

Dès 1999 pour l’une et 2001 pour l’autre, elles avaient annoncé une restructuration des effectifs (7 500 personnes pour Michelin et 1 700 personnes

pour Danone). A ce moment le cours de l’action de ces entreprises était au plus

haut (trois jours après l’annonce, l’action était déjà à la baisse). Entre septembre

et fin 1999, l’action Michelin aura perdu 33 % de sa valeur alors que l’indice

CAC 40 gagnait 38 %.

En fait, les licenciements n’avaient rien à voir avec la Bourse. Entre 1998 et 2005, les actionnaires de Michelin se sont contentés d’une rentabilité de moins de 8 % par an alors que la masse salariale de l’entreprise a augmenté de plus de 10 %.

On trouve la même situation chez Danone. En 2001, l’action Danone perd environ 3,7 % de sa valeur alors que le CAC 40 gagne 1,4 %.

Plus récemment, en 2011, Michelin a embauché 14 036 personnes dans le monde alors que le cours de son action a chuté de 20 % la même année.

Entre 2009 et 2011, Danone a embauché 20 000 personnes dans le monde alors que son action est restée à peu près stable.

Plus la Bourse se porte bien, plus les emplois augmentent

Comparons aussi de manière générale le taux du chômage avec l’évolution

de la Bourse. Entre le début de l’année 2006 et le début de l’année 2008, le

taux du chômage français baisse de 9,1 % à 7,2 %. Sur la même période, l’indice

du CAC 40 est en forte hausse et passe de 4 500 points à presque 6 000 points.

Entre 1988 et septembre 2000, l’indice du CAC 40 a connu sa plus forte

hausse passant de 1 000 à 6 500 points. Sur la même période, le taux de chômage

est resté à peu de chose près stable à 10 %.

Tableau.

Évolution de la Bourse et du taux de chômage

 

                                   Variation                              Bourse (CAC et Dow Jones)                      Taux de chômage

Pays

FRANCE (2006-2008)                                                4 500 à  6 000 points                                  9,1 à 7,2 %

ÉTATS-UNIS (1980-2000)                                        1 000 à 10 000 points                                 11 à 3,9 %

Aux États-Unis, l’exemple est encore plus flagrant. Le Dow Jones est passé de 1 000 points en 1980 à 10 000 points en 2000. Sur la même période, l’Amérique a créé 40 millions d’emplois nets, 4 fois plus que l’Europe ! Et son taux de chômage a chuté de 11 % en 1980 à 3,9 % en 2000.

Non, la Bourse ne détruit pas des emplois, elle en crée !

Ce qui détruit l’emploi c’est l’État et ses réglementations, ce sont les syndicats qui s’opposent à toute réforme du marché du travail.

Tant que ce marché ne sera pas libre et que les charges qui pèsent sur les entreprises ne baisseront pas, le chômage français continuera à augmenter.

 

Fred AFTALION

LA CROISSANCE, MOT MAGIQUE

Un nouvel impératif

Lors de ses premiers contacts avec ses homologues Angela Merkel et Barak Obama, le nouveau Président de la République française a pu se mettre d’accord avec eux sur un objectif commun : la croissance. Ce mot a les mêmes vertus que l’expression « développement durable » qui se prête à toutes les modalités d’application faute d’une signification précise.

Il s’oppose en tous cas au credo « halte à la

croissance » des « Sages » du « Club de Rome » qui, en des temps plus heureux,

craignaient qu’un développement trop intense des activités économiques ne

conduisît à un épuisement rapide de nos ressources naturelles.

Cet épuisement ne s’étant pas produit et la croissance s’étant interrompue,

ces pionniers de l’Écologie doivent être à présent doublement rassurés.

En réalité, la seule croissance qui se soit poursuivie sans relâche depuis

trente ans est celle des déficits budgétaires et donc de la dette publique dans

tous les pays qui ont cru aux bienfaits de la « Social Démocratie » et de

l’État-providence.

D’où cet appel nouveau à la croissance, des deux côtés de l’Atlantique,

face à une récession et à un chômage que ne pouvait manquer d’engendrer, un

laxisme trop longtemps pratiqué.

Des objectifs incompatibles

Depuis plus de soixante ans, l’Europe occidentale prétend faire coexister

dans son espace géographique un marché ouvert au libre-échange et des niveaux

élevés de taxation, de réglementations de syndicalisation et de protection sociale.

Or le mondialisme qui résulte de la libération des échanges et qui a conduit à une prospérité généralisée, inconnue jusque-là, de même que la liberté d’entreprendre

grâce à laquelle de nouvelles technologies ont pu se développer, ne

s’accommodent pas des exigences d’un État-providence se substituant aux

citoyens pour gérer leurs intérêts personnels à leur place et veiller à leur bien

être plus coûteusement qu’ils ne le feraient eux-mêmes.

La liberté n’étant pas divisible c’est de cette incompatibilité dont nous souffrons

aujourd’hui sous forme de récession et de chômage.

Les faux remèdes

Face à une telle situation le bon sens commanderait qu’un terme soit mis

aux libéralités excessives d’États gloutons emportés par leur désir d’intervenir

dans tous les rouages de l’économie et de poursuivre cette action jusqu’au rétablissement

des équilibres budgétaires et de là, au remboursement programmé

de dettes devenues insupportables.

L’autre exigence serait de réduire parallèlement le montant des impôts,

taxes et allocations diverses qui pèsent sur l’ensemble des citoyens de façon à

permettre aux uns de financer des technologies innovantes (politique de l’offre)

et aux autres de se remettre à consommer.

Il est facile de comprendre pourquoi les gouvernants, à supposer qu’ils

soient lucides, hésitent à appliquer ces mesures de sagesse.

D’une part, en effet, il existe, notamment dans un pays comme la France,

une telle densité au km2 de fonctionnaires, dûment syndiqués, que toute mesure

visant à en réduire le nombre ou transformer le statut, se traduirait par des

mouvements de protestation que la classe politique, toutes tendances confondues,

redoute au plus haut point.

D’autre part, l’alourdissement de la fiscalité (TVA, « taxe Tobin », impôts confiscatoires sur les riches et les moins riches…) fait rentrer des recettes dans les caisses de l’État, même si ce n’est que temporairement, et s’en priver, alorsqu’on ne réduit pas corrélativement les dépenses publiques, c’est aggraver les déficits.

D’où le suprême espoir de nos dirigeants de faire repartir la croissance par

des investissements publics grâce au fonctionnement de la planche à billets, selon les préceptes de Keynes.

Certes, cela a déjà été pratiqué ces dernières années, aux États-Unis comme en Europe de l’Ouest, sans pour autant remettre en mouvement les activités économiques de façon durable sans réduire les taux de chômage et, en prenant le risque supplémentaire de faire redémarrer l’inflation, cet autre fléau.

Ne pas vouloir une chose et son contraire

Qualifier de politique d’austérité insoutenable le fait de vouloir rétablir les

finances publiques par une réduction des dépenses de l’État, c’est refuser les

mesures d’assainissement nécessaires. Accroître les déficits par une croissance

artificielle qui ne crée pas de richesses, c’est acheter un petit instant de grâce

au prix d’un déséquilibre aggravé.

Nous vivons en Occident un moment de vérité. Certains pays ont réagi

devant la gravité de la situation et sont repartis d’un bon pas. Puissent ceux qui

hésitent encore suivre l’exemple qu’ils nous donnent.

OPINION

Jean Philippe DELSOL

LA MORALE ET LE PRAGMATISME FISCAL SONT-ILS COMPATIBLES ? (1)

(1) « Opinion » parue dans Le Figaro du lundi 11 juin 2012.

Les marges budgétaires du gouvernement sont ténues. L’accroissement de la dette publique serait dangereux et alors que les dépenses publiques représentent déjà 10 % de PIB de plus que les recettes, il est envisagé une hausse de la fiscalité pour limiter les coupes budgétaires.

Mais les augmentations d’impôt, même ciblées, surtout ciblées sur les plus riches, ne seront sans doute guère productives. Ne faut-il pas alors faire preuve de pragmatisme pour faire rentrer l’argent qui est à l’étranger et non déclaré ?

L’histoire montre qu’au-delà d’un certain seuil le relèvement des taux d’impôt est contre-productif pour l’État lui-même et nuit aux classes moyennes.

L’augmentation des impôts du Président Mitterrand en 1981 et 1982 s’est révélée décevante. Dans les années 1980/85, le produit de l’impôt sur le revenu a baissé en valeur relative par rapport au PIB et par rapport aux autres ressourcesfiscales.

Pire, la contribution des plus riches au produit de l’impôt a aussi baissé par

rapport à celle des autres catégories de la population.

C’est d’ailleurs le même constat qui a été fait aux États-Unis lors des hausses d’impôts sous les présidents Hoover, Roosevelt, Nixon, Ford et Carter ou encore au Royaume-Uni avec le relèvement en 2010 du taux marginal supérieur qui n’a eu aucun résultat sur le produit attendu.

La bonne solution

Il vaudrait mieux réduire les taux d’imposition et élargir la base imposable.

Le chiffre avancé est d’une centaine de milliards non déclarés et détenus

par des Français sur le territoire helvétique et il pourrait y en avoir 5 à 6 fois

plus encore dans d’autres pays à fiscalité privilégiée.

Ne serait-il pas alors efficace de favoriser le retour de ces capitaux, comme

cela a été proposé aux contribuables fraudeurs par le dernier gouvernement en

2009 à des taux variables généralement de 10 à 20 % ou comme l’avait fait le

gouvernement Mauroy en 1982 au taux de 25 % ?

Certes une cellule de régularisation existe encore, mais les règles qui prévalent

aujourd’hui peuvent conduire à des coûts de rapatriement dirimants, de

40 % ou plus, surtout lorsque l’argent a été détenu par une structure sociale

étrangère.

Pourtant ces Français qui possèdent un compte en Suisse ne sont souvent

que des héritiers qui ont reçu de leurs aïeux ce cadeau empoisonné d’un compte

constitué il y a parfois plus d’un siècle.

Certains sont prêts à ramener en France, à un taux raisonnable, des

dizaines de millions. Pourquoi s’en priver ?

Dans les années 2009/2010, en taxant à un taux modeste ses ressortissants qui régularisaient leur situation, de 5 à 7%, l’Italie a rapatrié plus d’une centaine de milliards d’euros.

En Belgique, la mesure a eu aussi beaucoup de succès à un taux de 6 à 9 %.

Sous le nom de « Rubik », la Suisse propose aux États européens de taxer elle-même leurs ressortissants, tout en préservant leur anonymat.

Au-delà d’un coût de régularisation qui peut représenter des montants importants, 21 à 41 % de la « fortune » des Allemands ou 15 à 38 % de celle des Autrichiens par exemple, ponctionnés en une fois pour régulariser le passé,

la Suisse s’engage à prélever ensuite une taxe annuelle (25 % en Autriche, entre

34 et 41 % en Grande-Bretagne ou en Allemagne) reversée aux États de résidence

des contribuables concernés.

En échange, l’anonymat des comptes est préservé et les titulaires des

comptes sont exonérés de toute poursuite pénale ou fiscale dans leur pays de

résidence.

Cette taxe est imposée sur les revenus des comptes suisses de ces résidents

et elle est calculée à un taux fixé correspondant au taux moyen des impôts qui

seraient dus dans l’État de résidence. Ainsi, l’intérêt du Trésor est préservé autant

que le secret bancaire et la liberté des contribuables de le conserver.

L’Allemagne espère recevoir une dizaine de milliards d’euro de la Suisse à ce titre. La France pourrait en retirer le tiers ou la moitié.

L’angélisme nuit à l’efficacité

Valérie Pécresse s’était refusée à signer de tels accords et François Hollande a exprimé le même avis :

« Y souscrire revient à encourager l’évasion fiscale, et à donner son

accord au maintien de l’anonymat pour les détenteurs de capitaux dans les

banques suisses, ce que je ne peux pas accepter. »

Pourtant, la vertueuse France a déjà souscrit ce genre de « deal » dans le

cadre de la directive épargne de l’Union européenne.

La fiscalité n’a pas pour objet de punir les contribuables de leur comportement,

mais de rapporter de l’argent au budget.

L’État n’a pas pour mission de tout savoir de ses citoyens, mais de s’assurer

que tous payent leurs impôts de manière juste et régulière.

L’angélisme nuit à l’efficacité et celle-ci n’a rien de honteux tant qu’elle ne participe pas à l’immoralité. Et il n’y a rien d’immoral à adopter des solutions pragmatiques pour régulariser des situations illégales.

Plus, il pourrait être immoral d’être inefficace en l’état, critique, des finances publiques.

BONNES FEUILLES

Florin AFTALION

CRISE, DÉPRESSION, NEW DEAL, GUERRE (1)

(1) Florin Aftalion, Crise, dépression, New Deal, guerre, Paris, Economica, 2012, 132 pages, 23 €.

Extrait du chapitre « Enseignements de la Grande Dépression » (pp. 122-127).

Leçons apprises et leçons oubliées

Les premières leçons de la Grande Dépression ont été tirées dès 1944 à

la Conférence de Bretton-Woods. Il s’agissait, pour la première fois dans l’histoire,

d’arriver par la négociation à définir ce qu’allaient être les relations monétaires internationales entre les quarante-quatre pays participants.

La Grande Dépression avait donné lieu à deux constats majeurs relatifs à

la conception d’un nouveau système monétaire international. Le premier est

qu’avec l’étalon-or et une quantité totale de réserves limitée (du moins dans le

court terme) les États pratiquent des politiques déflationnistes afin d’attirer le maximum de métal jaune dans leurs caisses (ou d’en éviter les sorties).

D’après le second, les prix s’ajustant difficilement à la baisse les taux de

change rigoureusement fixes entraînent des déficits de balance des paiements

non soutenables à terme.

Il était aussi apparu que les États-Unis, première puissance mondiale au

sortir de la guerre, allaient dorénavant remplir le rôle central (pour ne pas dire

hégémonique) qui avait été celui de Londres avant 1914 mais qu’aucun pays

n’avait assumé au cours des années vingt et trente.

Conséquence de ces constats, dans le nouveau système dit du Gold

Exchange Standard, les monnaies des différents pays membres étaient reliées par des parités de change fixes mais ajustables, les États-Unis fournissant avec leur monnaie les réserves qui avaient été trop rares au cours de la période d’entre les deux guerres mondiales.

Il s’agissait de dollars que la Fed était obligée de changer contre de l’or à la demande des autres banques centrales.

Deux institutions, le Fonds Monétaire International chargé de prêter des

réserves aux pays dont la balance des paiements était temporairement en déséquilibre

et la Banque Mondiale, complétaient le dispositif.

Malheureusement, ce système qui a perduré jusqu’en août 1971 pour le

grand bénéfice des économies qui y ont adhéré ne pouvait survivre à sa propre réussite.

En effet, l’ensemble des réserves en dollars accumulées dans le monde avait

fini par dépasser largement la capacité de la Banque centrale américaine de les

échanger contre de l’or.

Ce qui, ajouté à l’inflation américaine provoquée par la guerre du Vietnam

et la réussite économique allemande, engendra une spéculation en faveur du

mark et en défaveur du dollar à laquelle l’administration de Washington finit par

céder en août 1971.

Remarquons qu’un système de changes fluctuant librement n’avait été une

option ni au cours de l’entre deux guerre ni par la suite.

La plus grave des erreurs du traité de Versailles – les dédommagements

colossaux imposés aux pays vaincus – fut évitée à l’issue de la Seconde Guerre

mondiale.

L’Amérique prit même l’initiative avec le Plan Marshall (1948) d’aider la

reconstruction de l’ensemble des pays d’Europe de l’Ouest, vainqueurs comme

vaincus, (ceux sous domination soviétique ayant refusé cette aide) et de pousser à la réconciliation de la France et de l’Allemagne.

En même temps qu’était adopté le système monétaire dit de Bretton-

Woods, apparaissait la nécessité d’empêcher l’implosion catastrophique des

échanges internationaux à laquelle on avait assisté au cours des années trente.

La libre circulation des biens, des hommes et des services devait faire l’objet de

plusieurs cycles de négociations menées dans le cadre de l’Organisation Mondiale du Commerce.

Au sein de l’Europe, elle s’accéléra grâce au Marché commun (1968), qui

devint Union européenne par fusion avec la zone de Libre échange et l’adhésion

de divers autres pays et enfin, par l’adoption de l’Acte unique (1986).

Le traité de Rome (1957), à l’origine de ces avancées vers le libre-échange,

prévoyait la suppression, une à une, des barrières internes à la libre circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes.

Malheureusement, en période de crise, lorsque le chômage augmente, nombreux sont les responsables politiques qui cèdent aux tentations protectionnistes.

Leurs arguments sont soit que d’autres pays ont institué des mesures protectionnistes

(à ce propos, les États-Unis sont souvent montrés du doigt), soit

qu’ils pratiquent des salaires anormalement bas (en faisant travailler les enfants

ou en ne respectant pas l’environnement comme cela serait le cas en Chine),

mais en oubliant que les dispositifs protectionnistes entraînent des mesures de

rétorsion de la part des pays lésés.

C’est la raison principale pour laquelle entre 1930 et 1933 le commerce

mondial s’est totalement effondré et a ainsi fortement aggravé la crise.

Plusieurs leçons de la Grande Dépression furent également tirées bien plus tard.

Lorsqu’on 2008 est survenue la crise la plus sévère depuis celle des années trente, Ben Bernanke était à la tête de la Fed.

Cet économiste connu et estimé depuis longtemps pour ses travaux sur la

monnaie et en particulier sur le rôle de la monnaie pendant la Grande Dépression

était de l’avis général the right man in the right place.

Il paraissait heureux que l’un des chercheurs ayant le plus contribué à la

connaissance de la Grande Dépression fût en charge à ce moment-là de la politique

monétaire américaine. Conformément à la principale leçon tirée de la

transformation de la crise de vingt-neuf en Grande Dépression, la Fed devait

faire tout son possible afin de ne pas répéter l’erreur commise de 1930 à 1933

lorsqu’elle n’était pas intervenue pour fournir aux banques les liquidités dont elles

avaient besoin et avait laissé la déflation s’installer.

Au cours des années suivantes, la Fed continua à injecter massivement des

liquidités dans le système bancaire américain en achetant des obligations longues

des secteurs privé ou public. Ce furent les programmes « non conventionnels »

dits de Quantitative Easing (« assouplissement quantitatif ») I et IL

Ces programmes furent inspirés par la crainte de voir les banques manquer

de liquidités mais aussi par le désir de réduire les taux à long terme. La déflation

redoutée put être évitée, mais après la fin de la récession l’économie américaine

ne retrouva qu’un taux de croissance inférieur à celui observé dans le passé lors

de situations similaires de sortie de crise.

Pourtant, le gouvernement du président Obama avait adopté dès le mois de

janvier 2009 un plan de relance de 787 milliards de dollars provoquant un fort

déficit budgétaire (relativement inférieur toutefois à ceux des années 1942 à 1945 donnés comme explication de la reprise américaine des années 1942 et suivantes).

Christina Romer, chef des conseillers économiques du Président, avait

prédit en janvier 2009 que le plan de relance réduirait le chômage de 7,8 % à

7,0 %. Une année plus tard, il avait augmenté à 9,7 %. Situé encore à 9,0 % au début de 2011 (2), il n’avait décru qu’à 8,5 % au début de l’année suivante, malgré les injections de monnaie et les déficits budgétaires.

(2) En décembre 2010, il y avait 130,7 millions d’emplois dans l’économie américaine, 6,8 millions de moins que n’en avait prédit l’administration Obama en janvier 2009.

Était-ce parce que la relance par la dépense et les déficits ne « marche »

pas ou parce que les montants engagés étaient insuffisants (3) que la reprise fut

si molle ?

(3) Comme l’a prétendu Paul Krugman, prix Nobel d’économie et inaltérable néokeynésien, dans ses chroniques duNew York Times.

Quoiqu’il en soit, d’autres pays adoptèrent vers la même date des plans de

relance prétendument keynésiens, avec malheureusement partout les mêmes

résultats décevants sur l’emploi et des alourdissements considérables des endettements

publics.

II apparaît donc qu’une leçon de politique économique a été bien apprise : les banques centrales fournirent des liquidités plus qu’abondantes à leurs systèmes bancaires.

Concernant les plans de relance, il semble que leurs adoptions ne résultent pas d’une leçon de la Grande Dépression puisqu’à l’époque, nous l’avons vu, les politiques keynésiennes ne furent pas essayées, mais plutôt de l’interprétationthéorique de la Théorie générale ainsi que de la crainte de voir les banques devenir illiquides.

Si l’idée selon laquelle la relance par les déficits n’a pas donné de résultats au cours des années trente aux États-Unis parce qu’elle n’a pas été essayée, il n’en va pas de même pour les années 1941 à 1945.

Nous avons vu que la croissance économique et la baisse du chômage de la période sont données comme argument du bienfondé des politiques de relance par les déficits à condition que ces derniers soient suffisamment conséquents.

En revanche, si les statistiques correspondant à l’économie de guerre sont

considérées comme fallacieuses, il est impossible de prononcer un jugement sur la question.

En dehors des États-Unis, l’Allemagne nazie a connu d’importants déficits

budgétaires au cours des années 1930.

Insuffisants toutefois pour expliquer l’apparente croissance économique des années 1933 à 1938 (4).

(4) Albrecht Ritschl, « Deficit Spending in the Nazi Recovery, 1933-1938 : A Critical Reassessment

», University of Zurich, WP ISSN 1424-0459, 2000.

La crise dans la crise de 1937-1938 que nous avons interprétée comme résultant d’une politique monétaire brusquement restrictive est citée par Christina Romer (5) qui ne partage pas ce point de vue comme un exemple desconséquences d’un plan de relance arrêté avant qu’une économie ait pleinement repris sa croissance.

(5) Christina Romer, « The lessons of 1937 », The Economist, 18th June 2009.

Mais nous avons vu que d’autres explications de la crise dans la crise existent et sont plus convaincantes que celles de l’ex-conseillère économique du Président Obama.

Si des leçons concernant les politiques monétaires en temps de crise ont été bien apprises, deux des leçons majeures qui auraient dû être tirées de la Grande Dépression ne l’ont pas été et, par conséquent, n’ont pas été appliquées.

La première de ces leçons est que l’hostilité manifestée par le Président

Roosevelt et ses collaborateurs à l’encontre du monde des affaires ; si elle n’a

pas provoqué la « grève des investissements » dénoncée par la Maison blanche,

a certainement soulevé la méfiance de Wall Street et du patronat. Pourtant, le Président Obama a repris à son compte une rhétorique anti-Wall Street qui n’est pas sans rappeler celle de son illustre prédécesseur.

La crise de l’endettement excessif de certains pays de la zone euro

commencée au début de l’année 2010 a provoqué un débat sur la nécessité de

voir la Grèce abandonner l’euro afin qu’une nouvelle drachme dévaluée permette

à ce pays de rétablir une balance des paiements excédentaire, son économie

repartir à la hausse et son déficit budgétaire faire place à un excédent. Cette option ne fut pas choisie.

Les autorités de Bruxelles, la Banque centrale européenne et le FMI préférèrent

imposer à Athènes, parmi d’autres mesures, une politique de déflation

intérieure (baisse autoritaire des salaires) qui n’est pas sans rappeler celle menée

par Laval en 1935 (6).

(6) A propos de la France, rappelons que si, contraint et forcé, le gouvernement du Front Populaire dévalua le franc, l’économie française n’en bénéficia pas, – l’imposition des quarante heures venant de son côté aggraver le chômage dans notre pays. La leçon de cette mesure catastrophique ne fut pas tirée lorsqu’un demi-siècle plus tard fut décidée la semaine de trente-cinq heures.

Malgré les résultats catastrophiques de cette dernière, elle ne servit pas de (seconde) leçon dans les choix politiques imposés à la Grèce.

D’après la troisième des principales leçons non apprises, l’incertitude juridique,

institutionnelle et surtout fiscale, caractéristique des deux New Deals, a

découragé à l’époque nombre d’investisseurs incapables d’estimer la rentabilité

qu’ils pourraient attendre de leurs placements et qui, de ce fait, ont dû renoncer

à les entreprendre.

Or, de fortes incertitudes continuent à planer sur nombre d’économies (dont la française, particulièrement exposée aux choix fluctuants de gouvernements incapables d’en faire baisser le taux de chômage).

A la question de savoir pourquoi ces diverses leçons ont été oubliées voire n’ont jamais été tirées, deux types de réponses viennent à l’esprit.

D’une part, parce que ces leçons impliquent des facteurs non quantifiables

– comment en effet mesurer l’hostilité, l’incertitude, la méfiance, le découragement

– ils n’ont pu être l’objet d’études quantitatives de la part d’économistes

ou d’historiens.

D’autre part, lorsqu’un déficit de croissance entraîne chômage et troubles

sociaux, les pouvoirs politiques, incapables de résoudre les problèmes qui se

posent, offrent des séries de pseudo solutions dépourvues de logique économique

(ce qui fut typiquement le cas du New Deal).

Devant l’échec de ces politiques, un gouvernement se trouvant dans la situation qui fut celle du Président Roosevelt, prisonnier de son idéologie et des attentes de son électorat, est dans l’incapacité d’adopter la ligne économique claire qui devait être celle de son successeur Harry Truman.

Précisons que s’il n’existe pas de justification économétrique du bien-fondé

de ces leçons, la concomitance de la reprise de la production non seulement

pendant la guerre mais surtout après 1945 avec le retournement d’attitude du

Président Roosevelt envers le monde des affaires puis l’abandon des mesures

« antibusiness » du New Deal et le choix d’une ligne politique claire et rectiligne

plaident en faveur de leur pertinence.

LIRE LIBÉRAL

ÉTHIQUE ET FISCALITÉ

Ouvrage dirigé par Jean-Yves Naudet (1)

(1) Presses Universitaires d’Aix-Marseille (Collection du Centre d’Éthique Économique), 2e trimestre 2011, 320 pages, 25 €. http://www.centre-ethique.univ-cezanne.fr/publications.html

Voici des universitaires, philosophes, économistes, politologues, juristes et autres spécialistes de finances publiques réunis deux jours durant pour débattre de l’éthique et de la fiscalité, de l’impôt et de sa justice, sans oublier deux députés de bords opposés. Voici les actes de ce colloque (2) et le lecteur demeure perplexe.

(2) XVIIe colloque d’éthique économique, Aix-en-Provence, organisé par le Centre de Recherche en Éthique Économique et des Affaires et Déontologie Professionnelle.

La diversité des points de vue fait ressortir l’aporie du sujet : l’impôt est une imposition ; le fisc s’impose à la volonté du contribuable ; on peut dénoncer sa violence ou, au contraire, y consentir en lui trouvant ou non des justifications ;

payer ses impôts, ou s’y soustraire, n’est pas un acte éthique mais tout

au mieux une (in)convenance sociologique.

Si on n’accorde à l’impôt pas plus d’autorité qu’à la coutume, on dénoncera

l’arbitraire de toute fiscalité qui n’aurait pas été votée par la représentation

nationale. On lui trouverait ainsi une source de légitimité. Le fait

est, en effet, que le consentement à l’impôt est la première prérogative arrachée,

outre-manche, au pouvoir royal par les parlements. L’impôt deviendrait-il pour

autant l’objet d’un libre choix ? La fiction de la volonté générale pourrait le laisser

croire. Mais la pratique de nos démocraties représentatives en dévoile l’artifice :

le plus grand nombre se coalise pour faire reconnaître par le législateur de petits

avantages même si certains riches prônent la redistribution qu’ils appellent de

leurs voeux.

Si on remet en cause la primauté de la législation sur le droit, on considère

l’homme, son caractère social, les biens appropriés, le bien commun, l’autonomie

qu’apporte la propriété, la dévolution de la charge du bien commun. A

l’opposé de la féodalité, nos sociétés confient cette charge non à une famille

mais à une organisation, l’État. Se pose alors la question de la justice de l’impôt, précisément de sa répartition au regard des facultés contributives.

Le débat oppose les partisans de la progressivité de l’impôt à ceux du

taux unique. La question porte sur les moyens, devient technique. Mais, à

constater l’âpreté des débats sur l’arbitraire fiscal, le lecteur comprend que la question de la répartition de l’impôt est subsumée par celle de l’État, de son rôle, de l’extension de son pouvoir.

Le lecteur regrettera qu’aucun moraliste ou psycho-sociologue n’ait participé

au colloque. Le contribuable ne dispose-t-il vraiment d’aucune marge de

manoeuvre ? La dissimulation, pour ne pas parler de la fraude fiscale, administre

la preuve du contraire, sans parler de la désobéissance civile et des autres

protestations non violentes. Dans cette marge étroite, le contribuable peut choisir, plutôt que consentir, de contribuer ou non au financement d’un État dont il peut approuver ou blâmer l’extension et la pratique. Il en garde, au forinterne, la responsabilité quoiqu’il puisse se cacher à lui-même sa lâcheté en arguant de la violence fiscale. Quant on parle de fiscalité, l’éthique doit être cherchée plutôt du côté du contribuable que du côté de l’impôt.

Arnaud Pellissier-Tanon

PIERRE BOURDIEU.

QUAND L’INTELLIGENCE ENTRAIT ENFIN EN POLITIQUE !

de Jean Baudouin (3)

(3) Jean Baudouin, Éditions du Cerf, 2012, 122 p., 14 €.

Qui osait critiquer les diktats du sociologue Pierre Bourdieu, celui dont les analyses sociologiques voulaient changer le monde ? Rares étaient les courageux…

Parmi eux : Philippe Bénéton, Raymond Boudon et, bien entendu, Jean-François Revel. Ils ont bien révélé les tromperies de Bourdieu et démasqué l’indigence de ses écrits. Mais c’est bien Jean Baudouin qui décortique le « champ » bourdivien. Parmi les duperies scientifiques de Bourdieu figurent à une place de

choix ses théories sur l’école. Il soutient que l’éducation n’est réservée qu’à une

élite et que les enfants d’ouvriers, de paysans… ne peuvent pas réussir comme

ceux provenant des familles aisées. Bourdieu soutient cette thèse dans les années

1970 au moment où l’école donnait vraiment encore la chance à tout le monde et

lorsque le nombre d’enfants issus des classes populaires qui réussissait dans les

bonnes écoles était significatif (Philippe Bénéton a démontré dans ses livres,

chiffres à l’appui, cette réalité). A partir des années 1980 et l’application des

théories gauchistes uniformisant les capacités des élèves (il n’y a pas de bon ou de mauvais élève, il n’y a que des élèves en retard ou en « échec scolaire » à cause de

leurs origines), la théorie de Bourdieu a bel et bien été appliquée et les élèves des

familles favorisées ont quitté les mauvaises écoles pour se réfugier dans les bonnes.

Bourdieu est aussi celui qui dénonçait la mainmise d’une caste sur le monde

médiatique (il affirmait ne pas être invité, mais, en réalité il refusait les invitations

et, de toute façon, on a rarement vu un intellectuel aussi omniprésent lors des

débats politiques) et sur le monde des prix littéraires qui serait réservé aux journalistes.

Il suffisait d’un regard rapide pour constater que les lauréats ne sont

nullement ceux dénoncés par Bourdieu. Mais c’est contre la « théodicée néolibérale

» que vise surtout le combat idéologique de Bourdieu. Et là, il faut remercier Jean Baudouin de faire ce que des libéraux auraient dû faire depuis longtemps : démonter cette haine antilibérale.

Pour Bourdieu, la société est habitée par un « mal radical », la « mondialisation

néolibérale ». Le monde est dirigé par la « la main invisible du marché »

(si elle est invisible, comment pouvait-il savoir ?). Sa pensée, écrit Baudouin, est

celle du « soupçon et de la haine ». Dans la première partie (la plus longue) de

sa période, le sociologue ne propose pas d’alternative au monde libéral. Pas de

futur radieux. Il souhaite juste la fin de « l’incarnation du mal ». Dans une

deuxième période, et surtout à l’occasion de ses engagements contre les propositions

de réforme de Juppé en 1995, il se déclare comme le défenseur de

l’État providence. Le communisme n’est pas invoqué directement. On sent son

idéologie malgré l’« amnésie volontaire » du sociologue. Bien entendu, il ne

condamne jamais les crimes communistes, ce qu’il faut combattre, ce sont les

« victimes du libéralisme ». Jean Baudouin a raison de remarquer cette obsession

antilibérale chez Bourdieu. D’ailleurs, la fin du communisme n’est qu’un « répit »

en attendant le grand soir. C’est pathologique ! Les suppôts du libéralisme sont

des « collabos », y compris les intellectuels des revues « Esprit » et « Débat » (qu’on

ne peut pas vraiment soupçonner de libéralisme acharné…) car elles ont soutenu

les réformes – avortées – d’Alain Juppé. Bourdieu va très loin : non seulement

le symbole (l’épicentre) du libéralisme, les États-Unis, est un État « pénal », mais la démocratie même est « une façade hypocrite qui dissimule sous des principes chatoyants le jeu implacable des violences de classe ».

La pensée bourdivienne arrive à des cimes insoupçonnées dans cet article de 1989 intitulée « L’histoire se lève à l’Est. Pour une politique de la vérité. Ni Staline, ni Thatcher ». L’URSS et la Grande-Bretagne de Thatcher, même combat. Le comble c’est que Bourdieu va complètement à l’encontre de ce qu’il veut défendre.

La classe ouvrière britannique a voté en très grande majorité pour Thatcher (réélue trois fois de suite) ! Mais c’est sûrement l’une des tares de la démocratie…

Bogdan Calinescu

* * *

Signalons aussi, en ce premier semestre 2012 trois oeuvres dont il ne faut pas manquer la lecture et déjà recensées dans la Nouvelle Lettre (respectivement No 1116, 1121, 1118) :

Pour une libération fiscale ou, pour parodier Woody Allen « tout ce que vous vouliez savoir sur l’inanité du programme économique de François Hollande, sans oser le demander ».

Ce petit livre bleu dénonce, en effet, point par point, les arguments apportés par Thomas Piketty dans son petit livre rouge Pour une révolution fiscale.

Pourquoi ne pas le dire ?, miscellanées qui reprennent les billets d’humour et

d’humeur publiés dans notre cher Bulletin de l’ALEPS par notre non moins cher viceprésident

sur les sujets les plus divers et en général les plus irritants : des femmes – notre

auteur ne serait-il pas un peu misogyne ? – à l’écologie en passant par le monde de l’entreprise, les dérives de la social-démocratie, la gestion de la santé, la crise financière, j’en passe et des plus savoureux.

– Et pour finir sur une Somme, voici le Dictionnaire du libéralisme qui réunit les 65 contributeurs les plus prestigieux et les mieux qualifiés pour donner du libéralisme un panorama clair dans sa diversité et ses richesses (300 entrées) et tordre ainsi le cou à toute les caricatures trop souvent répandues par les médias.

Remercions donc Mathieu Laine – à qui l’ALEPS avait décerné en 2009 le prix du

livre libéral pour Post politique – pour cet ouvrage indispensable dans la bibliothèque de

tout « honnête homme » donc dans la vôtre bien évidemment.

* Jean-Gilles Malliarakis, Éditions du Trident, http://www.editions-du-trident.fr/liberationfiscale.htm 2012, 202 p., 20€.

** Fred Aftalion, Éditions du Trident, (vente par correspondance 39 rue du Cherche Midi 75006 Paris, Tel 06 72 87 31 59 http://www.editions-du-trident.fr) 2012, 137 p., 18 €.

*** Mathieu Laine, Éditions Larousse, 2012, 639 p., 28,50 €.

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

L’argument avancé par les pays qui limitent le libre échange est essentiellement

celui de préserver les emplois nationaux menacés par la concurrence,

jugée inégale ou « dommageable » à cause des « dumpings » social, fiscal, monétaire,

environnemental.

Par contraste, les avocats du libre échange font apparaître que les prix

diminuent grâce aux importations et accroissent le pouvoir d’achat des consommateurs

nationaux. L’ouverture au monde permet des transferts de technologie,

facilitant ainsi le développement et la croissance. Les marchés se développent,

ce qui constitue un débouché pour les producteurs.

La compréhension entre les peuples n’est-elle pas plus aisée dans un monde sans entraves, où les personnes, les produits, les idées circulent facilementn ? Le libre échange n’est-il pas facteur de progrès humain ?

La science économique dispose de réponses pour guider les décideurs, tant publics que privés, et pour éclairer l’opinion publique, en dehors de tout esprit partisan.

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

LIBRE ÉCHANGE ET PROGRÈS SOCIAL

Dimanche 26 août

18:30 Cocktail d’accueil au Grand Hôtel du Roy René Aix-en-Provence

19:30 Dîner et discours d’ouverture.

Présentation de l’Université : Pr. Jacques Garello, Président de l’ALEPS

Pr. Philippe Nemo : L’expression politique du libéralisme en France

Pr. Pierre Garello : L’incertitude des choix européens

Lundi 27 août :

8:30 | Accueil et Inscriptions

9:00 – 10:30 | Session 1 : Le Libre Échange en recul

11:00 – 12:30 | Session 2 : Le Libre Échange en accusation

12:30 – 14:00 | Déjeuner en commun à l’Université

14:00 – 17:30 | Séminaires optionnels : Délocalisation et emploi. US and thé free trade : Come back to Roosevelt ? La pétition des marchands de chandelle : analyse Public Choice du protectionnisme

Mardi 28 août :

9:00 – 10:30 | Session 3 : Le Libre Échange et le pouvoir d’achat

11:00 – 12:30 | Session 4 : Le Libre Échange, l’innovation et la compétitivité

12:30 – 14:00 | Déjeuner en commun à l’Université

14:00 – 17:30 | Séminaires optionnels : Le dumping social, fiscal, environnemental – Prix et concurrence – Tax Cut and the Competitiveness

Mercredi 29 août :

9:00 – 10:30 | Session 5 : Libre Échange et inégalités

11:00 – 12:30 | Session 6 : Libre Échange et Humanisme

12:30 – 14:00 | Déjeuner en commun à l’Université

14:00 – 17:30 | Séminaires optionnels : The Free Trade and International Gaps – Les termes de l’échange – La société de confiance – Globalization and the Ethics of Capitalism

Programme plus détaillé avec le nom des intervenants, informations, inscriptions

sur le site www.summeruniv.com ou par courrier (fiche page suivante)

à

ALEPS, BP 80026,13545 Aix en Provence Cedex 4

Bulletin d’inscription

Ce bulletin est à renvoyer par courrier à

ALEPS, BP 80026, 13545 AIX-EN-PROVENCE CEDEX 4

Tel. : 33 (0)4 42 90 85 27 Fax : 33 (0)4 42 90 85 35

NOM ……………………………………… Prénom ………………………………………

Adresse ……………………………………………………………………………………….

E-mail ………………………………………………………………………………………….

S’inscrit à l’Université d’Été de la Nouvelle Économie en qualité de

(cocher les cases correspondantes) :

Étudiants

Inscription

L’inscription couvre votre participation à toutes les sessions et tous tes ateliers, les documents de travail, 4 nuits en cité universitaire, 3 déjeuners pris à l’Université

Non étudiants

Inscription (avant le 20 juillet) 150

Inscription (après le 15 juillet) 175

Inscription (sur place) 200

L’inscription donne accès à toutes les sessions et tous les ateliers et aux documents de travail. Elle couvre aussi 3 déjeuners pris à l’Université.

Réservation d’une chambre à la cité Universitaire Les Gazelles pour 4 nuits

Logement en Cité Universitaire (4 nuits) 100  €

Repas et cocktail d’ouverture le 26 août 2012 60 €

Soutenir le Programme de bourse de l’Université d’Été (en partenariat avec l’IES Europe), qui prend en charge les frais de participation, d’hébergement et de repas d’un étudiant pour la somme de 100.

TOTAL DES PRESTATIONS

Ci-joint un chèque de ………………….. e à l’ordre de Nouveaux Économistes

Je désire recevoir confirmation de mon inscription à l’adresse postale suivante

ou par e-mail : ……………………………………………………………………………….

– Bulletin 139, avril 2012.

AVANT-PROPOS

Jacques Garello ouvre ces pages sur un « état des lieux » de la France politique à la veille des élections présidentielles. Son propos est sans doute quelque peu désabusé mais saconfiance en un futur libéral – quelques années encore à attendre ! – ne faiblit pas (p. 2).

Toujours à propos des élections toutes proches, les Instituts de sondage se mobilisentpour « croiser les courbes » et celles-ci se suivent à une cadence frénétique… et ne se ressemblent pas. Si vous restez perplexe devant

les prévisions des sondeurs, vous allez apprécier la grille de lecture que nous propose Bertrand LEMENNICIER pour démêler cet enchevêtrement de voix cacophoniques. Son analyse spatiale du vote non seulement constitue une méthode efficace de prévision mais aussi décrypte et anticipe les comportements des acteurs politiques (p. 8).

La crise que nous continuons à subir a une triple cause, à la fois économique, politique et morale, mais son origine est unique : c’est la dette publique. Jean-Yves NAUDET déplore cette situation en France et dans l’ensemble de la zone euro. Cette dette publique est un véritable tonneau des Danaïdes où les emprunts nouveaux s’additionnent pour tenter de combler les vides creusés par les emprunts précédents. Une méthode immorale dite « de cavalerie » et passible de poursuites judiciaires dans la sphère privée mais que les États ne s’interdisent pas. Dans cette fuite en avant,irresponsable, le plus terrible est de penser que nous laisserons ce souci – le mot est à la mode – à la génération suivante (p. 21).

« Tout désir satisfait laisse émerger de nouvelles insatisfactions. » Cette jolie formule d’Olivier MÉRESSE n’est pas à prendre dans le sens pessimiste de l’aquoibonisme mais, bien au contraire, à considérer comme l’expression d’une stimulation à l’action. En effet, le travail se crée, c’est une évidence. Dommage que cette évidence ne saute pas aux yeux des hommes d’État, ils cesseraient d’administrer le chômage qui est, en fait, le plus sûr moyen d’empêcher le retour au plein emploi (p. 29).

Fred AFTALION dénonce la nouvelle gouvernance des firmes industrielles : les grandes entreprises avaient été fondées par d’authentiques techniciens et ceux-ci choisissaient pour successeurs des ingénieurs formés par leurs soins à tous les rouages de la firme. Aujourd’hui, les patrons ont changé de profil : ils sont généralistes plutôt que spécialistes, plus avertis des cours de la bourse que de la science des techniques et du management. Nous sommes loin des pionniers d’origine et, hélas, depuis quelque trente ans, de belles entreprises en Europe comme aux États-Unis ont fait les frais de cette évolution (p. 36).

Jacqueline Balestier

Jacques GARELLO

Y A-T-IL UN VOTE LIBÉRAL ?

C’est une question que les intellectuels libéraux et leurs amis réunis autour de l’ALEPS doivent se poser. La diffusion des idées libérales, qui est notre première mission, a et aura toujours son importance. Mais elle ne suffit pas à faire notre bonheur.

Nous aimerions aussi que ces idées aient un écho dans le monde politique et inspirent son action. Mais le monde politique a sa logique, électorale avant tout.

Voilà près d’un siècle qu’en France les

convictions et les doctrines ont déserté le

débat public. « La doctrine du gaullisme est de ne

pas en avoir », écrivait Michel Debré, un expert. Mais la famille centriste a également

accepté le principe (elle y était prédisposée, à vrai dire), et la famille

radicale ne tient plus que par son commun attachement à la laïcité. Au prétexte

que l’idéologie marxiste avait conduit à la ruine et à la servitude, son effondrement

a été compris comme une rupture avec toute idéologie et le « dogmatisme »

a été évacué au profit de l’« empirisme ». La gauche française est demeurée plus

« idéologue », parce qu’elle n’a toujours pas compris, soixante ans après, les

errements du socialisme ni même les horreurs du marxisme.

Ainsi, aborder une campagne électorale en arborant les couleurs de « l’idéologie

» libérale n’est pas un avantage pour nous, et nous avons peu de chances d’être écoutés. Des oreilles plus attentives pourraient cependant percevoir que les libéraux, bien qu’utopistes, idéologues et doctrinaires, sont des électeurs.

Alors, les candidats peuvent-ils s’intéresser à un vote libéral ?

Ma réponse est non et oui. Non, parce que le choix entre des candidats

qui n’ont rien de commun avec le libéralisme est difficile et renvoie à des votes rejets ou « par défaut ». Oui, parce qu’il y a dans le peuple de France un attachement plus important qu’on ne le croit à un programme libéral. Ce choix pour « autre chose » pourrait se concrétiser non pas tellement au cours de ce scrutin, mais dans les échéances suivantes, surtout dans un contexte national et international en évolution. Alors, enfin, notre effort pourrait être récompensé.

Les idées de la liberté absentes de la campagne

De tous les candidats, Nicolas Sarkozy est certainement celui qui aurait pu

porter les couleurs libérales, ou du moins introduire quelques doses de libéralisme

dans son programme. Dans les rangs de l’UMP n’y a-t-il pas quelques personnalités

qui connaissent (sans toujours les partager) nos idées ? Hervé Novelli avait

organisé en novembre dernier le « dîner de la galaxie libérale ». Elle avait connu

un franc succès, en ce sens que tout ce que la France compte d’hommes politiques,

de chefs d’entreprises et d’intellectuels se réclamant de Bastiat et d’Hayek

s’étaient retrouvés. Cinq cents personnes de qualité, avec une rencontre prometteuse

entre générations. La vieille, la mienne, l’actuelle, celle des organisateurs,

et la future, avec beaucoup de brillants jeunes esprits (faut-il rappeler que

le Conseil d’Administration de l’ALEPS par exemple a vu sa moyenne d’âge

abaissée de vingt-cinq ans ?). Quelques semaines plus tard Jean-Michel Fourgous,

Olivier Dassault et les députés de « Génération Entreprise » réunissaient à

l’Assemblée Nationale un panel où d’authentiques discours libéraux ont été prononcés,

où le mot « libéralisme » n’était plus honteux. Mais cette « sensibilité »

s’exprime ponctuellement à l’intérieur d’une formation UMP où étatistes, dirigistes

et vrais socialistes se mêlent et s’unissent autour d’un seul point commun :

ils appartiennent à la majorité présidentielle. Ce qui signifie qu’ils ont besoin de

l’investiture et du soutien de leur parti pour être élus ou réélus, et qu’ils doivent

à cet effet faire allégeance au Président, quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse.

Nicolas Sarkozy, modèle d’empirisme, n’a jamais été libéral, en dépit des

pressions de son éphémère compagnon de route, Alain Madelin. Ils avaient

organisé tous deux les « États généraux de l’opposition » sous le règne finissant

de François Mitterrand. Ils allaient d’ailleurs se séparer en 1995 quand l’un faisait

le choix d’Édouard Balladur et l’autre de Jacques Chirac. Mais en 2007 Nicolas

Sarkozy rassurait son monde : « Je ne pense pas à Hayek et Margaret Thatcher

lorsque je me rase le matin ». Ni à midi, ni le soir. Sa conviction est celle de

Michel Debré : la France a besoin d’un chef d’État, et pas d’une doctrine. Cela

explique que ses discours et ses propositions soient illisibles. A quelques minutes

d’intervalle il se fait le défenseur des riches et le pourfendeur des grandes

sociétés : grand écart. Il critique les excès de la redistribution mais remplace une

allocation par une autre.

Fondamentalement il ne choisit pas la voie libérale pour sortir de la crise :

– l’équilibre budgétaire serait rétabli par des hausses d’impôts plutôt que

par la réduction des dépenses publiques ;

– le chômage, par un « traitement social » plutôt que par la libération des

entreprises de leurs entraves sociales, fiscales et réglementaires ;

– le problème des dettes européennes serait réglé au niveau européen par un appel à de nouveaux emprunts et à l’action de la Banque Centrale pour

fournir des liquidités au système bancaire ;

– l’enseignement ne serait ni privatisé, ni libéré du dirigisme d’une bureaucratie

parisienne et d’un syndicalisme agressif ;

– le logement social demeurerait le remède contre la crise du logement ;

– l’État continuerait à mener une politique de « grands investissements »

stratégiques financée à partir d’organismes financiers qui monopolisent

l’épargne populaire ;

– quant à la réforme des retraites, elle a été saluée comme une victoire

majeure, alors que le système par répartition va nous exploser à la figure dans

moins de cinq ans.

Je vous fais grâce du reste de la liste ; au demeurant vous la connaissez

aussi bien que moi. Si Sarkozy avait été un président libéral, nous n’en serions

pas à 10 % de chômage et une récession qui s’annonce longue. Le comique de

l’histoire, c’est que les échecs successifs ont été mis au débit de « l’ultralibéralisme

» ! Nicolas Sarkozy s’en défend avec énergie, jusqu’à reprocher à deux

ministres qui peuvent passer pour libéraux, Novelli et Longuet, de garder leur

amitié à Madelin. La presse n’a pas manqué de relever le propos.

En fait, Nicolas Sarkozy a été « politiquement correct », c’est-à-dire keynésien,

partisan de la relance au prix des déficits et de l’endettement. Ce n’est qu’à

quelques encablures des élections qu’il a découvert le « modèle allemand », c’està-

dire l’inverse de ce qu’il a fait : fluidité du marché du travail, privatisations et

réduction drastique de la fonction publique, retraites notionnelles, et bien sûr

respect de la Constitution Fédérale qui interdit de voter un budget en déficit.

Tant qu’il y était, il aurait pu se convertir au tout dernier moment, reconnaissant

non seulement ses erreurs de jeunesse (il a bien fait son mea culpa sur ces affaires

ridicules du Fouquet’s et du yacht, qui montrent la médiocrité de nos médias et

la mauvaise foi de la gauche), mais aussi son entêtement à adopter les idées à

la mode. Non : au lieu de définir une nouvelle ligne il préfère donner un coup

de barre « à droite », puis à gauche, flatter successivement l’électorat de Le Pen,

puis de Bayrou, puis même de Hollande. En ce qui nous concerne, nous n’avons

eu droit à rien.

Dans ces conditions, pas de vote libéral. Les libéraux vont essaimer leurs

votes entre plusieurs candidats, qu’ils jugeront sur des mesures ponctuelles. Certains

reconnaîtront à Sarkozy des positions assez nettes sur les questions sociétales

(dans son discours sur les « valeurs » écrit pour le Figaro-Magazine) : non

au mariage et à l’adoption d’enfants pour les couples homosexuels, non à la

laïcité militante (résurrection de la loi Combe par Nicolas Hollande), oui aux « valeurs chrétiennes » fondatrices de l’Europe et de notre nation. D’autres récompenseront François Bayrou pour son calme et pour quelques formulesheureuses, alternant avec des idées saugrenues. D’autres enfin verront dans Marine Le Pen non pas une néo-marxiste redoutable, mais un vestige d’un passé pré-gaullien. Ces votes seront inspirés par la colère, le mépris, le dépit, ou aucontraire l’utilitarisme, la peur d’une alternance aventureuse. Mais, même à ce niveau, certains feront le calcul qu’il vaut mieux lever une fois pour toutes l’hypothèque de la gauche surannée, pour redémarrer avec un paysage politique totalement recomposé, après l’éclatement d’une droite défaite. Une grande partie de la troupe ira à la pêche, rejoignant le premier parti de France, celui des abstentionnistes. Vote sanction ? Vote contraint ? Vote prospectif ? Abstention ?

En tous cas, pas de vote libéral…

Et pourtant l’électorat libéral existe

Si nous sommes aujourd’hui condamnés au silence ou à la perplexité, il

n’en a pas toujours été ainsi, et ce ne sera pas pour toujours. Interrogeons

d’abord le passé. Mon âge me permet de dire aux plus jeunes que l’expression

politique du libéralisme, à plusieurs reprises, a bien été une réalité. Les élections

de 1986 ont été un triomphe pour les idées libérales. Elles sont intervenues

après plusieurs années de lutte contre le premier règne de Mitterrand, le plus

agressif. A cette époque est créé le groupe des Nouveaux Économistes, en émulation

avec les Nouveaux Philosophes qui marquent la rupture de l’intelligentsia

française avec le marxisme : Nemo, Benoit, Glücksman, voire BHL. Le Congrès

de la Société du mont Pèlerin se tient à Paris : Hayek et Friedman sont là, et la

presse (avec Louis Pauwels et le Figaro Magazine à sa tête) n’a d’yeux et d’oreilles

que pour ces intellectuels qui parlent de Bastiat et admirent Thatcher et Reagan.

Jacques Chirac, maire de Paris, accueille Hayek avec un discours qui surprend

par son « volontarisme libéral ». Le programme sur lequel la nouvelle majorité

se fait triomphalement élire en 1986 est résolument libéral, rédigé en grande

partie par la « bande à Léo » (Léotard, Madelin, Longuet, Douffiagues). Les Nouveaux

Économistes tiennent meetings sur meetings.

Hélas, l’élan est rompu du jour où le programme libéral est mis entre les

mains de deux personnalités qui ont vite mis le libéralisme dans leur poche :

Chirac et Balladur. A nouveau, en 1993 le programme de la droite est plutôt

libéral, elle l’emporte, et Balladur cohabite avec Mitterrand. Et en 1995 c’est

Madelin, soutien de Chirac, qui l’emporte sur Sarkozy, qui a fait le choix de

Balladur. L’une des raisons du succès : la création des cercles « Idées Action »

qui ont uni étroitement société civile et société politique : tous les Français désireux

de participer à la vie publique sans pour autant adhérer à un parti peuvent

le faire, et dialoguer avec la classe politique à laquelle ils apportent leur expérience,

leurs idées et des propositions concrètes. Conséquence : le premier

ministère Juppé comprend 15 personnalités issues de la famille libérale (dont

cinq femmes). Il ne durera que quelques semaines, en août 1995 Madelin et sa

troupe sont renvoyés sans ménagement (Alain Madelin avait osé donner une

interview critiquant fonctionnaires et syndicats). Puis Madelin construit le parti

« Démocratie Libérale » : un échec total car il détruit les cercles Idées Action, bien que je tente de maintenir le réseau en créant « Génération Libérale », destiné

à réconforter les orphelins d’Idées Action.

Ce rappel historique, que vous me pardonnerez, permet de faire une double constatation :

1o Les électeurs aiment les programmes libéraux.

2o Les électeurs sont tout de suite déçus car un programme libéral entre les mains de la classe politique est immédiatement trahi.

En 2000, en dépit de la disparition d’Idées Action, les idées libérales ont

encore la cote. C’est pourquoi l’ALEPS, pour la première fois de son existence,

prend un engagement électoral : soutenir la candidature d’Alain Madelin en

2002. Les débuts sont excellents : un tour de France couronné de succès, des

salles pleines et enthousiastes, des élus locaux prêts à s’engager dans une nouvelle

formation pour les législatives qui suivront. Au début de 2002, Alain

Madelin est crédité par les sondages de plus de 10 % : de quoi peser et dans la

campagne et dans le deuxième tour et dans les législatives.

L’effondrement de la cote de Madelin vient de deux côtés :

– d’une part « le vote utile » et la peur des socialistes précipitent l’électorat

libéral chez Chirac (on sait que Jospin ne sera pas au 2o tour !) ;

– d’autre part Madelin, très incisif et très clair devant ses militants, devient

hésitant et illisible, surtout devant les journalistes qu’il cherche malheureusement

à séduire, n’osant pas dire ouvertement qu’il se présente contre Chirac. Apparaître pour le Chirac bis tendance libérale ne donne évidemment aucune chance.

Le vote libéral a disparu dans la trappe chiraquienne, et Alain Madelin, Démocratie Libérale, et toute expression politique officielle du libéralisme passent à la trappe aussi. Quelques ministres naguère étiquetés « libéraux » appartiendront aux gouvernements Raffarin, Villepin et Fillon. Mais leur libéralisme s’émoussera (ainsi le veut la fonction) ou sera mal récompensé (Novelli, instigateur des auto-entrepreneurs, une initiative plutôt libérale, sera mis sur la touche).

Le vote libéral se reconstituera

Cela ne signifie pas que le vote libéral ne ressortira pas tôt ou tard de la trappe. Je suis persuadé que le vote libéral se reconstruira, et c’est cet espoir qui me soutient, comme il soutient l’équipe de l’ALEPS et ses nombreux amis.

Mon pronostic est fondé sur une prévision économique et sur une détermination politique.

La prévision économique, c’est l’écart grandissant qui se marquera entre

les pays qui auront réalisé des réformes libérales et les autres. Cet écart s’est

déjà mesuré au moment du déclenchement de la crise : y a échappé le « groupe

des 14 » où l’on trouve en particulier le Canada, l’Australie, la Nouvelle Zélande et la Suisse. Il se mesure tout autant au moment de la sortie de la crise : s’en

sortent les Allemands, les Scandinaves, les Autrichiens, les Hollandais, les Slovènes,

les Polonais, les Tchèques et sans doute bientôt les Anglais, tandis que

s’enlisent les pays du Sud de l’Europe. D’ici à la fin de l’année, on aura assisté

à l’effondrement de l’économie française et à l’accroissement du chômage, qu’il

s’agisse à coup sûr de l’arrivée des socialistes au pouvoir, ou sans doute de la

poursuite de la ligne étatiste actuelle. L’opinion publique sera donc sans doute

plus réceptive au message libéral puisqu’« on aura tout essayé » (Mitterrand)…

sauf le libéralisme.

La détermination politique, c’est celle des libéraux eux-mêmes, qui vont

pouvoir enfin s’exprimer. Dans le scénario Hollande catastrophe, il se reproduira

certainement ce que nous avons vécu après 1981 : l’onde de choc a été tellement

forte que tout le monde devient enfin conscient des erreurs du passé et

revient aux choses sérieuses, donc au libéralisme. Dans le scénario Sarkozy sauvé

des eaux, avec des législatives dans la foulée, il sera temps pour les élus ou les

battus de se lancer dans l’émergence d’un nouveau parti ou au moins d’une

initiative du genre d’Idées Action (les deux pouvant d’ailleurs s’articuler). Ce sont

ces deux éventualités que l’ALEPS explore dès maintenant. Elles inspirent le

choix du sujet de notre Université d’Été : Libre Échange et Progrès Social. Car

il faut décider la classe politique à rompre avec le protectionnisme qui a recueilli

tous les suffrages de tous les candidats pendant cette campagne, et à proposer

les vraies solutions : en finir avec le « modèle social » et avec l’État Providence.

Les solutions de la liberté.

Pour conclure, je pourrais vous dire que les chants désespérés sont les chants les plus beaux. Mais je ne suis pas désespéré. Indigné, ou révolté, peutêtre ; mais pas désespéré. Car comme vous, amis fidèles de l’ALEPS, j’ai choisi de défendre une cause qui va au-delà des contingences, qui élimine tous les doutes, qui efface toutes les fatigues, et stimule toutes les énergies : la cause de la liberté, elle-même ordonnée à la dignité des êtres humains. Nous savons quetoute société qui ignore ou dégrade la personne est condamnée à disparaître, et que la civilisation a progressé en dépit d’épisodes, parfois longs, de barbarie.

Je continuerai, nous continuerons, à travailler au progrès de la civilisation. Au travail !

Bertrand LEMENNICIER

LA GAUCHE SERA-T-ELLE BATTUE À NOUVEAU EN 2012 ?

L’ANALYSE SPATIALE DU VOTE (1)

(1) Cette méthode originale, ainsi que ses applications dans des configurations politiquesdiverses, est présentée dans Lemennicier, Lescieux-Katir et Grofman (2010), Lemennicier, Lescieux-Katir (2010), et Lemennicier, Lescieux Katir et Vuillemey (2011). Elle a donné lieu à une conférence délivrée dans le cadre de l’Institut Turgot, dans les locaux de l’Aleps, le mardi 13 mars 2012. A notre grand regret, la place nous a manqué pour reproduire l’intégralité du texte et des graphiques.

Les sondages sur les intentions de vote constituent la méthode la plus répandue et la plus ancienne pour tenter d’anticiper les résultats des élections. Ils consistent en la réalisation d’un questionnaire auprès d’un échantillon jugé représentatif de l’ensemble d’une population. Si ces techniques ont été progressivement affinées, elles ne sont cependant pas les seules. Ainsi les économistes ont introduit dans la sphère politique des techniques de prévision propres à leur discipline. Depuis, les économistes font concurrence

aux politologues, produisant parfois des

prédictions sensiblement différentes. Aux États-

Unis, où l’analyse économique de la sphère politique

est plus développée qu’en France, les élections présidentielles de 2008

ont montré la diversité des méthodes employées : fonctions de votes estimées

par des techniques économétriques, simulations probabilistes, sondages

médians, panels d’experts, marché des futures ou betting odds (Jones, 2008).

Pour les élections présidentielles françaises de 2007, nous avons innové en

fondant nos prédictions sur l’analyse spatiale du vote. Cette méthode a donné

un excellent résultat un mois avant le premier tour. Nous nous proposons ici de

renouveler cette expérience en cherchant, sur la base des sondages de janvier

2012, à prédire le pourcentage de votes que peut obtenir le candidat de gauche

au second tour des élections présidentielles.

L’élection de 2012 vue par l’analyse spatiale

La méthode d’analyse spatiale de la démocratie, inspirée des contributions

de H. Hotelling (1929), A. Downs (1957) et S. Merrill III & B. Grofman (1999),

peut permettre d’éclairer les enjeux des élections présidentielles de 2012. Les

mérites de l’analyse spatiale sont doubles : non seulement elle constitue une

méthode efficace de prévision électorale, mais elle permet aussi d’interpréter le

comportement des acteurs politiques (candidats ou partis) lors d’une campagne.

Elle peut également permettre d’anticiper les comportements que l’on observera

lors du mandat politique suivant l’élection.

Afin de décrire le paysage politique français, nous effectuons un découpage

en cinq blocs : l’extrême gauche, la gauche, le centre, la droite et enfin l’extrême

droite. Il s’agit là d’une simplification mais cette représentation unidimensionnelle

permet néanmoins de rendre compte des changements dans la structure

de la compétition électorale française. Le modèle spatial des votes présuppose

donc des hypothèses. Nous en retiendrons trois :

1) que la position des candidats puisse être identifiée le long d’un axe

gauche-droite ;

2) que les électeurs votent pour leur candidat préféré, et non de manière

stratégique. La distribution des votes doit donc représenter les préférences réelles

des votants. Pour gagner, les candidats cherchent à se rapprocher des préférences

des électeurs ;

3) enfin, nous ne tenons pas compte des tentatives de manipulation du

système de vote qui consistent à favoriser les divisions à l’intérieur de son propre

camp ou dans le camp de l’opposition.

La première hypothèse recoupe des catégories habituelles en sciences politiques.

Ici, la classification est facilitée par une agrégation en cinq classes. De

manière générale, on peut supposer que la localisation des cinq groupes le long

de la dimension idéologique est figée dans la mesure où la localisation des partis

est contrainte par leur histoire et par les paradigmes que l’activité militante,

notamment à gauche, a imposés. La deuxième hypothèse est plausible, dans la

mesure où un système électoral à deux tours favorise souvent le fait que les

électeurs votent pour le candidat le plus proche de leurs idées au premier tour.

La dernière découle de la compétition entre les candidats des divers partis politiques

et de la multiplicité des candidatures, comme en 2002. Pour cette élection,

il semble raisonnable de la formuler.

Une fois ces hypothèses admises, Downs affirme que le parti qui remporte

les élections est celui qui est le plus proche de l’électeur médian. Dans un pays

comme la France où la distribution de l’électorat apparaît bimodale sur la longue

durée (avec deux pics de concentration de l’électorat à gauche et à droite, plutôt

qu’un seul au centre), cette approche spatiale doit être modifiée pour prendre en compte cette structure particulière de la distribution des votes : dans une

élection à deux tours, la gauche et la droite ne peuvent trop dériver vers le centre

dès le premier tour, car elles perdraient alors une fraction trop importante de

leur électorat, qui se reporterait respectivement sur leur gauche et sur leur droite

(vers les extrêmes). Pour prendre en compte ce fait, nous considérons que le

vainqueur d’une élection est le parti qui présente le mode le plus élevé à proximité

de l’électeur médian.

Le tableau 1 donne la distribution des votes et intentions de votes aux élections

présidentielles de 2007 et 2012. Il indique aussi la distance entre le mode

le plus élevé de chaque camp et l’électeur médian global en excluant l’hypothèse

que les électeurs de chaque camp votent pour le camp opposé. Ils reportent

leurs voix sur le candidat le plus proche.

Tableau 1.

Distribution des votes et intentions de votes aux élections présidentielles de 2007 et 2012

Selon l’analyse spatiale des votes c’est le candidat de droite qui devrait l’emporter car c’est lui qui a le moins de votes à saisir sur sa gauche en direction

de l’électorat centriste comparé à son adversaire qui doit en remporter beaucoup

plus sur sa droite. La représentation graphique du tableau 1 a l’avantage de faire

percevoir immédiatement la bimodalité de la distribution des votes à la présidentielle

de 2007 par famille politique et celle prévue par les intentions de votes

au 19 janvier 2012. Une distribution unimodale signifie que 90 % des électeurs

sont proches des préférences de l’électeur médian. Cela traduit un fort consensus des citoyens quant à la gestion politique que doit mener le gouvernement. En

revanche, une distribution bimodale voire multimodale traduit l’inverse. Les électeurs

s’opposent très fortement quant au rôle du gouvernement et de la politique à mener. Cette caractéristique est bien française et n’est pas nouvelle.

 

Graphique 1.

Distributions des intentions de votes en 2007 (pointillés) et 2012 (tirets),

distribution réelle en 2007 (trait plein)

Dans le cadre d’un scrutin proportionnel, d’une répartition uniforme des préférences et trois partis politiques, le parti qui s’installe au centre capte des

votes sur sa gauche comme sur sa droite, tandis que les deux autres partis captent

les votes aux extrêmes. Avec un scrutin majoritaire, il en va autrement. Lorsque

le parti de gauche déplace son idéologie vers le centre, il conserve son électorat

sur sa gauche tant qu’aucun parti dissident, ne cherchant pas à gouverner, ne

décide de s’installer à l’extrême gauche. Il en va de même pour le parti de droite

lorsqu’il déplace son idéologie vers le centre, il garde les électeurs d’extrême

droite tant qu’aucun parti, ne désirant pas gouverner, ne s’installe pas sur sa

droite. La base électorale du parti centriste se réduit alors rapidement. L’expérience

montre que, dans des régimes à scrutin majoritaire, les partis centristes

disparaissent au sein des autres partis de droite ou de gauche. L’UDF de François

Bayrou est le dernier exemple d’un parti centriste victime de cette loi et qui n’a pas encore été absorbé entièrement par le grand parti de droite qu’est l’UMP.

À gauche, depuis longtemps, les partis centristes ont été absorbés par le parti

socialiste (souvenons-nous des radicaux de gauche). Cela illustre l’importance du

mode d’élection, scrutin proportionnel ou majoritaire sur le positionnement des

partis sur l’axe politique gauche-droite.

Si nous supposons que les préférences des électeurs sont distribuées symétriquement

à gauche comme à droite selon une loi statistique normale, le mode

le plus élevé et la médiane sont confondus au centre sur l’axe gauche-droite.

Dans une telle constellation des préférences, deux grands partis vont émerger

et se situer près de l’électeur médian qui est juste au centre. En effet pour avoir

des députés, ils sont contraints de capturer l’électeur médian, et le déplacement

de leur idéologie vers le centre leur rapporte plus de voix qu’ils n’en perdent sur

leur gauche (si le parti est de gauche) ou sur leur droite (si le parti est de droite)

du fait même de la distribution des préférences des électeurs puisqu’il y a de plus

en plus d’électeurs quand on se rapproche du centre.

Les deux partis vont poursuivre des programmes politiques similaires qui,

en s’étendant un peu sur la droite comme sur la gauche, vont satisfaire la grande

majorité des électeurs. La démocratie est politiquement stable et consensuelle.

Si la distribution des préférences est biaisée à droite (le mode le plus élevé et la

médiane sont sur la gauche de l’axe gauche-droite avec un aplatissement à

droite), il y a un grand nombre d’électeurs qui partagent les mêmes préférences

situées à gauche sur l’axe gauche-droite. La localisation de l’électeur médian est

telle que c’est le parti avec le mode le plus élevé et le plus proche de l’électeur

médian qui prend le pouvoir. Le pouvoir passe dans les mains d’autres hommes

politiques et électeurs, situés idéologiquement plus à gauche. Il est alors difficile

aux partis centristes ou de droite de s’adapter à cause de l’immobilité idéologique,

mais, avec le temps, si les hommes politiques des partis centristes et de

droite veulent gouverner, ils vont malgré tout modifier leur image de marque et

déplacer leur idéologie vers l’électeur médian situé à gauche. (…)

Pour gouverner, la coalition des partis de gauche et de droite doit se rapprocher

du centre et en même temps offrir un programme qui n’amène pas les

électeurs du parti de gauche à se reporter sur le parti d’extrême gauche. Ce qui

vaut à gauche vaut à droite. Mais en offrant des politiques économiques et

sociales qui donnent satisfaction à des électeurs situés à gauche, on crée une

tension dans le pays car une majorité d’électeurs s’y opposent : tous ceux situés

à droite de la gauche. Si la coalition n’offre pas ce large spectre de politique,

elle perd les élections car les électeurs de gauche reportent leurs votes sur le

parti d’extrême gauche. Cette distribution n’est sans doute pas stable. Elle tend

au mieux vers une distribution bimodale (biaisée à droite ou à gauche), les électeurs

des extrêmes se ralliant au mouvement des partis de gauche à gauche et

de droite à droite. Avec une distribution bimodale extrême où le poids des

extrêmes excède celui des partis situés à l’intérieur ou une distribution plus

modérée, on s’attend à une instabilité de la vie politique car les deux partis

dominants sont idéologiquement opposés. Cette situation est jugée par

A. Downs comme prérévolutionnaire, car aucun gouvernement ne peut plaire

à une majorité franche d’électeurs.

Le poids de l’incertitude

Le problème principal que rencontre l’homme politique est l’incertitude qui pèse :

1) sur la localisation de l’électeur médian global (celui qui permet d’emporter 50 % des votes plus un) et celui de son propre camp ;

2) sur les profils de l’électeur médian global et de son camp.

En effet, dans un scrutin majoritaire à 2 tours, si le candidat veut gouverner,

il devra proposer un programme politique correspondant aux préférences de

l’électeur médian global mais aussi à celui de son camp. Or, les préférences de

l’un et l’autre peuvent être très éloignées rendant impossible un programme

gouvernemental satisfaisant les deux types d’électeurs médians. Cette incertitude

sur la localisation et sur le profil de ces deux électeurs pivot est à la politique ce que le sel est à la vie. Sans sel, la vie est fade.

Paradoxalement les sondages offrent une information privilégiée sur la distribution

des électeurs et donc sur la localisation de l’électeur médian global ou

de chaque camp. Cette incertitude peut alors être réduite par une bonne compréhension

de la structure de cette distribution (la bimodalité ou l’unimodalité) et

non pas sur les intentions de votes en tant que telles. C’est cette information

que nous utilisons pour prédire les résultats des élections en postulant un

comportement rationnel de la part des hommes politiques qui disposent de la

même information que nous. S’ils sont rationnels, ils ont compris la structure de

la distribution des votes et agissent en conséquence. Nous allons revenir un peu

plus loin sur cette question.

Nous appliquons la théorie spatiale de l’électeur médian à la distribution des intentions de vote fournies en janvier 2012, à 100 jours des élections, par la presse quotidienne. Le tableau 2 suivant présente les résultats des intentions de votes selon divers instituts de sondages entre la première semaine et la troisième semaine de janvier 2012. Ils convergent, par famille politique, plus ou moins vers la même distribution bimodale à 1 ou 2 % près. En nous reportant au tableau 1, on observe une remarquable stabilité de la distribution bimodale à 9 mois de distance quand on prend l’hypothèse de François Hollande. En mai 2011, la distribution est fort semblable à celle de janvier 2012.

Tableau 2.

Intentions de votes en janvier 2012 pour différents instituts de sondages.

Le candidat de droite est toujours le plus proche, et ce d’une façon plus

marquée, de l’électeur médian global. Il devrait donc l’emporter. Il lui faut capter

beaucoup moins de votes sur sa gauche au centre que son adversaire de gauche

sur sa droite en direction du centre. (…) On le voit, nos estimations sont fort éloignées de celles avancées par les différents sondeurs qui annoncent la gauche largement victorieuse en 2012. Les prévisions des sondeurs dévoilent une anomalie soit quant à nos estimations, soit quant au rôle joué par la pression des médias sur l’opinion publique. En effet, pour les précédentes élections, l’écart de prévision entre le sondage et la réalité ou notre estimation de 2007 n’a jamais excédé 6 %. Or cette fois, il s’agirait d’un écart proche de 10 %. En 1981, 9 mois avant les élections, les sondages sous-estimaient de 8 % le score de François Mitterrand. (…)

Le seul candidat de gauche susceptible de l’emporter sans l’appui de la droite, avec notre méthode de prévision, était Dominique Strauss Kahn (DSK).

Ce candidat se trouvant dans l’impossibilité de se présenter, aucun candidat de gauche, avant les primaires socialistes, n’était dans la capacité de remporter l’élection présidentielle de 2012. Le choix de François Hollande (le mieux placédes candidats socialistes) par les électeurs socialistes ne modifie pas notre prédiction.

Si les hommes politiques sont rationnels, ils comprennent la structure d’interaction dans laquelle ils sont immergés. Ils comprennent donc les contraintes imposées par la structure bimodale de la distribution des votes à laquelle ils font face, compte tenu du mode de scrutin majoritaire à deux tours.

Au premier tour, ils doivent repérer la localisation de l’électeur médian de

leur propre camp et situer leur programme politique en référence à cet électeur

médian. En effet, par définition de la bimodalité, le mode et la médiane de

chaque camp sont proches l’une de l’autre. Se rapprocher de l’électeur médian

de son camp permet alors de gagner plus de votes qu’en situant son programme politique à proximité de l’électeur médian global car dans ce mouvement on perd plus de vote sur sa gauche (respectivement sur sa droite) que l’on en gagne.

En revanche, au second tour, il faut gagner le vote de l’électeur médian global et donc avoir un programme politique qui permette de perdre moins de voix que son adversaire de l’autre camp (contraint lui aussi à la même manoeuvre)dans ce déplacement vers l’électeur médian global. Tout dépend de la forme et de l’épaisseur du point-selle de cette distribution bimodale au centre de la distribution.

L’électeur médian global est-il au centre gauche ou au centre droit ?

Le candidat de gauche va-t-il perdre plus de voix en déplaçant son programme vers l’électeur médian global que son adversaire de l’autre camp ?

Quelle stratégie pour la gauche ?

Pour passer le premier tour, François Hollande doit se positionner à proximité

de l’électeur médian de son camp (gauche et extrême gauche), qui se trouve

à 20 % à partir de l’axe de gauche. Face à lui, si l’extrême-gauche parvenait à

proposer une candidature unique se situant sur l’électeur médian de gauche –

positionnement de Jean-Luc Mélenchon, Montebourg et Aubry –, il se retrouverait

alors en situation défavorable sur sa droite. En « gauchisant » son discours,

donc en se rapprochant de l’électeur médian de son camp, François Hollande

laisserait le centre récupérer jusqu’à 15 % des votes (la moitié de 30 % qui est

la distance entre l’électeur médian de gauche et celui global qui se situe au

centre). Dans l’hypothèse d’une candidature unique du centre (François Bayrou,

qui cependant est loin d’être seul sur son segment politique), il risquerait de ne

pas franchir le premier tour au profit de Bayrou. Auquel cas ce dernier risquerait

de devenir Président de la République en 2012. S’il colle trop son programme politique sur l’électeur médian global, il peut se faire dépasser par le candidat qui est sur sa gauche et être éliminé au premier tour.

Face à ces deux pièges, on comprend mieux rétrospectivement la tactique de François Hollande : pratiquer ce que, depuis les remarques de Downs, les politologues appellent l’ambiguïté. C’est-à-dire être le plus obscur possible sur sa position partisane entre l’électeur médian global et l’électeur médian de son camp.

Cela permet d’expliquer la critique qui lui est faite par les médias et la droite.

François Hollande est rationnel dans son attitude. En janvier 2012, le programme

de la gauche devant les militants était ancré sur l’aile gauche du parti, mais une

semaine après les mesures concrètes étaient beaucoup plus proches du centre

gauche ! Ce qui est une démonstration de la théorie spatiale du vote in vivo.

Quelle stratégie pour la droite ?

L’UMP, si l’on en reste aux sondages, aurait des chances infimes de remporter

les élections présidentielles de 2012. A l’heure actuelle, Nicolas Sarkozy

est menacé dès le premier tour par Marine Le Pen. Au-delà de cette vue assez

simple donnée par les sondages, l’analyse spatiale permet une compréhension

plus fine des mécanismes en jeu, à trois niveaux au moins. Premièrement, elle

permet de mieux comprendre le piège dans lequel Nicolas Sarkozy est tombé

au lendemain des élections de 2007, et qui explique la faiblesse relative de sa

popularité actuelle. En outre, elle permet de comprendre la stratégie en cours de « re-droitisation » de Nicolas Sarkozy, qui devrait être poursuivie tout au long de la campagne. Enfin, l’approche spatiale permet de relativiser fortement l’avance que certains sondages donnent au candidat de gauche en cas de second tour gauche-droite.

Revenons en arrière. En 2007, Nicolas Sarkozy a gagné les élections par

un discours ancré à droite qui, plutôt que de partir à la « chasse aux voix » du

Front National, lui permettait de se situer exactement sur l’électeur médian de

droite. Ainsi notamment s’expliquait son score élevé au premier tour (31,18 %,

bien au-delà des 19,88 % réalisés par Jacques Chirac en 2002, qui se situait

plus loin de l’électeur médian de droite). Dès le soir du premier tour, Nicolas

Sarkozy a recentré son discours, avec pour objectif de se rapprocher de l’électeur

médian. Au lendemain de son élection, il a poursuivi ce mouvement en pratiquant

l’« ouverture » à plusieurs personnalités venues du PS (Bernard Kouchner,

Jean-Pierre Jouyet ou Éric Besson, dont le rapprochement s’est opéré avant

l’élection) ou de la gauche plus largement : Fadela Amara, Martin Hirsch. En

outre, cette stratégie de récupération a eu pour conséquence de déstabiliser

profondément le Parti Socialiste. En ce sens, Nicolas Sarkozy a commencé dès

2007 la campagne de 2012 en affaiblissant le parti adverse.

Si l’on songe à la distribution bimodale de l’électorat français, un tel recentrage

a eu pour conséquence nécessaire une baisse de la popularité de Nicolas Sarkozy sur sa droite. Alors que le Front National avait atteint en 2007 son étiage sur le coeur de son électorat (10,44 %), il est logiquement remonté dans les intentions de vote jusqu’à 21 %. Une partie de ses électeurs de 2007 s’est

retournée vers Jean-Marie Le Pen, puis aujourd’hui vers sa fille. Dans le même temps, Nicolas Sarkozy a fortement baissé dans les sondages : il a perdu sur sa droite une popularité qu’il n’a pas regagnée sur sa gauche. D’une part, d’autres candidats potentiels incarnent mieux que lui les idées du centre-droit (François Bayrou), d’autre part, comme la distribution bimodale le suggère, en se rapprochant de l’électeur médian global, il perd plus de voix qu’il n’en gagne.

La seconde partie du mandat marque un revirement. Depuis le remaniement

du 14 novembre 2010, l’ouverture est terminée et le gouvernement s’est

recentré sur quelques personnalités historiques de la droite (Alain Juppé, Gérard

Longuet). Le discours gouvernemental est également plus marqué à droite, ainsi

qu’en témoignent les déclarations de Claude Guéant sur l’immigration ou la

présence musulmane en France, ou le débat polémique sur la laïcité initiée par

Jean-François Copé. Par cette stratégie nouvelle, il apparaît clairement que

Nicolas Sarkozy entend se situer à nouveau sur l’électeur médian de droite, ce

qui lui avait permis de l’emporter en 2007.

Pour Nicolas Sarkozy, cette re-droitisation est indispensable s’il entend

passer le premier tour et gagner le second tour en 2012, car elle lui permet

d’approcher de l’électeur médian de droite. Dans les 3 mois qui précèdent l’élection

présidentielle, elle devrait donc se poursuivre. Cependant, cette stratégie

n’est pas sans coût. Ainsi, elle accroît la distance de Nicolas Sarkozy avec la

partie gauche de son électorat. La candidature de François Bayrou (13,5 % des

votes en janvier mais seulement 12 % en mars) et de Dominique de Villepin (2,5 % des votes en janvier et 1 % en mars) démontre cependant que Sarkozy ne perd pas trop de votes dans ce déplacement.

Quelle stratégie pour le centre ?

Il est toujours étonnant de voir qu’un homme politique (François Bayrou)

cherche à se positionner au centre, à proximité de l’électeur médian, avec un

scrutin majoritaire à un ou deux tours et une distribution bimodale des votes !

Par définition, ce mode de scrutin est fait pour éliminer les partis centristes qui

sont contraints d’intégrer les partis de droite ou de gauche pour avoir des élus

par opposition à un scrutin proportionnel qui fait du parti centriste celui qui

retrouve ses représentants au parlement dans tous les gouvernements car dans

cette configuration le député centriste est le décideur médian. Par ailleurs, la

bimodalité fait que si François Bayrou était élu, il n’obtiendrait pas de majorité

stable pour gouverner. Même si 15 à 20 % des électeurs souhaitent que l’on gouverne au centre, ces derniers oublient qu’ils ne représentent qu’une minorité de citoyens dans l’arène politique et ne pourraient dégager une majoritéparlementaire pour pouvoir gouverner.

Si François Bayrou déplace son positionnement

idéologique à gauche, il va perdre des votes sur sa droite. Il suffit

alors à François Hollande de faire un petit pas vers le centre pour éliminer ce

candidat dès le premier tour. Ce qui est vrai d’un déplacement à gauche est vrai

aussi pour lui à droite. On voit donc que lui aussi cultive l’ambiguïté quant à son

positionnement pour maximiser le nombre de ses votes. En effet, même avec

un petit parti, peu représentatif (puisqu’absorbé en majorité par les deux grands

partis PS et UMP), Bayrou est en mesure de tirer un bénéfice privé pour luimême

et son petit parti du fait du mode de financement public des partis politiques

en France fondé sur leurs résultats aux élections. Ce peut-être une explication

« rationnelle » de la présence d’un candidat centriste qui sait que

« normalement » dans un régime électoral avec scrutin majoritaire à un ou deux

tours, les chances de l’emporter sont faibles.

Quelle stratégie pour les extrêmes ?

A l’inverse des partis proches du centre, les partis à l’extrémité (gauche ou

droite) de l’axe droite gauche, pour le premier tour des présidentielles, cumulent

30 % des votes soit le tiers de l’électorat. L’extrême gauche (respectivement

l’extrême droite) n’a aucune crainte de voir un parti s’installer sur sa gauche

(respectivement pour l’extrême droite sur sa droite). Chacun de ces partis peut

afficher clairement son programme. En revanche, pour gouverner ou peser sur

le futur gouvernement, ils doivent se rapprocher de l’électeur médian de leur

propre camp (gauche ou droite). Comme dans chaque camp la distribution des

votes est à un seul sommet, ils gagnent plus de vote à se rapprochant de cet

électeur médian qu’ils n’en perdent sur leur gauche (respectivement sur leur

droite). Se rapprocher de l’électeur médian de chaque camp impose une ressemblance

entre les programmes de gauche et d’extrême gauche (respectivement

de droite et d’extrême droite) accentuant ainsi pour l’électorat la bipolarité

de la distribution des votes. Le point crucial, dans cette histoire est la montée

des extrêmes facilitée par l’abstention. 2007 a été exceptionnel : le taux d’abstention

a été très faible pour la présidentielle et le poids des extrêmes a diminué.

Si la tendance observée avant 2007, et en excluant cette présidentielle, se prolonge,

le poids des extrêmes peut excéder celui des partis du gouvernement.

Nous entrons alors dans une période d’instabilité politique où les partis de gouvernement sont devenus minoritaires. Comme le souligne A. Downs nous entrerons alors dans une période révolutionnaire. (…)

L’impossibilité de prédictions en économie peut-elle s’étendre à la politique ?

On peut terminer cette réflexion sur la question de la validité des prédictions ou prévisions en sciences politiques par rapport à la finance de marché. On peut se poser la question de savoir pourquoi, sur ce marché, on peut prévoir lesrésultats alors que sur un marché financier il en va tout autrement. Imaginez la

petite histoire suivante. Vous êtes un nuage. Lors des prochaines courses de

chevaux sur l’hippodrome de Saint-Cloud, un météorologiste, qui prévoit avec

une grande exactitude que les nuages vont arroser le champ de course pour le tiercé de dimanche prochain, décide de parier sur les chevaux qui courent vite en terrain lourd. Vous qui êtes un nuage, vous avez eu vent de cette prédiction.

Que faites-vous si vous êtes rationnel ? Vous allez voir vos copains les nuages

et vous décidez de contourner l’hippodrome de Saint-Cloud et d’arroser le Bois

de Boulogne. Entre-temps vous pariez sur des chevaux qui courent vite en terrain

sec. Vous déjouez la prédiction et vous empochez les profits. Le météorologue

peut prédire parce que les nuages n’agissent pas et ne sont pas rationnels. La

théorie financière moderne a développé ce concept à la suite de tests empiriques

sur l’évolution des prix sur les marchés financiers. Les changements de prix

d’une semaine à l’autre sont totalement indépendants comme si on avait tiré au

hasard le prix d’une période à l’autre. Ce résultat est une surprise pour le statisticien

et l’a été un court instant pour l’économiste, le temps qu’il se rende

compte qu’un tel résultat est justement ce que prédit la théorie de l’arbitrage sur

un marché quelconque.

En fait, les prévisions électorales se situent entre ces deux extrêmes. Les

électeurs ne sont pas des nuages mais des êtres humains rationnels. Cependant,

pour des élections, faute de profits prévisibles à la clef, (les électeurs peuvent de

manière non intentionnelle bénéficier individuellement des conséquences de la

politique menée par leurs ennemis idéologiques ou de classe) ils agissent rationnellement

de manière irrationnelle contrairement à ce qu’ils font sur un marché

boursier. C’est cette différence essentielle qui laisse une marge à notre méthode

mais aussi aux astrologues comme aux prévisionnistes, sondeurs, économètres

et parieurs, de tenter leur chance en prédisant l’avenir et peut-être de réussir.

Le marché alors retrouve une supériorité qui est due au fait que les individus

décisifs dans la détermination des prix et donc dans la prévision des pourcentages

de votes qui iront aux candidats sont les offreurs et demandeurs marginaux et non infra-marginaux. Ils sont en général les plus motivés et ceux qui investissent le plus dans la prévision. Ils sont en fait les vrais spéculateurs. Or sur un telmarché des futurs, seuls les bons ou les plus chanceux survivent. Ce qui explique la performance du marché des prévisions électorales.

Conclusion

Il sera intéressant de confronter les estimations proposées dans ce texte

avec les résultats du premier et deuxième tour de 2012 pour valider cette

méthode d’estimation qui a été si performante en termes de prédiction ex ante

en 2007. En effet, l’analyse spatiale de la politique française permet de nuancer

fortement les résultats annoncés par les sondeurs, qui prédisent pour les élections

présidentielles de 2012 une large victoire de la gauche dans la plupart des

scénarios. Compte tenu de la distribution bimodale de l’électorat français (qui

prévaut sous la IVe et la Ve République), l’analyse spatiale nous permet aussi

d’analyser les stratégies et tactiques des candidats et des partis. Pour les candidats des deux grands partis dits « de gouvernement » (UMP et PS), le fractionnement du centre et des extrêmes demeure la meilleure garantie de succès aupremier tour, aussi longtemps qu’ils parviennent à réaliser l’unité de leur propre camp. De surcroît, la multiplicité des candidats leur laisse davantage de marge de manoeuvre pour se rapprocher de l’électeur médian, au centre, sans encourir un risque trop grand d’être battu au premier tout.

Jean-Yves NAUDET

UNE DETTE PUBLIQUE IMMORALE ? (1)

(1) Intervention délivrée lors du 6e Colloque sur l’actualité de la doctrine sociale de l’Église

organisé par la Fondation de Service Politique et l’Association des économistes catholiques, le samedi

11 février à Paris, sur le thème Crise économique, crise politique, crise morale.

Notre rencontre porte un titre qui évoque la triple dimension de la crise : économique, politique, morale. La questionde la dette publique est au coeur de cette problématique : c’est une question économique, puisqu’elle porte sur un problème financier et budgétaire ; c’est une question politique, puisqu’elle concerne les déficits cumulés des finances publiques et que le vote du budget est un acte politique ; mais c’est aussi une question morale. Mais pour bien poser une question d’ordre éthique en économie, il faut d’abord comprendre la question économique elle-même : quelle est l’ampleur de la dette publique et d’où vient-elle ?

Une dette publique faramineuse

Ce n’est pas dans l’histoire la première crise des dettes souveraines et

certaines ont déjà conduit des États à la banqueroute. Mais la crise actuelle est

d’une ampleur exceptionnelle par les montants concernés comme par le nombre

de pays touchés. Une dette publique vient d’emprunts faits par la puissance

publique à l’occasion de déficits budgétaires non couverts pas la création monétaire.

Si les dépenses publiques dépassent les recettes (fiscales pour l’essentiel),

le déficit doit être comblé par appel à l’épargne et donc par l’emprunt. Si le

phénomène se poursuit dans le temps, les emprunts de l’année s’ajoutent aux

emprunts non encore remboursés des années précédentes, ce qui donne le total de la dette publique. Celle-ci trouve son origine dans les déficits du budget de l’État, mais aussi dans ceux des organismes publics de protection sociale et des collectivités locales.

Le montant exceptionnel de la dette actuelle provient de l’accumulation de

trois phénomènes : un déficit durable, structurel des budgets publics (le dernier

budget français à l’équilibre remonte à 1974), les politiques keynésiennes de

relance de 2009, par hausse des dépenses publiques, face à la récession, qui

s’ajoutent aux politiques de relance plus anciennes, comme en France celles de

1975 ou de 1981, et enfin la récession elle-même (qui entraine moins de recettes

fiscales à taux d’impôt inchangé, puisque la masse imposable diminue).

La dette publique française au sens de Maastricht est de 1693 milliards

d’euros à la fin du second trimestre 2011, soit 86,2 % du PIB. Certains éléments

n’y figurent pas, comme les retraites des fonctionnaires, que l’État devra bien

payer, ce qui nous mène au delà de 2 000 milliards. Mais restons sur les chiffres

officiels. Ceux-ci sont abstraits pour nos compatriotes, mais cela représente une

dette publique par habitant de 25 884 euros, soit environ 57 000 euros par

ménage (au sens de l’INSEE) ou encore 100 000 euros pour une famille

moyenne (deux parents, deux enfants). La comparaison est pertinente, puisque

ce sont bien les Français qui devront rembourser. A titre de comparaison, la

dette privée des ménages (pour leur logement ou leurs achats à crédit) est de

15 273 euros par personne. La dette publique représente donc presque le

double de la dette privée.

La dérive est ancienne, puisqu’en 1978, la dette publique française était

encore à 20 % du PIB, 36 % à la fin des années 80, 60 % à la fin des années

90n bien plus de 80 % aujourd’hui et la dérive se poursuivra mécaniquement,

selon les prévisions officielles, pour se rapprocher cette année des 90 %

(88,3 %). Les contraintes des traités européens (60 % du PIB maximum pour la

dette, 3 % pour le déficit annuel) n’ont pas empêché, ni en France, ni ailleurs,

de faire exploser cette limite, qui n’était pourtant qu’une « règle d’or » très atténuée.

De telles digues se révèlent bien fragiles en l’absence d’une volonté politique

claire.

Une dérive ancienne,

un déficit de croissance

Les Français n’ont pas toujours conscience d’autres caractéristiques de cette dette. D’abord, le budget est alourdi chaque année du poids de la charge de la dette, ce qui veut dire du seul paiement des intérêts : environ 50 milliardsd’euros, presque autant que toutes les recettes de l’impôt sur le revenu ou encore

que les dépenses de l’enseignement scolaire : c’est devenu pratiquement le premier

poste de dépenses du budget. Cela plombe durablement les finances publiques

et souligne aussi l’enjeu du taux d’intérêt auquel on emprunte (d’où les

débats autour de la notation des États, qui indique le degré de confiance qu’inspirent

ceux-ci) : une hausse du taux de l’emprunt, c’est une hausse de la charge de la dette, d’où l’importance des différentiels de taux entre l’Allemagne et les pays les moins solvables. Plus encore que les agences de notations, c’est le différentiel de taux d’intérêt qui traduit l’opinion de marchés, c’est-à-dire des préteurs, sur la solvabilité d’un pays. Quand les taux dépassent 20 % comme en Grèce, on comprend que c’est la survie du pays qui est en jeu.

Un autre élément essentiel est l’internationalisation de la dette : la dette française est à plus de 70 % détenue par des non-résidents, dont les deux tiers vivent en dehors de l’Union européenne : un pays surendetté est un pays dépendantet une dette excessive détenue par de non résidents implique une perte de souveraineté (ce qui n’est pas le cas de tous les pays : la dette publique japonaise est considérable, mais elle est détenue par des résidents).

Autre question dont nos compatriotes n’ont pas conscience : le remboursement

du capital. Pour l’instant, il est impossible, puisque les budgets continuent

à être en déficit (même si ceux-ci ont été réduits) : il ne reste rien pour rembourser.

Dans ces conditions, lorsque les emprunts arrivent à échéance, l’État

emprunte à nouveau. Emprunter, pour rembourser les emprunts, dans le secteur

privé cela s’appelle de la cavalerie et conduirait un chef d’entreprise devant les

tribunaux ; mais les États, eux, se le permettent.

C’est ce qui explique qu’année après année, les besoins de financements

publics dépassent largement les déficits de l’année. Ainsi, pour 2012, la France

devrait emprunter sur les marchés 178 milliards d’euros, dont environ 78 milliards

pour le déficit 2012 (la réalité sera plus élevée avec la récession qui diminue

les recettes fiscales, mais restons aux chiffres officiels) et environ 100 milliards

d’emprunts pour rembourser les emprunts venant à échéance : il y a là une fuite en avant pathétique. Pour l’ensemble de la zone euro, c’est 811 milliards d’euros qu’il faudra trouver pour la seule année 2012 : Où et auprès de qui ? A quel taux ? Au prix de quels sacrifices ? Tout cela passe le sens commun.

La France n’est qu’un exemple, pas le pire, pas le plus sage non plus,

puisque son endettement se situe au dessus de celui de la moyenne de l’union

européenne (80 %). C’est en Europe et notamment dans la zone euro que la

crise des dettes souveraines est la plus aigue. Certes, les Américains ont une

dette publique colossale (100 % du PIB), mais le dollar reste la monnaie de

référence et leur banque centrale monétise largement leur dette (ce qui peut se

traduire un jour en inflation) et on vient devoir ce qu’il en était pour le Japon,

dont la dette publique atteint 229 % du PIB. En Europe, la Grèce en est à 139 %,

l’Italie à 120 %, l’Irlande à 101 %, l’Allemagne à 80 % (mais avec des perspectives

meilleures car son déficit annuel est plus faible qu’ailleurs).

Notons quelques autres pistes de réflexion. D’abord, la dette est essentiellement

dûe en France à l’administration publique centrale (près de 80 %), le reste

se partageant entre les collectivités locales et la sécurité sociale. La responsabilité

politique (gouvernement, parlement) est donc au coeur de la question des dettes

publiques. Cet endettement sert avant tout à financer des dépenses de fonctionnement,

puisque les dépenses d’investissement ne représentent qu’environ 4 %

du budget. Sans engager la discussion sur les moyens de réduire la dette, notons

que la France détient le record des dépenses publiques par rapport au PIB, soit 56,6 % du PIB en 2010.

Autrement dit plus de la moitié du PIB passe par des organismes publics ou parapublics (État, sécurité sociale, collectivités locales) ; sans vouloir faire de polémique, cela relativise le discours de ceux qui dénoncent la dérive « ultralibérale » de la politique française.

Tout ceci est connu ; les conséquences économiques sont évidentes : la

dette pèse sur la croissance et crée un effet d’éviction en détournant l’épargne

des investissements productifs, plombe l’avenir, menace l’équilibre financier des

préteurs confrontés au risque de non-remboursement, entraîne un risque d’inflation

si la dette est monétisée, menace la souveraineté du pays, peut provoquer

un effet domino quand les pays ont la même monnaie, sans que ces déficits

n’aient aucun effet positif sur la croissance. Le mur de la dette est devenu un

enjeu majeur, qui paralyse toute initiative et imposera des sacrifices pour sortir

de cette impasse. Cette erreur économique est aussi une faute morale.

Une immoralité majeure

Le Conseil permanent de la Conférence des évêques de France a publié le

3 octobre 2011 des « éléments de discernement » en vue des élections de 2012.

On y trouve des rappels concernant la vie naissante, la famille, l’éducation, la

fin de vie, etc. mais « pour aller plus loin », notamment sur les questions économiques,

les évêques nous invitent à relire « grandir dans la crise », un texte du

Conseil famille et société de mars 2011 ; on y trouve ceci : « La crise couvait

depuis longtemps. Elle s’est manifestée d’abord dans le domaine écologique.

Puis les crises alimentaire, financière, économique, monétaire et sociale se sont succédées rapidement, révélant une crise bien plus profonde, une crise spirituelle, une crise de sens ».

Monseigneur André Vingt-Trois, lors du discours d’ouverture de l’assemblée

de printemps des évêques, pointe un élément plus précis : « L’illusion d’une

grande distribution des fonds publics continue de masquer les failles structurelles

de notre pays et contribue à prolonger les rêves d’une société de consommation

sans rapport réel avec les moyens disponibles, ni dans les foyers, ni dans la

société. ». Le cardinal-archevêque de Paris ne met-il pas l’accent sur une question

morale centrale, celle du mensonge : persuader que chacun, individuellement

ou collectivement, peut vivre au-dessus de ses moyens. Le cas de l’État est pire,

car il ne trouve ses ressources qu’auprès des contribuables. Il y a donc mensonge

quand on fait croire que l’État peut vivre au dessus de ses moyens, c’est-à-dire

de nos moyens, et qu’il lui suffit de fixer ses dépenses sans référence aux recettes,

et de trouver ensuite des pseudo-recettes grâce à l’emprunt. Même un État n’est

pas au dessus de la réalité et nul ne peut vivre éternellement à crédit, pas même

lui. La réalité se venge, comme on le voit avec la crise des dettes souveraines.

Il y a immoralité à faire croire qu’on peut avoir des dépenses publiques sans

rapport avec la capacité contributive du pays.

N’y a-t-il pas aussi une fuite en avant vers le toujours plus, vers l’illusion

que l’on peut attendre de la manne publique, donc des autres, de quoi dépenser

plus. Ce que les évêques résument par la formule « dans nos sociétés, chacun

revendique toujours plus ses droits sans beaucoup s’inquiéter de ses devoirs ».

Et l’un des devoirs, c’est de se demander quelle charge on fera peser sur les

autres, via la manne publique. Comme celle-ci ne suffit pas à satisfaire toutes

les demandes, le recours au déficit et à l’emprunt est la conséquence de cette

méconnaissance de nos devoirs. Les politiques, responsables ultimes du bien

commun, n’ont-ils pas pour fonction de montrer les limites de ce mécanisme

dans lequel chacun croit pouvoir vivre au détriment de tous les autres ? Les

évêques nous rappellent que « le mode de vie qui est le nôtre depuis quelques décennies ne pourra pas être celui de tous les pays du monde, ni même se maintenir perpétuellement tel quel chez nous ».

Lors du discours d’ouverture de l’Assemblée plénière de novembre 2011,

le président de la conférence épiscopale française a souligné la gravité de la crise

« qui n’est pas simplement », selon lui, « une crise de la gouvernance » ou « une

crise de la distribution des revenus ». Parmi les risques, il évoque celui-ci : « laisser

croire que nous pouvons indéfiniment continuer de vivre à crédit. En accumulant

les déficits et le poids de la dette, qui obère les investissements pour l’avenir, on

consommera les chances des jeunes générations et on mettra sur leurs épaules

un fardeau insupportable. Même si nous savons que la consommation est un

des leviers de la croissance, nous ne pouvons pas continuer à laisser dépendre

toute l’activité économique d’une énième relance de cette consommation par

l’aggravation de la dette publique ».

L’archevêque de Paris met l’accent sur l’immoralité principale de la dette

publique : celle qui consiste à faire payer aux générations suivantes nos folles

dépenses d’aujourd’hui. On nous a parlé, à propos de la réforme des retraites,

des liens intergénérationnels ; on se heurte là à un problème démographique :

des générations de moins en moins nombreuses devant prendre en charge les

générations précédentes plus nombreuses, à un moment où l’espérance de vie

s’accroit. Voilà qu’à cette question déjà si lourde des retraites, nous ajoutons la

dette publique. Il faudra la rembourser. Qui le fera ? La génération suivante.

La dette :

un poids pour les générations à venir

Voilà l’immoralité. Qu’on finance à crédit des dépenses d’investissement,

cela peut se discuter, mais cela a un sens. Ces investissements sont durables ;

ils profiteront aussi aux générations suivantes ; on peut admettre qu’ils en paient

leur part. Mais l’ampleur des déficits est tel que la dette publique actuelle a servi

avant tout à financer nos dépenses de fonctionnement. S’il s’agit de la protection

sociale, cela veut dire faire financer par les générations futures nos dépenses de santé ou de chômage d’aujourd’hui. Est-ce moral ? S’il s’agit des dépenses de l’État, cela veut dire faire financer les salaires des fonctionnaires d’aujourd’hui par les générations à venir. Est-ce moral ?

On a pu lire dans un quotidien que « nous sommes une génération de

voleurs. Nous volons nos propres enfants », ce qui est le comble de l’immoralité.

La vérité consiste à dire ceci : où nous voulons maintenir nos 56 % de dépenses

publiques, nos dépenses de l’État, notre nombre de fonctionnaires, nos services

publics, notre protection sociale, etc. à leur niveau actuel, et alors nous devrons

en payer nous-mêmes le vrai prix, ce qui implique d’augmenter le taux de prélèvements

obligatoires d’autant. On peut douter du réalisme de cette proposition

alors que la France a les prélèvements obligatoires parmi les plus élevés du

monde, que nous sommes dans une économie ouverte où la compétitivité est

centrale, et qu’aller au delà du taux actuel de prélèvements réduirait encore plus

la croissance économique. Ou bien nous disons la vérité : nous avons les

dépenses publiques les plus élevées du monde, de dix points supérieures à celles

de l’Allemagne. Au-delà de la façon de résoudre la crise actuelle de la dette, dont

mes collègues parleront, c’est bien le choix à long terme qui nous est offert.

Nous avons, depuis plus de trente ans, choisi une troisième solution : des

dépenses publiques toujours plus lourdes, en refusant de les payer cash et en en

reportant la charge sur la génération suivante. C’est ce que les économistes

appellent l’équivalence ricardienne, du nom de David Ricardo, classique anglais

du XIXe, ou l’effet Ricardo-Barro : la dette publique d’aujourd’hui se traduit par

les impôts de demain, ce qui fait qu’un comportement rationnel consiste face à

une politique de relance par hausse du déficit et de la dette, à accroitre son

épargne pour faire face aux impôts futurs. Comme on emprunte parfois à très

long terme, cela veut dire qu’on pénalise nos enfants sur des dizaines d’années.

Faute d’avoir su choisir entre ramener les dépenses au niveau de la recette ou

amener les recettes au niveau des dépenses, nous avons choisi la fuite en avant

de la dette ; cette erreur économique est une faute morale. Ne voulant pas toucher

à notre confort actuel, nous avons sacrifié le confort futur de nos enfants,

qui devront en outre financer nos retraites, alors que notre refus de la vie réduit

le nombre d’actifs futurs. Ils seront moins nombreux pour supporter une charge

alourdie.

Si nous avons tous une part de responsabilité dans cette immoralité, les

politiques y ont une responsabilité majeure. Responsables ultimes du bien

commun, ils présentent ou votent le budget ; ils expliquent que le marché est

myope, que seuls les politiques voient loin et parlent du développement durable,

qui doit se préoccuper des générations à venir ; et ils offrent aux générations à

venir l’endettement durable, semblant avoir pris pour devise l’expression de

madame de Pompadour, « après nous, le déluge ».

Incohérence et cynisme des représentants politiques

La dette publique présente d’autres signes d’immoralité. Les déficits

annuels, supérieurs aux 3 %, et la dette, supérieure aux 60 %, ne respectent pas

les traités signés ; on peut ne pas apprécier le traité de Maastricht, mais, quand

on est au pouvoir, ne pas l’appliquer, sans l’avoir juridiquement dénoncé, c’est

ne pas respecter les engagements signés.

Face à la crise des dettes souveraines, la pression des organismes européens,

des États dominants et des institutions internationales, qui font la leçon

aux autres, refusent le jeu démocratique interne aux nations, conseillent ou imposent

des changements de gouvernements, souhaitent ou imposent des gouvernements

de technocrates, pose un problème de souveraineté et la question de

la légitimité démocratique de ces décisions. Pour un système démocratique, n’y a-t-il pas une interrogation sur la légitimité et la moralité de décisions dont le peuple semble écarté ?

Les solutions à la crise de la dette, dont mes collègues parleront, ne posentelles

pas d’autres questions éthiques ? Si l’on cherche, comme le suggèrent certains,

à monétariser la dette, et à créer de l’inflation, pour alléger les remboursements

futurs, ne crée-t-on pas un nouvel impôt, l’impôt inflation, le plus injuste

de tous, qui frappe d’abord les plus fragiles et n’a été voté par personne ? Quel

cynisme immoral de proposer d’alléger les remboursements futurs par l’inflation,

ce qui signifie voler l’épargnant en le remboursant en monnaie dépréciée.

Réduire la dette en diminuant les dépenses publiques, après les avoir augmenté,

n’est-ce pas rendre la rigueur plus injuste et dure : il est plus sain d’empêcher

le dérapage des dépenses publiques que de constater après coup qu’elles

sont devenues excessives et de les réduire brutalement, alors que l’on a habitué

les citoyens à la manne publique. La rigueur dans la gestion a priori est toujours

préférable à la conversion brutale à la rigueur imposée par la réalité que l’on

avait refusé de voir. Dire à quelqu’un qu’il a droit à quelque chose, puis le lui

retirer brutalement, est-ce moral ? Les solutions, nécessaires, à la crise, sont

injustes et immorales. Ceux qui supportent le poids du redressement nécessaire

ne sont pas ceux qui ont pris la décision qui a conduit à la dérive des dettes

souveraines.

Finalement, le péché qui a conduit les hommes politiques à la dérive des

finances publiques, outre l’ignorance économique, n’est-il pas l’impatience, le

refus d’accepter les contraintes et les lenteurs du réel, la volonté du tout, tout

de suite, dans une focalisation maladive sur le court terme ; on reproche à

certains actionnaires une focalisation sur les résultats trimestriels sans perspective

à long terme ; que dire des hommes politiques, qui veulent forcer le rythme

de la croissance, oublier le réel, distribuer une manne qui n’existe pas, faire vivre l’État au-dessus de ses moyens et des nôtres.

L’ignorance du bien commun

Benoît XVI a rappelé que « la sagesse de l’Église a toujours proposé de tenir compte du péché originel même dans l’interprétation des faits sociaux (…).

A la liste des domaines où se manifestent les effets pernicieux du péché, s’est ajouté depuis longtemps déjà celui de l’économie. Nous en avons une nouvelle preuve, évidente, en ces temps-ci » dit-il (CIV §34).

Par quel « miracle de l’isoloir », selon l’expression du Nobel James

Buchanan, un homme serait-il à la fois pécheur et juste, capable d’immoralité

et de moralité dans son comportement économique et deviendrait-il exempt des

faiblesses humaines, oublieux de son intérêt personnel ou électoral, dans le

domaine politique ? Jean-Paul II ne nous avait-il pas rappelé qu’une « démocratie sans valeurs se transforme facilement en un totalitarisme déclaré ou sournois » (CA §46). Dénonçant la « crise des systèmes démocratiques », Jean-Paul II expliquait que « les requêtes qui viennent de la société ne sont pas toujours examinées selon les critères de la justice et de la moralité, mais plutôt d’après l’influence électorale ou les poids financier des groupes qui les soutiennent » (CA §47).

Dans la crise actuelle de la dette publique, au-delà de toutes les considérations techniques, n’y a-t-il pas ce refus de prendre des décisions en fonction de critères de justice et de moralité ? Pour le dire autrement, la crise de la dettepublique ne vient-elle pas du fait que beaucoup d’hommes politiques ignorent ce qu’est le bien commun ?

Olivier MÉRESSE

RETROUVERONS-NOUS JAMAIS LE PLEIN EMPLOI ?

L’idée qu’un taux de chômage élevé est un nécessaire tribut payé à la modernité s’installepeu à peu dans la société française. Surprenante à plus d’un titre, cette croyance s’appuie probablement sur la persistance

d’un fort pourcentage de chômeurs dans notre pays depuis le début des années 70.

Les justifications fournies durant une quarantaine

d’années par nos dirigeants politiques

ont pourtant fini par s’imposer, relayées par

des commentateurs de la vie publique peu

soucieux de leur porter la contradiction. Les

travailleurs immigrés, les robots, les Chinois

ou les financiers se sont ainsi succédé pour

en endosser tour à tour la responsabilité. Le chômage reste ; seules les causes

varient…

De plus savants que nous ayant déjà, en cette matière, démonté tous les

mensonges et démontré toutes les vérités, nous nous efforcerons plutôt ici d’aligner

quelques évidences qui nous paraissent faire trop souvent défaut dans le

débat public.

Tant que tout n’est pas parfait,

il y a du travail

C’est bien là la première de toutes les évidences. On ne travaille pas que

pour le plaisir de travailler. On travaille pour résoudre des problèmes, apporter

des solutions, anticiper des désirs. Aussi, tant que subsistera cette petite coulure

de peinture dont l’apparence disgracieuse souille le tuyau du radiateur qui jouxte

votre bureau, et quelque discrète qu’elle puisse être, il restera un travail à accomplir.

Et quand elle sera gommée, il faudra encore faire disparaître le tuyau luimême,

ou inventer un nouveau radiateur pour remplacer ce nid à poussière d’un autre âge, et notre acuité aux disgrâces qui nous entourent ne connaît aucune

borne, tout désir satisfait laissant émerger de nouvelles insatisfactions.

Du travail il y en a donc. Ce doit être l’argent qui manque. Navré d’aborder

si tôt les sujets qui fâchent mais la taxation des revenus du travail est fort peu

incitative. Sur un salaire minimum et sans impôt sur le revenu, les seules charges

(charges salariales et charges dites abusivement patronales, puisqu’elles aussi

sont payées au prorata des salaires versés) représentent déjà plus de la moitié

de la part laissée au travailleur (on voudrait donner des chiffres, on ne le peut

pas : les charges sur le salaire minimum varient suivant les branches d’activité

et les zones géographiques). Dès lors, de nombreux travaux qui trouveraient

preneurs sont abandonnés à la rouille ou au stade de l’esquisse. Quant au salaire

minimum, le nombre de stagiaires et de statuts dérogatoires (contrats d’apprentissage,

de professionnalisation, en alternance, etc.) ayant franchi en France les

limites du défendable, nous ne le défendrons pas.

Taxer le travail et rémunérer

l’oisiveté : un pari audacieux

Les différentes aides : allocations de chômage ou revenus minima, aides au

logement, allocations familiales, versements et avantages divers sous conditions

de ressources, secours municipaux, etc. permettent à bien des foyers de vivre ou

de survivre sans travailler. Ou plutôt en fournissant un travail peu utile à leurs

contemporains et assez peu gratifiant : faire la queue dans des administrations

publiques, remplir des formulaires, contacter des services sociaux, geindre… Si en

taxant le travail et en rémunérant l’oisiveté nous n’obtenions pas du chômage, ce

serait sans doute le signe d’une dégénérescence irréversible des cerveaux humains.

Aussi, félicitons-nous de ce fort taux d’inactivité qui frappe la France : ce qui est

désolant du point de vue économique est très rassurant du point de vue biologique.

La matière grise n’est toujours pas atteinte. Au plan génétique s’entend. Le clonage

d’hommes nouveaux n’est encore qu’un projet.

Il n’est bien sûr pas question de taxer les chômeurs pour subventionner

ceux qui travaillent, mais entre cette proposition outrancière et la situation

actuelle nous disposons d’une marge confortable. La charité participe de la

noblesse de nos civilisations et il est bien naturel de tendre la main à ceux qui

connaissent un passage difficile ou de soutenir ceux dont la naissance est marquée

par le malheur. C’est l’érection d’un système vicieux et inique que nous

fustigeons bien plutôt que ce qu’il laisse intact de notre part d’humanité. Et, à

condition d’être libres et concurrentielles, les assurances sont une des plus louables

réalisations du marché.

Si nous cessions de tout mettre cul par-dessus tête, les demandeurs

d’emploi redeviendraient des offreurs de travail. Un pâtissier n’est pas un « demandeur de gourmandise ». C’est à lui que revient le devoir de proposer des

gâteaux appétissants, de faire saliver les passants, de fidéliser ses clients. Le

demandeur d’emploi est un objet social ; l’offreur de travail est propriétaire de

lui-même, comme un adulte, libre de choisir son salaire ou ses horaires. Le statut

de profession libérale ou d’entrepreneur devrait d’ailleurs nous être donné de

naissance, du simple fait d’être Français, et c’est le salariat qui devrait être une

exception contractuelle à ce statut d’invidividu libre. Le salariat est d’une certaine

façon un double esclavage, en effet, le salarié n’ayant pas le droit de travailler

en même temps pour un concurrent, et son patron n’ayant pas le droit de le

licencier abruptement. Le salariat ou les « droidloms », il faut choisir.

Le plein emploi exige

le plein dividende

Nicolas Bruni, notre bien-aimé président, proposait récemment de partager

les dividendes en trois parts égales : un tiers pour les salariés, un tiers

réinvesti automatiquement dans l’entreprise, et enfin le dernier tiers généreusement

concédé aux actionnaires (c’est très gentil d’avoir aussi pensé à eux ; il n’y

était pas obligé). Tout le débat public a porté sur les pourcentages : un tiers, un

cinquième, un quart ? chaque famille avait sa recette et souhaitait la promouvoir.

Ce projet inepte nous aura pourtant donné la chance d’entendre Jean-Marc

Daniel, dans sa chronique radiophonique matinale On redécouvre la Lune (1),

nous rappeler que le débat avait déjà eu lieu en 1966-67 lorsque le Général

avait instauré « la participation ».

(1) BFM Business, 3 mai 2011.

Tout le monde était contre pour des raisons variées et le dispositif passera par ordonnance. Ainsi, les syndicats de salariés s’y opposaient par refus de la « collaboration de classes ». Plus intéressant : les

patrons de l’époque, manifestement moins décérébrés que ceux d’aujourd’hui

sur le plan politique, arguaient que le dispositif serait contre-productif parce qu’il

aurait pour effet d’amoindrir les profits, donc l’investissement et la croissance,

quand cette dynamique de la croissance est la meilleure alliée du pouvoir d’achat

des salariés.

Les salaires augmentent plus du fait de la concurrence que les entreprises

se livrent à l’embauche que du fait des luttes syndicales pour leur revalorisation.

L’offre de travail répond, elle aussi, qu’on l’accepte ou qu’on le déplore, aux lois

du marché, et un taux élevé de chômage ne peut que faire baisser les salaires.

Les choses sont liées : plus d’investissement c’est plus d’activité, donc moins de

chômage et de meilleurs salaires. Libre à chaque salarié d’investir alors son

revenu dans les actions de son choix, celles de son entreprise comme celles d’un

concurrent. Concernant la diminution du chômage, la marche à suivre est donc

très claire : supprimer la participation et baisser l’impôt sur les bénéfices. Plus on se rapprochera de l’idéal de 100 % des dividendes laissés à la discrétion des

actionnaires et mieux l’emploi se portera, c’est certain. La spéculation n’a rien

de nocif, mais de meilleurs dividendes rééquilibreront à la baisse sa part dans les

placements.

Licencier est la dynamique même de toute entreprise, une de ses fonctions essentielles

C’est la croissance des entreprises d’une part, et la multiplication des entreprises

d’autre part, qui font l’emploi. Mais chaque entreprise, prise séparément,

s’efforce de faire plus avec moins. Tel atelier qui fonctionne aujourd’hui avec

sept ouvriers fonctionnera l’an prochain avec seulement cinq personnes, dont

certaines moins expérimentées. On ne s’en rend pas toujours compte car les

entreprises qui fonctionnent bien se développent et continuent d’embaucher,

mais la fonction la plus importante de l’entreprise, son job number one, c’est

de licencier. Si elle ne fait pas en permanence ce travail d’ajustement ou d’élagage,

ce seront ses concurrents qui le feront à sa place, et plus douloureusement

puisque cela conduira l’entreprise à arrêter l’activité qui n’est plus concurrentielle

ou même à fermer.

Comme il n’est pas si simple de trouver des gens compétents, qui comprennent

les tenants et les aboutissants de votre activité, qui connaissent le trajet de

chez eux à votre usine, qui supportent les manies de vos autres collaborateurs

ou qui adhèrent à l’esprit de la maison, l’intérêt des entrepreneurs est le plus

souvent de réaffecter les personnes libérées par ces gains de productivité.

Cette « destruction créatrice » a été rendue manifeste par Joseph Schumpeter

: « […] processus de mutation industrielle – si l’on me passe cette expression

biologique – qui révolutionne incessamment de l’intérieur la structure économique,

en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant

continuellement des éléments neufs. Ce processus de destruction créatrice

constitue la donnée fondamentale du capitalisme : c’est en elle que consiste, en

dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise capitaliste doit, bon gré mal

gré, s’y adapter. » (2)
(2) Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, 1942.

Lecteur attentif et revendiqué de Schumpeter, Geoffroy

Roux de Bézieux rappelait récemment à une tribune qu’il n’y avait pas d’économie

dynamique, en croissance et créatrice nette d’emploi qui ne détruise au

minimum – condition nécessaire mais non suffisante, soulignait-il – 15 % de ses

emplois chaque année.

Les très grandes entreprises, celles qui faisaient la croissance des décennies

passées, licencient généralement plus qu’elles ne recrutent. Les activités d’aujourd’hui ou de demain présentent un solde positif, mais c’est une illusion

d’optique qui ne doit pas nous empêcher de voir qu’elles débauchent, elles aussi,

à tour de bras. Rien n’est donc plus contraire à la croissance et ne peut nuire

davantage à l’emploi que d’« interdire les licenciements ».

La sécurité des uns fabrique

mécaniquement la précarité

des autres

Lorsque le personnel de l’État, toujours très joueur, nous fabrique une nouvelle

crise monétaire, nous ne la recevons pas tous de la même façon. Certains

bénéficient de la sécurité de l’emploi. Ils ne peuvent être licenciés et même leurs

revenus sont garantis. Mais il faut bien pourtant que cette crise se traduise à un

endroit ou à un autre par un effet donné. Il faut bien qu’elle soit absorbée quelque

part. Quand le salaire du clown des rues ou de l’agent d’ambiance est budgété,

et donc reconduit d’années en années, ou que les jardiniers de nos squares

continuent de planter, d’arroser, de tailler comme s’il ne s’était rien passé, que

rien ne se passait, comme s’il ne se passerait jamais rien d’autre que le doux

rythme des saisons, c’est bien parce qu’ailleurs la misère se répand, que des

gueux meurent de froid et que des enfants pleurent.

En cas de crise, qui paie la note pour ces tripotées de hauts fonctionnaires,

pour ces kyrielles de revenus garantis, pour ces myriades de budgets irrécusables

? En premier lieu tous ceux qui ont pris des risques finalement moins profitables

que ceux prévus. Pour bénéficier du talent et des exploits d’un Zidane,

il faut que beaucoup de gamins doués embrassent la carrière de footballeur.

Zidane a procuré du travail à beaucoup de gens : chez les fabricants de vignettes

ou les vendeurs de T-shirts, à la télévision ou dans ses clubs, chez les buralistes

ou les brasseurs. Et il a tiré lui-même un bon revenu de cette richesse qu’il a

engendrée. Mais c’est un choix de carrière très risqué. Il aurait pu être au final

moins habile, ou se faire casser par Gillhaus ou Koeman en défense.

Il n’y aura pas d’emplois pour les uns si les autres n’innovent pas (la roulette

pour Zidane…). Les carrières de ceux qui prennent des risques ne peuvent pas

être linéaires. Ils peuvent gagner beaucoup les années fastes et subitement plus

rien. Les carrières sans accidents sont d’ailleurs de plus en plus rares. La progressivité

de l’impôt est un des pires freins à la prise de risque et une des pires

calamités pour tous ceux qui connaissent des vies professionnelles en dents de scie. Puisqu’il est un peu tôt pour rêver à un impôt de capitation ou mieux encore à la disparition de tout impôt, l’instauration d’une flat tax permettrait déjà de ne pénaliser ni les uns ni les autres.

Sus à l’euthanasie des rentiers !

Comme nous le disions plus haut, du travail il y en a. Faut-il s’en réjouir ?

Les anciens Grecs tenaient le travail en piètre estime, trouvant plus nobles la

méditation et la contemplation. C’est le christianisme, particulièrement dans sa

version réformée, qui fera du travail une valeur suprême. Le socialisme s’en

emparera dès l’origine pour en faire un dénominateur commun et égalitariste

du collectif social d’individus-fourmis. Nous en sommes là et, chaque matin, c’est

au nom de cette idéologie que des nuées de fonctionnaires prennent le métro

pour aller faire un travail que d’autres, aussi nombreux, devront aussitôt défaire.

L’euthanasie des rentiers, chère à Keynes, a eu pour conséquence

d’envoyer au « turbin » bien des personnes prêtes à céder leur place. L’impôt sur

la fortune ou sur le capital fait du bien aux aigris et aux envieux mais il avive la

concurrence à l’embauche et fait grossir les statistiques du chômage en plus

d’assécher le capitalisme. Et nous manquons en France de business angels et

de venture capitalists. Passer d’un système de retraite par répartition à un

système de retraite par capitalisation est une des voies qui nous permettraient

de reconstituer un vivier de rentiers.

Avant de se partager des richesses, il faut les créer, ce que seules peuvent

faire des entreprises privées vendant des produits ou des services concurrentiels

sur des marchés libres. La liberté engendre la richesse puisqu’elle laisse aux

individus le soin de choisir ce qu’ils préfèrent : aller là où il y a de quoi manger

par exemple, ou échanger des biens ou du travail avec d’autres individus libres.

La contrainte exercée par un pouvoir engendre tout aussi automatiquement la

misère puisqu’elle force des individus à faire autre chose que ce qu’ils auraient

fait s’ils avaient été libres. Ainsi, toute somme qui chemine par le fisc fabrique

de la misère puisqu’en plus du coût du cheminement lui-même, elle implique un

coût d’opportunité : même très judicieusement investie, elle ne l’est jamais là où

elle l’aurait été par son propriétaire légitime et cette perte, même infime (elle

ne l’est pas souvent) est enregistrée pour tous. Bien mal acquis ne profite jamais :

ni au voleur ni au volé ni à personne d’autre.

Pierre Bessard l’a très bien formulé : « Un marché, qui ne traduit rien d’autre

qu’un ensemble de relations contractuelles librement consenties, ne peut, par

définition, être défaillant. Un marché est toujours fondé puisqu’il reflète les choix

des parties contractantes. Que celles-ci acceptent de conclure l’échange en est

une preuve suffisante. » (3)

(3) Pierre Bessard, Le Temps, 20 février 2008, La crise financière reflète la défaillance

de l’État.

Puisqu’il n’y a pas de défaillance du marché, c’est donc toujours dans ce qui prétend l’encadrer que nous devons chercher la source des calamités que nous aurions la tentation de lui attribuer.

Les politiques de l’emploi ne pourront rien faire d’autre qu’administrer le chômage. Légiférer sans résultat pour favoriser tantôt les séniors, tantôt les juniors, ou la « diversité », ou les non-diplômés, puis les jeunes diplômés, et denouveau les séniors, ou les chômeurs de longue durée… Seul le retour de la

prospérité nous permettra d’en sortir. Celle-ci ne pourra revenir qu’avec une

forte diminution de la part des échanges contraints, qui consomment de la

richesse. Autrement dit, avec une baisse des prélèvements obligatoires et des

dépenses publiques, et la suppression de ces multitudes de législations qui prétendent

orienter l’investissement et la consommation. Le plein emploi est au

bout. Le moins qu’on puisse dire est que nous n’en prenons pas le chemin.

Concluons par ces mots d’un sermon de Bossuet : « Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes. »

Fred AFTALION

LES CHANGEMENTS DANS LA GOUVERNANCE DES GRANDES FIRMES INDUSTRIELLES OCCIDENTALES

L’ère des Entrepreneurs et des Ingénieurs

Un certain nombre d’entreprises industrielles portent encore aujourd’hui le nom de leurs créateurs : E.I. Dupont de Nemours, Ford, Dow Chemicals, Eastman Kodak aux États-Unis, Renault, Michelin, Peugeot en France, Siemens en Allemagne, Solvay en Belgique, Philips en Hollande.

Ces pionniers avaient à la fois des connaissances techniques, un don de l’organisation et le courage d’assumer des risques financiers qui en firent d’authentiques entrepreneurs. Ils surent aussi former leurs successeurs qui étaient le plus souvent des ingénieurs soumis à une longue initiation dans les différents services de l’Entreprise avant d’accéder aux fonctions exécutives. Ces hommes faisaient généralement carrière dans la même Société

dont ils connaissaient tous les rouages ce qui leur permit de contribuer à sa

croissance organique grâce à d’importantes innovations qu’ils eurent la pertinence

de guider et de soutenir. Sous leur gouvernance des groupes puissants se

constituèrent de part et d’autre de l’Atlantique.

L’apparition des généralistes

Dans les années 1960-70 on vit se développer aux États-Unis des Sociétés

de consultants (Boston Consulting Group, Mc Kinsey…) qui offrirent leurs services

aux grands groupes. Elles avaient recruté de brillants diplômés de « Business

Schools » prestigieuses qui se considéraient comme des « généralistes » munis de tous les outils d’analyse nécessaires à la bonne gestion des Entreprises.

Après avoir proposé leurs services aux dirigeants en place ces jeunes cadres fiers

de leur « MBA »se mirent à briguer les postes occupés par ces derniers. N’étant

pas spécialisés dans des techniques particulières comme les « professionnels »

qu’ils allaient remplacer, ils se flattaient d’être des « professionnels du management

» ce qui leur ouvrait des horizons plus vastes et les rendait plus mobiles,

leur permettant de passer d’une entreprise à une autre dans le souci d’améliorer leur carrière.

Au même moment se produisait en Amérique une révolte des actionnaires à l’initiative des gestionnaires d’importants fonds de pension qui exigeaient une

meilleure valorisation en Bourse des actions détenues dans leurs portefeuilles.

Une telle revendication ne pouvait que séduire cette nouvelle classe de dirigeants

qui comptaient profiter eux aussi sous forme de « bonus » ou de « stock options »

d’une amélioration rapide des résultats des Sociétés placées sous leur responsabilité.

Désormais la rentabilité à court terme telle qu’elle apparaitrait à la lecture

des bilans et des comptes d’exploitation devint l’objectif prioritaire.

Les nouveaux concepts de gestion

S’inspirant d’un langage pratiqué par les firmes américaines de consultants

(flux tendus, externalités, benchmarking, core business…) les généralistes pensaient

qu’il existait une Science du management applicable à toutes les entreprises

qu’elles soient industrielles, commerciales ou financières, sans trop avoir

à se soucier de la spécificité de chacune d’elles.

Par ailleurs, ils considéraient avec raison, que des progrès rapides de rentabilité

ne pouvaient résulter d’une croissance « organique » c’est-à-dire interne.

De fait, l’innovation c’est-à-dire la découverte de nouveaux produits pour un

emploi donné ou de nouveaux emplois ou procédés pour un produit existant,

est un processus lent et aléatoire qui exige généralement une longue patience

de la part des services Recherche-Développement.

D’où la préférence donnée aux méthodes radicales se ramenant, dans un

groupe, à développer, au besoin par des acquisitions, les activités les plus rémunératrices

et à se défaire de celles qui n’offraient pas les mêmes perspectives de

rentabilité, tout au moins dans l’immédiat. Dans ce jeu de Monopoly où les

activités s’échangent par fusions et acquisitions, celles qui sont devenues « orphelines

» vont trouver preneur grâce au processus de « private equity ». Celui-ci

consiste de la part d’hommes d’affaires audacieux à racheter au prix d’un lourd endettement l’orpheline, à la restructurer en allégeant ses effectifs, puis quelque temps plus tard à l’introduire en Bourse en réalisant une plus-value substantielle.

Au passage les banques et les cabinets d’avocats qui participent à ces opérations par leur financement et les conseils qu’ils prodiguent en tirent eux aussi de fructueux bénéfices.

Les conséquences

Dans l’analyse de ces concepts, il y a comme l’aurait dit Bastiat, ce qui se

voit et ce qui ne se voit pas. Certes, en grandissant, des groupes importants

risquent de se scléroser et des changements de dirigeants ou des rectifications

de frontière peuvent s’avérer nécessaires. L’économiste autrichien Joseph

Schumpeter parlait dans ces cas de « destruction créatrice ».

D’autre part, il est légitime que des actionnaires mal rémunérés cherchent

à améliorer la valeur des titres qu’ils détiennent ou que des dirigeants soient

récompensés de leurs efforts lorsqu’ils parviennent à faire progresser les profits

de leur entreprise. Mais, s’ils ont su créer de nouveaux multimillionnaires, les

concepts des généralistes ont fait disparaitre nombre de Groupes diversifiés qui

n’avaient pas démérité, sans que, pour autant, cette destruction ait été suivie de

créations innovantes. Ainsi, en trente ans, de belles affaires comme Rhône-

Poulenc et la Compagnie générale d’Électricité en France, Hoechst en Allemagne,

ICI en Angleterre, Union Carbide aux États-Unis ont été « dépecées ».

D’autres mal gérées par des non spécialistes (X Ponts et Chaussées, X

Mines) comme Péchiney et ce qui restait de la sidérurgie en France ont fait le

bonheur d’acquéreurs étrangers tels le canadien Alcan ou l’indien Arcelor Mittal,

respectivement. L’idée qu’au lieu de se diversifier pour se protéger des aléas

dans un secteur donné il fallait recourir au concept du « core business » selon

lequel on devait se spécialiser pour atteindre la « taille critique », a causé elle

aussi bien des vicissitudes comme en témoigne le cas d’Alcatel désormais centrée

pour son malheur sur la Téléphonie ou encore de Saint-Gobain misant l’essentiel de ses activités sur l’Habitat aujourd’hui en crise.

A côté de ces cas hélas trop visibles il faut aussi tenir compte de dégâts qui ne s’observent qu’à long terme, et notamment du licenciement au cours des

opérations de dépeçage d’un grand nombre de cadres et d’employés méritants.

Parmi ceux-ci les premiers sacrifiés furent bien souvent choisis dans les services

de R&D dont on ne recueille les bénéfices qu’à plus ou moins long terme. C’est

sans doute pour cela que les découvertes importantes se font désormais dans

des « start up » liées à l’informatique ou à la biotechnologie et les innovations

dans des entreprises moyennes comme celles du Mittelstandt en Allemagne,

c’est-à-dire là même où des professionnels ont encore leur mot à dire. Car le

plus absurde dans ce monde des nouveaux dirigeants c’est que des entreprises

industrielles qui requièrent de bonnes connaissances techniques et un long

apprentissage de la part de ceux qui devraient être placés à leur tête soient

confiées à des généralistes sans grande expérience dans le secteur où elles opèrent et qui comptent sur leur seule formation financière et les concepts des Consultants pour assurer leur prospérité.

OPINIONS

Philippe NEMO

L’ÉGALITÉ CONTRE LA JUSTICE (1)

(1) Article paru dans Le Figaro du 1er février 2012.

« L’égalité est l’âme de la France » a dit le candidat socialiste François Hollande.

L’égalité serait la vraie justice. Personne, au Parti socialiste, n’a donc lu ce qu’ont écrit sur la justice Platon, Aristote, Cicéron, saint Thomas, Locke, Kant, Hegel, Nietzsche, ou même Alain ? La philosophie du PS s’identifie-t-elle donc au jacobinisme ?

L’égalité ne règne que dans les peuplades primitives. Les sociétés riches et civilisées le sont parce que la liberté y produit un foisonnement d’activités, tant intellectuelles qu’économiques, avec une division croissante du savoir et dutravail qui surmultiplie l’efficacité collective. Or qui dit liberté dit nécessairement

différences et distinctions. La seule question est de savoir si cette diversité est

bonne ou mauvaise pour le dynamisme de la collectivité et la prospérité de tous,

y compris des plus démunis. La réponse a été donnée par l’histoire des deux

derniers siècles : il vaut mieux vivre dans les pays « capitalistes » qu’à Cuba.

Des raisons qui interdisent d’assimiler égalité et justice, je n’évoquerai ici que les trois principales. La première est qu’une redistribution égalitaire des

biens ne serait juste que si l’on pouvait prouver que les biens des riches sont le

fruit du vol de ceux des pauvres. Or c’est faux. En effet, l’économie n‘est pas

un jeu à somme nulle. La croissance crée des richesses nouvelles qui n’ont pas

été prises aux uns pour être données aux autres, mais sont jaillies ex nihilo d’une

organisation plus efficace du travail, fruit de l’innovation entrepreneuriale. De

ces richesses nouvelles, les entrepreneurs profitent, mais également les consommateurs,

qui trouvent sur le marché des produits meilleurs et/ou moins chers.

Personne n’est donc volé. Et c’est le fait de confisquer arbitrairement des revenus et patrimoines honnêtement gagnés sur le marché qui est un vol. C’est, en outre, une absurdité économique. Car l’innovation suppose du capital, et le capital

résulte de profits réalises, en général, sur plusieurs générations. Donc confisquer

par l’impôt les revenus et les patrimoines est un coup qui ne peut être tiré qu’une

fois. A la génération suivante, il y aura moins à voler, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien du tout (ce qui s’est précisément passé à Cuba et dans les pays similaires).

Le deuxième argument est que l’intervention de la puissance publique

qu’impliquent les politiques de redistribution crée les conditions structurelles des

pires injustices. En effet, plus les prélèvements obligatoires augmentent, plus

grande est la proportion de la richesse collective qui n‘est pas gérée par des

individus responsables, mais par une nébuleuse opaque de décideurs sans visage,

dont seuls quelques uns peuvent être sanctionnés par un vote démocratique, la

plupart jouissant de la plus totale impunité. A l’abri de ce flou, les plus grandes

injustices se commettent, pour la bonne raison que les décideurs publics ne

dépensent pas leur argent mais celui des autres. Ils peuvent donc prendre des

décisions à la fois irrationnelles, économiquement absurdes, et intéressées, visant

leur propre enrichissement et celui de leur clientèle. Les socialistes en savent

quelque chose, si l’on en juge par la litanie presque infinie des turpitudes des

hauts fonctionnaires de gauche qui ont sévi dans l’économie mixte et dans l’oligarchie

depuis 1981. Prébendes, rentes, profits indus de certains, au détriment

des contribuables, sont le fruit empoisonné de la croissance record, en France,

des prélèvements obligatoires.

Enfin, la redistribution au nom de l’égalité consiste à enlever aux uns ce

qu’ils ont gagné sans qu’ils aient rien fait de mal, à donner à d’autres des ressources

sans qu’ils aient rien fait de bien. Spoliation d’un côté, assistanat de

l’autre. Or l’impôt n’est juste que s’il est le paiement par le contribuable d’un

service que lui rend réellement l’État. Un impôt pris à certains, uniquement parce

qu’ils ont plus de biens que d’autres, et sans rien leur donner en contrepartie,

est un échange inégal, et, en ce sens, une flagrante injustice. Nous prétendons

respecter les droits de l’homme. Or ceux-ci impliquent que je possède non seulement

mon corps, mais tout ce que je fais avec mon corps, donc les biens que

j’ai gagnés honnêtement. L’atteinte à l’intégrité de chacun que constitue la

confiscation arbitraire de ses biens est comparable à celle qui consiste à l’amputer

d’un bras ou d’une jambe. En ce sens, une société socialiste est une société

d’hommes mutilés, rendus incapables de parvenir au plein développement de

leurs vertus et de leur personnalité, transformés en clones. Le jacobinisme fiscal

est un antihumanisme. Sans compter qu’à mesure que le troupeau s’appauvrira,

faute de dynamisme et d‘innovation, la barre de « richesse » actuellement fixée

par M. Hollande à 4 000 euros par mois ne cessera de baisser. Les Français

doivent savoir que c’est virtuellement à eux tous que la nomenklatura finira par

voler le fruit de leur travail.

L’égalité serait l’« âme » de la France ? Il est difficile d‘avoir de la France

une idée plus étriquée et faisant plus injure à sa si riche histoire. La France

moderne est devenue ce qu’elle est grâce à l’égalité des droits, qui est le contraire

du collectivisme, puisque c’est la condition structurelle indispensable pour que

les hommes soient libres et le jeu social fécond.

BONNES FEUILLES

Jean-Philippe DELSOL et Nicolas LECAUSSIN

A QUOI SERVENT LES RICHES ? (1)

(1) Jean-Philippe Delsol et Nicolas Lecaussin, A quoi servent les riches ?, Paris, Lattès, mars

2012, 234 pages, 16 €.

Chapitre II – Les riches sont-ils de plus en plus riches et les pauvres, de plus en plus pauvres ?

Non. Tout au contraire, l’écart des revenus s’est resserré tout au cours du

XXe siècle. Dans la durée, Thomas Piketty a constaté que le niveau de vie moyen

des 10 % des foyers les plus riches et le niveau de vie moyen de la population

a oscillé entre 4,5 au début du XXe siècle et 3 à la fin. D’une manière générale,

il constate que « tout au long du siècle, une “main invisible” semble avoir fait

en sorte que les 10 % des salariés les mieux rémunérés se retrouvent toujours

à gagner environ 2,5 à 2,6 fois plus que la moyenne, que les 5 % des

salariés les mieux rémunérés se retrouvent toujours à gagner environ 3,4 à

3,6 fois plus que la moyenne, que les 1 % des salariés les mieux rémunérés se retrouvent toujours à gagner 6,7 fois plus que la moyenne, et inversement que les 10 % des salariés les moins bien rémunérés se retrouvent toujours à gagner deux fois moins que la moyenne » (2).

(2) Thomas Piketty, « Les hauts revenus en France au XXe siècle – inégalités et redistributions 1901-1998 », Grasset 2001, pp. 223-224.

Il explique cette stabilité par l’évolution symétrique de l’offre et de la

demande de qualification de telle façon que toutes les strates des salariés sont

tirées vers le haut au même rythme.

Les inégalités sociales ont plutôt tendance à s’estomper

Derrière cette régularité de métronome dans la répartition se cache pourtant

un phénomène significatif qui est celui de l’affaiblissement des plus hauts

revenus. La part du centile supérieur dans le revenu était de l’ordre de 20 % au

début du XXe siècle et d’à peine 6 % à la fin du même siècle.

Et alors que le revenu moyen par foyer de l’ensemble de la population a

été multiplié par 4,5 au XXe siècle selon les données de T. Piketty, celui des foyers

du décile supérieur n’a été multiplié que par 3,2. La part du revenu total attribué

au décile supérieur baisse de 45 % au début du siècle à 32 % à la fin du siècle,

ce qui veut dire que le revenu moyen de 90 % des foyers ayant le revenu le moins élevé a augmenté en un siècle de 5,5 fois.

Mais cette baisse relative, particulièrement importante, des revenus supérieurs

s’explique, expose T. Piketty, essentiellement par la baisse sensiblement

plus forte des revenus du centile supérieur : « plus on monte haut dans la hiérarchie

des hauts revenus, plus le coefficient de progression du pouvoir d’achat

entre les deux extrémités du siècle apparaît faible : 3,95 pour le fractile 95-99,

2,94 pour le fractile 99-99,5, 2,02 pour le fractile 99,5-99,99, 1,30 pour le

fractile 99,9-99,99 et 0,83 pour le fractile 99,99-100 » (3).

(3) Idem, p. 127.

Ce sont donc les « 200 familles » qui ont été le plus atteintes et sans doute

pour diverses raisons : à cause des guerres, du fait de l’impôt sur le revenu et des

impôts de succession qui sont aussi devenus progressifs depuis 1901, mais peutêtre

plus encore par suite de l’évolution de la société. L’organisation du travail et

les processus de fabrication sont devenus de plus en plus techniques, de plus en

plus scientifiques. Le XXe siècle a été celui des ingénieurs avant d’être celui des

services. Dans les deux cas, la valeur ajoutée a exigé une contribution toujours plus

forte des cerveaux humains par rapport à celle du capital quand bien même l’investissement

capitalistique devenait lui-même toujours plus important. Dans ce rapport

entre la contribution du cerveau et celle du capital, l’équilibre s’est trouvé dans

la coopération des deux mais au détriment de la simple rente. Les propriétés que

les familles se transmettaient avec leurs revenus se sont dépréciées à une vitesse

parfois vertigineuse lorsqu’elles manquaient d’un apport innovant leur permettant

d’associer du temps cerveau à la rente pour affronter les temps modernes.

Bien entendu, cette évolution n’est pas toujours linéaire. « Dans un rapport

récent l’INSEE a estimé qu’entre 1996 et 2008, les inégalités

de niveaux de vie avaient peu évolué. Ce rapport indique en effet que :

jusqu’en 2004, celles-ci se réduisaient sous l’effet d’une hausse plus marquée

des niveaux de vie situés au bas de la distribution malgré une hausse

concomitante du poids du haut de la distribution (…). Aussi la part de

revenus détenus par les groupes de niveau de vie intermédiaires diminuait.

La tendance à la baisse des inégalités entre 1996 et 2004 s’apparente ainsi

à un rapprochement des niveaux de vie entre les groupes intermédiaires et

le groupe des ménages les plus modestes, tandis que la part détenue par les

10 % des personnes les plus aisés augmentait ». (4)

(4) INSEE : « Les revenus et le patrimoine des ménages », avril 2011.

Et, selon le Conseil des prélèvements obligatoires, depuis 2004, le niveau de

vie des plus modestes aurait cessé d’augmenter plus rapidement que celui des niveaux

intermédiaires alors que celui des plus aisés aurait continué à augmenter, du moins

sans doute jusqu’à 2007. L’INSEE fait état en particulier d’une forte augmentation

du niveau de vie des 5 % les plus aisés et surtout parmi les 1 % les plus riches, tout

en notant que cette population est elle-même très diversifiée, le revenu déclaré annuel

moyen par unité de consommation des personnes à très haut revenu (le centile

supérieur) s’étageant de 845 000 e à 13Me. Mais cette hausse est due essentiellement

au fait que les revenus des contribuables les plus aisés sont constitués pour

une partie significative, croissante avec leur niveau de richesse, de revenus du patrimoine.

Les 10% les plus riches reçoivent près des deux tiers des revenus

du patrimoine et plus de quatre cinquième des revenus exceptionnels constitués

à environ 90 % par des plus-values sur cession de parts ou actions et 10 % des gains

sur stock option. Or ces revenus ont beaucoup augmenté dans la période

2004/2007 qui fut une époque d’exubérance boursière et immobilière. « Alors que,

note l’INSEE, les revenus d’activité n’ont progressé que de 11% entre 2004 et

2007, les revenus du patrimoine et les revenus exceptionnels ont connu des

progressions beaucoup plus fortes » de 46 et 55 % respectivement.

Mais ces revenus sont aléatoires et non récurrents. Au surplus, la contribution

du décile supérieur est restée très élevée dans le produit de l’impôt sur

le revenu dont « la concentration est restée importante et s’est même renforcée

au cours des dernières années, note le Conseil des Prélèvements Obligatoires

dans son rapport de mai 2011 (p. 366). En 2009, les foyers du

décile supérieur de la distribution des revenus déclarés ont

acquitté 74 % de l’impôt. La part des foyers non imposables

d’environ 47 %, n’a presque pas varié depuis 2000. »

Pourtant, dans le même temps, le partage de la valeur ajoutée des entreprises

est lui-même très stable tout au long du XXe siècle avec une part du travail

de l’ordre de 65/70 % et une part attribuée au capital de l’ordre de 30/35 %.

Dans la durée, les pauvres s’enrichissent

« En un peu plus d’un siècle, notait Jacques Marseille, de la mort d’Émile Zola (1902) à aujourd’hui, le revenu par habitant de la France est passé, en monnaie constante, d’un peu plus de 2 200 euros à un peu moins de 22 000 euros. Sur la même période, le temps de travail a été divisé par deux. Autant dire que le “prolétaire” a vu son pouvoir d’achat multiplié par dix et son temps de travail divisé par deux. » (5)

(5) Dans l’Argent des Français, Tempus, 2010.

De même, « au milieu du XIXe siècle, le revenu annuel d’un Français moyen, mesuré en euros constants d’aujourd’hui, s’élevait à un peu plus de 1 400 euros.

Aujourd’hui, il s’élève à un peu moins de 22 000 euros. Il a donc été multiplié par 15. Un Français moyen gagneaujourd’hui en moins d’un mois ce que son aïeul gagnait en plus d’un an. »

Depuis le XIXe siècle et d’après l’OCDE, le revenu moyen des Français

a augmenté en euros constants de 1,65 % par an en dépit des guerres

et des catastrophes naturelles. En 1944, le revenu national moyen par

habitant était de 4 442 euros par habitant, en 1973, il était de 12 624, presque

trois fois plus élevé. En 2009, il dépassait 21 000 euros. Au milieu des années

1830, le patrimoine de Français s’élevait à 382 Mds d’euros d’aujourd’hui, soit

11 235 euros par habitant. En 2007, il s’élevait 9 389 Mds d’euros, soit

147 394 euros. En réalité, on est tous des riches par rapport à nos arrière

grands-parents ! Mais les riches sont-ils encore beaucoup plus riches qu’avant ?

Pas vraiment. En 1902 par exemple, les 27 plus grosses successions avaient

laissé au décès 250 millions de francs de l’époque, soit 875 millions d’euros. Un

siècle plus tard, les 537 plus grosses successions ont laissé seulement le double,

soit 1 747 Mds d’euros. Cela fait 32,4 millions d’euros par personne décédée

riche en 1902 et 3,2 millions par personne décédée riche à la fin du XXe siècle.

Dix fois moins avant impôt. Il y a plus d’individus qui ont fait fortune, mais les

richesses sont moins élevées.

Être propriétaire signifie pour certains rentrer dans la catégorie des riches

Il est vrai que la hausse de l’immobilier a contribué à l’augmentation de la valeur du patrimoine des Français. A la fin des années 2000, la valeur des logements et des terrains possédés par les Français était presque 5 fois plus élevée qu’à la fin des années 1970. Le patrimoine immobilier situe les Français parmi les peuples les plus riches au monde.

En 1780, les 10 % des Français les plus riches disposaient d’un revenu 19 fois plus élevé que les 10 % des Français les plus pauvres. Aujourd’hui, c’est seulement trois fois plus. En 1919, les 200 familles les plus riches encaissaientprès de 4 % du revenu total distribué en France, aujourd’hui c’est un peu plus de 0,5 %. A sa mort en 1661, le cardinal Mazarin disposait d’une fortune personnelle estimée au tiers de l’ensemble des recettes de l’État.

Aujourd’hui, une fortune comme celle de Bernard Arnault (21,2 Mds d’euros et 1re fortune de France) ne représente « que » moins de 8 % des recettes (fiscales et non-fiscales) de l’État (271?30 Mds d’euros).

Même l’économiste Thomas Piketty reconnaît que les inégalités se sont réduites en France. « Au XXe siècle, le revenu moyen des 10 % des Français les plus riches au début est quasiment identique au revenu moyen de la population à la fin.

Alors que les 0,01 % des foyers les plus aisés disposaient à la veille de la Première guerre mondiale de revenus 300 fois plus élevés que la moyenne des revenus, à la fin du XXe siècle, les revenus moyens de ces “ultra riches” ne sont “que” 50 à 60 fois plus élevés » (6).

(6) Cité par Jacques Marseille dans op. cité, p. 140.

En réalité, les revenus moyens des richissimes ont baissé au XXe siècle. Alors que le revenu de la population a été multiplié par 4,5, celui des 0,01 % des plus riches a baissé de 17 % ! Avant impôt !

Les riches payent de plus en plus d’impôts

Non seulement les revenus supérieurs augmentent en moyenne moins que les revenus inférieurs, mais ceux-là contribuent de plus en plus à l’impôt. Tout au cours du XXe siècle, les foyers les plus aisés ont supporté la plus

grande part de l’impôt sur le revenu qui a toujours été très progressif,

et donc très redistributif. En France au début du siècle les 10 % les plus

riches sont les seuls à payer cet impôt. A la fin du siècle, ils en assument 65 à

70 % du produit. Aux États-Unis et sur la base des données de l’administration

fiscale américaine pour 2008, les 1 % de contribuables les plus aisés sont ceux

qui ont des revenus supérieurs à 380 000 $ par an et ils contribuent à eux seul

à 38 % du produit de l’impôt sur le revenu. Les 10 % de contribuables les plus

aisés payent déjà 69 % de l’impôt sur le revenu tandis que les 5 % les plus aisés

payent à eux seuls plus que les 95 % autres. Certes, certains pourront dire que

l’année 2008 a été une année particulièrement sinistrée. Mais en se référant à

l’année 2005, les résultats sont du même ordre.

En France l’impôt sur le revenu a connu une stagnation de son produit depuis 20 ans (42,3 Mds en 1990, 44,5 Mds en 2001, 44,9 Mds en 2009) alors même que l’assiette de l’impôt n’a cessé d’augmenter (de 3,6 % par an de 2000 à 2009). Ce phénomène tient d’abord au fait que de moins en moins de français

payent l’impôt sur le revenu qui se concentre de plus en plus sur les classes

moyennes et aisées ou très aisées. L’institution de la prime pour l’emploi, crédit

d’impôt représentant en 2009 3Mds d’euros bénéficiant aux bas revenus, a

notamment augmenté de 14,2 % la concentration de l’impôt sur le revenu sur

les revenus les plus importants ainsi que le mentionne le rapport de mai 2011 (p. 219) du Conseil des Prélèvements obligatoires auquel les statistiques ci-après

sont empruntées :

– les 30 % des foyers déclarant les plus hauts revenus ont réglé 87 % de l’IR avant application des crédits et réductions divers et 95 % de l’impôt net ;

– les 20 % des foyers occupant la position la plus élevée dans la distribution

des revenus bruts déclarés ont réglé 87 % du produit net de l’IR alors qu’ils

reçoivent 50 % des revenus ;

– les 10 % en haut de la distribution des revenus déclarés ont supporté 65 % de l’impôt brut et 74 % de l’impôt net ;

– les 1 % des foyers présentant les revenus bruts les plus élevés ont acquitté 28 % de l’impôt avant réductions et crédits d’impôt et 33 % de l’impôt net (7) ;
(7) CPO, p. 220.

– les 0,1 % des foyers très aisés concentrent 1,9 % des revenus et 14,3 % de l’impôt (6,4 Mds €) ;

– les 0,01 % des foyers les plus aisés concentrent 0,4 % des revenus et 5,0 % de l’impôt (2,2 Mds €)

– les 0,001 % des foyers au sommet de la hiérarchie des revenus concentrent 0,1 % des revenus et 1,6 % de l’impôt (715 M €) (8) (2008-2009).

(8) CPO, p. 266

Par comparaison en 1975, les 10 % des plus hauts revenus acquittaient 62 % du produit net de l’IR, les 10 % de foyers suivants 16 % et les 50 % de foyers en bas de l’échelle des revenus bruts 4 % 226 (9).

(9) CPO, p.221.

Par rapport aux résultats observés en 1990, l’impôt sur le revenu apparaît aujourd’hui plus concentré d’un tiers, avec une progressivité marquée.

L’examen, pour le dernier centile de revenu brut déclaré, du ratio entre l’impôt brut (ou net) et le revenu brut déclaré, donc le taux moyen d’imposition

du revenu brut déclaré, confirme la progressivité de l’IR au moins jusqu’au dernier

centile. Ce taux moyen progresse très fortement de 5,2 % pour les foyers

appartenant au 90è centile à 18,4 % pour les foyers du dernier centile (10).

(10) CPO, p.267.

L’analyse souligne encore que le taux d’effort a ainsi augmenté entre 1990

et 2009 de 0,8 point pour les ménages appartenant au premier décile, tandis

que cette progression est d’environ 1 à 1,5 point pour les deux déciles suivants,

d’environ 3 points pour le 3e décile, et continuellement croissante jusqu’au

9e décile où elle atteint un peu moins de 7 points. L’augmentation du taux

d’effort du dernier décile est un peu plus faible, environ 6 points (11).

(11) CPO, p.360.

En France, l’écart entre les plus riches et les plus pauvres se réduit plus qu’ailleurs

L’Insee (12) note également que la dynamique des inégalités concerne

avant tout le dernier centile de la distribution puisque entre 2004 et 2008, si la

part des revenus déclarés par les 9 premiers centiles de ce décile est demeurée

stable, en revanche celle du dernier centile est passée de 6,48 % à 7,07 % et

qu’à l’intérieur de celui-ci, la part du dernier milime est passée, entre ces deux

dates de 1,72 % des revenus à 2,03 % (13).

(12) Insee : Revenus et patrimoine des ménages, édition 2010.

(13) CPO, p. 23.

Il ressort de ces chiffres qu’une poignée de contribuables a obtenu une

hausse très forte de ses revenus. Il s’agit probablement pour partie des quelques

centaines ou milliers de traders qui ont profité de la hausse des marchés autant

d’ailleurs que de leur volatilité. Il peut s’agir aussi d’artistes, de sportifs, mais

aussi de chefs d’entreprises qui ont réussi et notamment de ceux qui ont vendu

leur entreprise en réalisant d’importantes plus-values. Mais comme A. Laffer l’a

constaté pour les États-Unis, ces données statistiques témoignent aussi de la

contribution des plus riches et de ses limites :

– les plus riches s’enrichissent proportionnellement plus que les moins

riches, mais ils supportent une part croissante du produit de l’impôt sur le

revenu ;

– au-delà du 9e décile, le pourcentage de l’impôt payé par rapport au

revenu a tendance à décroître légèrement eu égard notamment au fait que les

plus hauts revenus sont constitués pour une plus large part de revenus du capital

bénéficiant d’abattements notamment les dividendes qui ne sont imposables en

France qu’à concurrence de 60 % de leur montant pour tenir compte de l’impôt

sur les bénéfices payés en amont par la société distributrice de ces dividendes.

Ces revenus payent donc néanmoins plus d’impôt que les autres.

Globalement d’ailleurs les écarts entre les plus riches et les plus modestes

tendent à se réduire en France. En effet, selon l’OCDE (« Growing unequal ? »

2008), la France est le pays de l’OCDE qui a le plus resserré les revenus entre

le premier et le dernier décile. Entre 1985 et 2005, les écarts de revenus disponibles

entre le premier et le dernier décile avaient augmenté dans les trois

quarts des pays membres. Les principaux pays où cette évolution a été la plus

marquée étaient (par ordre décroissant) les États-Unis, l’Italie, la Norvège, l’Allemagne,

la Suède et le Canada, tous pays où cette augmentation a été supérieure

à la moyenne. D’autres pays ont également connu un accroissement des écarts

de revenus disponibles, mais plus faible : le Japon, la Belgique, les Pays Bas, le

Danemark et la Grande Bretagne. Quelques pays ont au contraire, connu une

réduction de ces écarts (par ordre croissant) : l’Autriche, la Grèce, l’Irlande, l’Espagne et la France. Parmi les pays de niveau de vie comparable mentionnés

dans cette étude, la France est celui où les écarts de revenus ont le plus diminué

au cours de cette période.

A la fin de cette période, le rapport entre le revenu disponible du premier

et du dernier décile était de 1 à 5 au Danemark et en Suède, de 1 à 6 environ

en Belgique, aux Pays-Bas, en Norvège, de 1 à 8 environ en Allemagne. La

moyenne de l’OCDE était de 1 à 9. Au-dessus de cette moyenne se situaient, par ordre croissant, le Canada, l’Espagne, le Japon, la Grèce, l’Irlande, la Grande Bretagne, l’Italie et les États-Unis. Avec un écart de 1 à 7, la France se situait ainsi en dessous de la moyenne des pays membres de l’OCDE (14).

(14) CPO, p. 1.

L’Insee arrive à la même conclusion en soulignant que l’écart est encore beaucoup plus réduit après prise en compte des flux de redistribution.

A titre d’exemple, l’Insee indique que le rapport interdécile (D9/D1) des revenus avant transferts est de 6,4. Le système socio fiscal ramène ce rapport à 4,6. En termes de niveau de vie par personne, ce rapport n’est plus que de3,4, l’écart avec le chiffre précédent soulignant l’importance de la redistribution horizontale (15).

(15) CPO, p. 364.

LIRE LIBÉRAL

RELIRE BASTIAT (1)

(1) OEuvres complètes de Frédéric Bastiat, Éditions Institut Charles Coquelin, Paris, 2011

(pour les 4 premiers volumes), vol. 1 : L’Homme, 297 pages, 29 e, vol. 2 : L’Homme politique,

première partie, 256 pages, 27 e, vol. 3 : L’Homme politique, deuxième partie, 246 pages, 27 €.

Pour résoudre n’importe quel problème nouveau qui affecte un groupe

d’individus ; pis, pour mettre fin à une crise qu’ils ont eux-mêmes créée, les

politiques ne présentent qu’une solution : accroître encore l’intervention de

l’État. Ils n’ont toujours pas compris qu’il n’y a pas d’autre solution que de libérer

les talents individuels et de les laisser s’associer librement – donc de diminuer le

poids de l’État. Comme écrivait Bastiat à la fin de La loi « Puisqu’on a vainement

infligé au corps social tant de systèmes, qu’on finisse par où l’on aurait dû

commencer, qu’on repousse les systèmes, qu’on mette enfin à l’épreuve la

Liberté, – la Liberté, qui est un acte de foi en Dieu et en son oeuvre ».

Il est assez consternant de voir rejaillir pendant chaque campagne électorale

quelques-uns des sophismes que Bastiat a combattus jusqu’à épuisement

pendant sa courte vie :

les dépenses de l’État permettent de créer des emplois ;

il faut aider les industries en difficulté par des subventions ;

le chômage est dû aux différences de salaire entre la France et les

pays pauvres ;

il faut limiter les importations pour rétablir la balance des paiements ;

le progrès technique entraîne le chômage.

Pour combattre ces sophismes, Bastiat utilise tour à tour la pédagogie, la

satire, l’ironie, l’humour, le raisonnement par l’absurde, et il parvient à les

tourner en ridicule, dans une langue claire, concise, implacable. Quand on le

relit, on se demande comment il est possible que des hommes politiques continuent

imperturbablement à proférer de telles inepties plus de cent cinquante ans

après. La réponse est simple : ils n’ont pas lu Bastiat ; ils ont appris l’économie

avec des professeurs et des manuels qui font l’apologie de l’intervention de l’État

et de la lutte des classes. On se plaît alors à penser que tous les manuels utilisés

pour l’enseignement de l’économie dans les grandes classes du secondaire pourraient

être utilement remplacés par quelques morceaux judicieusement choisis de l’oeuvre de Bastiat, aussi pertinents aujourd’hui qu’autrefois et tellement plus faciles et agréables à lire !

Si Dieu nous prête vie, nous tenterons un jour de faire un tel manuel avec

ceux des libéraux qui voudront bien nous aider. En attendant, on peut relire

Bastiat dans la nouvelle édition publiée par l’Institut Charles Coquelin de notre

ami Philippe Nataf. Même ceux qui possèdent l’ancienne édition, celle de Guillaumin,

y trouveront un grand plaisir, pour les raisons suivantes :

– La correspondance a été classée dans l’ordre chronologique, ce qui

permet de suivre le cheminement de la vie et de la pensée de Bastiat. Cette

correspondance contient quelques lettres jusque-là inédites. Elle contient aussi

toute la correspondance de Bastiat avec la famille Cheuvreux, dont l’édition

Guillaumin ne donne qu’une faible partie.

– Elle contient des articles inédits découverts par Jean-Claude Paul-Dejean

dans la presse landaise et bayonnaise de l’époque.

Elle comprend en outre :

– une nouvelle introduction exhaustive sur la vie et l’oeuvre de Frédéric Bastiat ;

– l’éloge funèbre de Bastiat par Molinari ;

– une chronologie, des notes et un glossaire dûs à Jean-Claude Paul-Dejean.

Les textes de Bastiat ont été classés de manière thématique de la manière

suivante :

– L’homme (volume 1).

– L’homme politique (volumes 2 et 3).

– L’économiste (volumes 4, 5 et 6).

– Le paladin du libre échange (volume 7).

Le volume 1 contient toute la correspondance ainsi que tous les écrits ayant

un intérêt biographique.

Dans les volumes 2 et 3, les textes ont été regroupés dans les rubriques suivantes :

Professions de foi électorales

Principes électoraux

Principes parlementaires

Sur l’État

Pour la Paix en Europe

Sur les impôts sur les boissons.

Sur la religion

Sur l’enseignement

Sur la propriété

Sur la Fraternité

Sur les rapports sociaux dans l’entreprise.

50

Le volume 4 contient les Sophismes économiques, (ceux qui ont été publiés

dans Le Journal des économistes et ceux qui ont été publiés dans le journal Le

libre échange), ainsi que Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas.

Ces quatre volumes sont parus. On peut les commander par le site internet des

éditions Charles Coquelin : www.freewebs.com/institutcharlescoquelin/

Les volumes suivants paraîtront au rythme d’un par semestre. Le cinquième

comprendra diverses contributions de Bastiat à la discipline économique,

regroupés par grandes rubriques, en particulier sa controverse avec Proudhon

sur la signification de l’intérêt. Le sixième sera Harmonies économiques. Quant

au septième, il regroupera Cobden et la Ligue ainsi que tous les écrits traduisant

les efforts inlassables de Bastiat pour créer une ligue analogue en France. Mais

il n’est pas nécessaire d’attendre la sortie des derniers volumes pour se réarmer,

au sens où l’entendait Jean-Philippe Feldman lorsqu’il écrivait, dans le dernier

numéro de ce bulletin : « Les intellectuels libéraux doivent redécouvrir les principes

libéraux et les faire partager. »

Jacques de Guenin

AYN RAND OU LA PASSION DE L’ÉGOÏSME RATIONNEL

d’Alain Laurent (2)

(2) Alain Laurent, Ayn Rand ou la passion de l’égoïsme rationnel, Les belles lettres, 2011,

237 pages, 25 euros.

Au moment même où était enfin publié le maître roman d’Ayn Rand, Atlas

Shruggled, traduit en français sous le titre de La Grève (3), est parue, précise,

claire, passionnante, une biographie de notre auteur, signée par Alain Laurent :

elle-même un vrai roman.

(3) Ayn Rand, La Grève, Les belles lettres, 2011, 1 165 pages, 29,50 euros.

Comment cette femme a-t-elle réussi à s’imposer dans le paysage littéraire et philosophique américain et obtenir un succès impressionnant ? Comment cette libertarienne a-t-elle réussi à vendre deux romans à plus

de 7 millions d’exemplaires ? Alain Laurent, on le sait, a été, depuis toujours,

sous son charme. A juste titre car, d’un côté, l’auteur a eu une vie tumultueuse

et, de l’autre, ses fictions sont autant d’éloges de la liberté et du capitalisme

entrepreneurial.

Elle est arrivée aux États-Unis depuis l’Union Soviétique avec quelques dollars

en poche. Grâce à la persévérance et au courage de son père, Alisa Rosenbaum

réussit à fuir l’enfer communiste qui l’aura marqué pour la vie. Son oeuvre en sera

la preuve. En 1926, à 25 ans seulement, la future Ayn Rand devient scénariste à

Hollywood grâce au célèbre Cecil B. de Mille qui voit déjà en elle un vrai talent.

Les premières années, elle vit de scénarios écrits pour les studios, connaît aussi un

certain succès au théâtre (Night of January 16th) et publie trois romans dont The

Fountainhead et Atlas Shrugged qui la rendent définitivement célèbre. Peu à peu

elle s’intéresse à la politique et fait campagne pour les candidats républicains aux

élections présidentielles de 1940 et de 1964. Ses discours libertariens fascinent

les étudiants et des politiques parmi lesquels un certain… Reagan.

Comme elle l’écrit dans une note de travail de 1937, dans son roman The

Fountainehead, Ayn Rand défend « l’individualisme comme une nouvelle foi »

tandis que dans une autre note de 1940 elle écrit que « le thème du roman est

l’individualisme versus le collectivisme, pas en politique mais dans l’âme

humaine ». Alain Laurent insiste sur ces faits. Le message d’Ayn Rand est moins

politique que philosophique. Ce qui importe pour elle c’est l’individu libre,

capable de s’épanouir. L’individualisme – qu’elle appelle aussi égoïsme – est,

effectivement, une religion : « Je crois que l’homme sera toujours un individualiste,

qu’il le sache ou non, et je me fais un devoir de le lui faire comprendre »,

écrit-elle en 1934. Et c’est l’État qui « existe pour servir l’individu » et non pas

l’inverse. Nos politiques devraient en tenir compte…

Devenue célèbre, Ayn Rand rencontre, entre autres, l’économiste Hazlitt,

l’écrivain et journaliste John Chamberlain et aussi von Mises qui dira d’elle que

« C’est l’homme le plus courageux des États-Unis ». Elle tisse des liens amicaux

aussi avec Leonard Read, fondateur de la Foundation for Economic Freeedom.

L’auteur de La Grève aura marqué les années 1940-1980 et un regain d’intérêt

pour elle a pu être remarqué depuis 2008. Les discours protectionniste des

politiques, leur appel à l’intervention de l’État ont poussé les gens (dans les Tea

Parties par exemple) à se replonger dans les écrits d’Ayn Rand. En publiant

cette biographie intellectuelle captivante, Alain Laurent rend justice à l’un des

plus grands défenseurs de la liberté.

Bogdan Calinescu

2089 OU LE TEMPS DE LA GRÂCE

UNE CIVILISATION RENAÎT DE SES CENDRES

de Michel de Poncins (4)

(4) Michel de Poncins, 2089 ou le temps de la grâce, Une civilisation renaît de ses cendres,

Éditions Godefroy de Bouillon, 2011, 186 pages, 22 euros.

L’ubiquité n’a pas de secret pour Michel de Poncins. Son livre nous entraîne

à Amsterdam, à Saigon, à Stockholm, via Rio ou Saint-Pétersbourg, à Rome et au Vatican et même à… nulle part ! Il faut dire qu’en 2089 notre planète est devenue La Ville et les nations de simples districts… Parallèlement, le lecteur ne voyage pas seulement dans l’espace mais aussi dans le temps – Orwell n’est pas loin –. Plongées dans le passé et retours vers le futur se succèdent ou se bousculent d’un chapitre à

l’autre. L’auteur donne ainsi naissance à un roman foisonnant d’une exceptionnelle

inventivité baignée de poésie. On pense au vers de Baudelaire :

Architecte de mes féeries

Je faisais àma volonté

Sous un tunnel de pierreries

Passer un océan dompté.

Si la vie paraît magique en 2089, c’est grâce à mille et une inventions dont le

« sésame », produit né de l’union improbable d’un iphone et d’une clé USB et aussi,

entre autres, à des lunettes parlantes qui communiquent à tout moment des informations

universelles en une langue non moins universelle, la « causette » (les langues

antérieures étant reléguées au rang de simples dialectes). La civilisation de la consommation

bat son plein, assurée et relayée par des vendeurs frénétiques (dont le héros de

l’histoire, Clovis) dans une société d’une complète opulence. On y constate, en effet,

que « c’est le premier milliard qui est difficile à gagner […] avec un peu de patience, les

autres suivent facilement ». Évidemment, la famine ne menace plus l’humanité, « les

flots impétueux de la liberté ayant permis à chacun de se nourrir ». Dans une société

d’abondance, la foule voit tous ses désirs comblés et il est d’autant plus agréable de

jouir de ces richesses retrouvées que les progrès de la médecine assurent un allongement

de la vie tel que 70 ans correspondent désormais à la fleur de l’âge…

Cette évocation d’un monde nouveau, mâtinée d’humour et de fantaisie

débridée, est l’habillage que choisit Michel de Poncins pour glisser les messages

fort sérieux qui lui tiennent à coeur.

En libéral convaincu, il dénonce au passage toutes les fautes passées :

l’erreur fatale de la retraite par répartition, la gestion scandaleuse de la sécurité

sociale, les ravages de la discrimination positive, le prétendu réchauffement climatique,

autant de mesures liberticides qui ont freiné l’arrivée du capitalisme

enfin triomphant dans La Ville.

En bon chrétien, Michel de Poncins ne peut pas adhérer à une société

gavée uniquement de biens matériels. Sa vision de l’histoire en marche est soustendue

par une quête de spiritualité. Cette quête habite les deux héros du roman :

Clovis, le fameux businessman frénétique à lunettes, et Judith, son employée

VIP (vendeuse d’idées paranoïaques). A travers maintes péripéties, tout au long

du livre, ils s’écoutent, se cherchent et se rencontrent sur le chemin de la conversion,

et c’est par le truchement de ce couple que nous arrivera le happy end :

leur union à Saint-Pierre de Rome, célébrée par le pape Pierre-Paul 1er, à la

« surnaturelle douceur ». Nous voilà donc arrivés à la fin de ce vertigineux parcours

initiatique. On en sort un peu étourdi, un rien secoué.

Au fait, quel jour sommes-nous ? Eh bien, justement, le 14 juillet 2089.

Jacqueline Balestier

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

Le Candidat Libre

Au moment de mettre sous presse, nous ne savons pas si Le Candidat libre a obtenu les 500 signatures

mais son programme n’en reste pas moins libéral à 100 %

et donc intéressant par son contenu et sa simplicité,

avec sept mesures concrètes : les bons scolaires, le salaire complet, les comptes

personnels d’épargne retraite, l’égalité fiscale, l’immobilier locatif, le référendum

d’initiative populaire et la réduction de la réglementation.

Chacune de ces mesures est puissamment argumentée.

A partir du constat de la faillite de l’Éducation Nationale, de la Sécurité Sociale,

du système fiscal, du logement social et de la démocratie représentative,

les solutions sont présentées de façon claire, avec des références

à nombre d’expériences étrangères.

Le candidat libre ne fait pas dans l’utopie, mais dans le vrai.

Consulter son programme aide à mieux voter.

Ne manquez donc pas de visionner www.lecandidatlibre.fr

*

Le Prix Renaissance de l’Économie 2012 sera remis à Alain Mathieu, Président de « Contribuables Associés »

pour l’ensemble de son oeuvre, dont son ouvrage paru aux Éditions du Cri : Les mythes qui ont ruiné la France

par Bernard Zimmern, Président Fondateur de l’IFRAP (Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques) et lauréat du Prix Renaissance de l’Économie 1999 le mercredi 16 mai 2012, à 19h30

dans les salons de l’Aéro-Club de France,

6, rue de Galilée 75116 Paris

Prière de réserver avant le 11 mai 2012.

Cercle Renaissance 138, rue de Tocqueville 75017 Paris – 01 42 27 48 22

*

19e colloque du centre d’éthique économique

jeudi 21 et vendredi 22 juin 2012,

Université d’Aix-Marseille, Faculté de droit,

3, avenue Robert Schuman 13628 Aix-en-Provence Cedex 1

« Quelle réponse éthique à la crise économique et sociétale :

modèle mutualiste et coopératif et/ou modèle actionnarial ? »

Renseignements : centre.ethique@univ-amu.fr

Site Internet : www.centre-ethique.univ-cezanne.fr

Organisateur : Professeur Jean-Yves Naudet,

Directeur du centre de recherches en éthique économique

*

Le Week end de la Liberté

Cette manifestation aura lieu

du vendredi 6 juillet au dîner

au dimanche 8 juillet au déjeuner

sur le thème :

« La responsabilité individuelle en démocratie »

à l’hôtel Galiceo de Saint-Paul-Lès-Dax

Il s’agit de montrer comment et pourquoi l’État supprime la responsabilité individuelle et la remplace par une irresponsabilité collective.

Si ces débats vous intéressent, veuillez vous inscrire auprès de Patrick de Casanove, président du Cercle Frédéric Bastiat.

Cercle Frédéric Bastiat 146, rue des Hauts du Lac 40440 Ondres

05 59 45 36 17 – cercle.bastiat@gmail.com

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

33e Université d’Été de la Nouvelle Économie

Le grand rendez-vous annuel des libéraux se déroulera du dimanche 26 août au mercredi 29 août 2012, à Aix-en-Provence.

Le thème :

« Libre Échange et Progrès Social »

Les intervenants :

A. Arnoux (entrepreneur, ALEPS), B. Bouckaert (juriste, Univ. Gand),

G. Calzada (Univ. Madrid), E. Colombatto (économiste, Univ. Turin),

V. Curzon-Price (Univ., Genève), O. Dassault (entrepreneur, député), Ch. Delsol (de l’Institut),

J. Ph. Delsol (juriste IREF, France), Doug DenUyl (philosophe, Liberty

Fund), P. A. Delhommais (journaliste économiste), J. Ph. Feldman (juriste, Univ.

Bretagne), X. Fontanet (entrepreneur), J. M. Fourgous (entrepreneur, député),

J. Garello (économiste, Univ. Aix), P. Garello (économiste, Univ. Aix),

A. Gentier (économiste, Univ. Aix), Sam Gregg (philosophe, Acton Institute),

Y. de Kerdrel (journaliste économiste), E. Krecke (économiste, Univ. Aix),  B. Lemennicier (économiste, Univ. Paris Assas), P. Lellouche (Ministre), L. Liggio (Atlas Foundation), C. Lottieri (Univ. Sienne), A. Madelin (ancienministre), G. O’Driscoll (Cato Institute), D. Rasmussen (philosophe, Univ. St John), Jean Perrin (entrepreneur, UNPI), F. Roux de Bézieux (entrepreneur), P. Salin (économiste, Un Paris Dauphine), B. Taffin (fiscaliste, ALEPS).

– Bulletin 138, janvier 2012.

AVANT-PROPOS

Pascal SALIN a ouvert les discussions sur La sortie de crise, après l’État-providence, thème de notre Université d’été 2011, en traitant de la Faillite des politiques économiques et de cet incroyable paradoxe : ce

sont les politiques économiques qui sont la cause de la faillite de notre économie alors que le rôle de l’État, bien au contraire, aurait été d’en assurer la stabilité : réduire les dépenses publiques, les impôts, la création

monétaire, autant de réformes que nous attendons toujours ! Dans le désordre général actuel, l’euro n’est que le bouc émissaire tout désigné pour masquer les lourdes fautes commises. La conclusion de Pascal SALIN a été le fil directeur de tous les débats qui ont suivi au cours de ces quatre journées de réflexion : « il faut abandonner l’interventionnisme étatique et revenir au vrai capitalisme » (p. 2).

Jean-Yves NAUDET (p. 11), plus récemment, a examiné avec calme et sang froid – ce sont ses termes – la réforme du système monétaire international proposée dans un texte du Conseil pontifical Justice et Paix, qui a fait quelques vagues dans les milieux catholiques comme parmi les spécialistes de ces questions. Il est vrai que

le document ne peut pas être satisfaisant pour un libéral lorsqu’il propose de mettre les pouvoirs de régulation monétaire dans les mains d’une autorité mondiale. Si l’on revient à la démonstration précédente du professeur SALIN, les échecs des politiques économiques sont justement imputables aux gouvernements. Passer de gouvernementsnationaux incohérents à un gouvernement mondial serait tomber de Charybde en Scylla, et l’on n’ose pas, non plus, imaginer une monnaie mondiale. Bien sûr, l’étude de Jean-Yves NAUDET est beaucoup plus nuancée que ce résumé car elle met aussi en valeur d’autres aspects du document comme l’appel à la responsabilité individuelle, le souci de l’épanouissement personnel et le rôle indispensable de l’éthique.

Fred AFTALION part en guerre contre les mauvais traitements réservés à l’Industrie Chimique. Il a des arguments incontournables pour dénoncer, à son tour, les interventions d’un État qui instaure une culture de la peur pour mieux arriver à faire appliquer un principe de précaution imbécile (p. 18).

Quant à Jean-Philippe FELDMAN (p. 22), qui a été le porte-parole de l’ALEPS au cours de la grande réunion joliment dénommée Galaxie libérale par Hervé NOVELLI, il appelle de ses voeux – et c’est une bonne conclusion à ce bulletin de début d’année – une prise de conscience qui nous libérerait du joug de l’État, chasserait le pessimisme ambiant et la peur paralysante et nous ferait retrouver notre confiance et notre dynamisme. Cela s’appelle la société civile.

Jacqueline Balestier

Pascal SALIN

DE LA CRISE FINANCIÈRE A LA CRISE DE LA DETTE :

LA FAILLITE DES POLITIQUES ÉCONOMIQUES(1)

(1) Intervention du Professeur Pascal Salin lors de la XXXIIe université d’Été de la Nouvelle Économie, Aix-en-Provence, 21-24 août 2011.

C’est avec un grand plaisir que je me retrouve à nouveau dans cet amphithéâtre, face à tant d’amis et de nouveaux visages. Le sujet de ma présentation est le suivant : de la crise financière à la crise de la dette, – et aussi pourrait-on ajouter… à la crise de l’euro –, la faillite des politiques économiques. (Ce thème vient d’être abordé par MonsieurBalcerowicz.)

Dénonciation d’un paradoxe

Il y a en effet un paradoxe étonnant de notre époque : la crise financière

et la crise de la dette sont, à mes yeux, aux yeux de certains d’entre nous, une

preuve évidente de la faillite des politiques économiques. Et je crois qu’on peut

dire qu’à notre époque, les politiques économiques sont la principale source de

l’instabilité économique. Voilà qui est paradoxal alors qu’on enseigne à tous les

étudiants du monde que l’une des tâches essentielles de l’État est d’assurer la stabilité économique.

Je voudrais, dans les quelques minutes qui me sont imparties, essayer d’illustrer

cette idée et montrer donc qu’il y a un renversement tragique de perspective.

On a prétendu, par exemple, que la crise financière était une crise du capitalisme,

qu’elle était la manifestation de son caractère instable et injuste, et que, par conséquent,

il fallait que l’État intervienne pour remettre les choses en ordre. Or, c’est

exactement le contraire : ce sont les mauvaises politiques, que je vais rapidement rappeler et qui ont été évoquées précédemment, qui sont la cause de ce désastre. Il

faut désormais laisser le marché corriger ce qui s’est passé. Il est tout à fait surprenant

de voir qu’en dépit de ces évidences, il y a actuellement un renforcement de l’interventionnisme étatique et par ailleurs un renforcement des préjugés anticapitalistes.

Pour quelle raison ? Cela mériterait certainement d’amples discussions.

Responsabilité des hommes politiques

Il y a une asymétrie importante dans l’opinion parce qu’elle est manipulée

par les hommes politiques qui ont les moyens de diffuser les idées alors qu’évidemment

nous, ici, par exemple, nous n’avons pas les mêmes possibilités. Une

déclaration du président de la République française, aussi absurde soit-elle, est

relayée et appréciée par les journaux. Je pense, par exemple, à cette énorme

bêtise qu’il a dite lorsqu’il a prétendu qu’il n’était pas juste que les profits reviennent

intégralement aux détenteurs du capital alors que le profit est la rémunération

du capital. Aucun étudiant n’oserait proférer une telle absurdité. Mais

ce sont des gens comme ceux-là qui décident à notre place et qui prétendent

stabiliser l’économie et sortir des crises qu’ils ont, en fait, provoquées.

En réalité, les politiciens, je crois, ont intérêt à ce que les crises existent.

On peut même penser qu’ils les suscitent par ce qu’ils peuvent apparaître ensuite

comme des sauveurs. C’est pour eux une occasion extraordinaire de passer au

premier plan et comme leur horizon est toujours plus court, on n’ira pas leur

reprocher les erreurs qu’ils auront pu faire.

La théorie autrichienne des cycles

Je voudrais rapidement commencer par un petit rappel de théorie qui a

été déjà esquissé il y a un instant. Ce qui m’a beaucoup frappé au cours de la

crise récente, c’est que, dans la plupart des médias, on opposait simplement

deux courants de pensée : les keynésiens, d’un côté et les monétaristes de l’autre.

On disait : « les keynésiens ont gagné », si bien qu’il fallait suivre les préceptes

keynésiens. En réalité, il n’y a pas de véritable explication des crises dans la

théorie keynésienne. Vous l’avez dit à l’instant M. Balcerowicz, Keynes se référait

aux « esprits animaux », à quelque chose d’extrêmement vague Il y a surtout

des prescriptions de politiques économiques. Mais c’est une erreur intellectuelle

majeure que de donner des prescriptions sans interroger sur les causes d’un

phénomène. Le monétarisme a montré un certain nombre d’erreurs du keynésianisme.

Mais je dois dire que c’est aussi une approche globale.

Or il y a une troisième approche qui est trop ignorée, en particulier en

France. Elle est la seule capable d’expliquer ce qui s’est passé et ce qui risque

de se passer d’ailleurs dans le futur. C’est bien entendu, comme vous l’avez citée,

la théorie autrichienne des cycles, celle qui a été développée par Mises et Hayek.

Une des caractéristiques de cette théorie autrichienne est qu’elle ne constitue

pas une approche globale contrairement à l’approche keynésienne et à

l’approche monétariste. Les autrichiens insistent sur le fait que la création monétaire

est toujours accompagnée d’une distribution factice de crédit. Elle se traduit

bien évidemment par une baisse du taux d’intérêt. Et cela crée des effets structurels,

modifie les structures de production, les structures des prix, parce que les

crédits sont distribués à certaines activités plutôt qu’à d’autres.

Il faut se souvenir que, contrairement à ce qu’avait souligné un Keynes, le

taux d’intérêt est le prix du temps. C’est donc un prix absolument fondamental

Et manipuler le prix du temps, cela évidemment aboutit à des catastrophes.

Nous savons bien que toutes les interventions publiques sur les prix, qu’il s’agisse

du logement, de l’agriculture, etc., se traduisent par des échecs. Manipuler un

prix qui concerne tout le monde et qui est aussi important que le taux d’intérêt,

c’est forcément quelque chose qui conduit à des catastrophes. C’est exactement

ce qui s’est passé récemment. Jamais, si on avait laissé le marché agir, jamais nous n’aurions eu des fluctuations du taux d’intérêt comme celles que nous avons connues

Les ravages du crédit facile

Que se passe-t-il lorsqu’il y a un crédit facile, lorsque le taux d’intérêt est

faible ? Les investisseurs sont incités à investir un peu n’importe comment dans

des activités qui ne devraient pas normalement être considérées comme rentables

ou dans des activités trop risquées. C’est la raison pour laquelle il y a des

modifications structurelles importantes. Je crois que la crise récente nous donne

une illustration parfaite de ce phénomène et c’est donc un cas d’école tout à fait

significatif pour les tenants de l’école autrichienne. Mais je le répète, de manière

assez surprenante, l’école autrichienne reste extrêmement ignorée, beaucoup

plus en France qu’aux États-Unis où elle a connu justement un certain développement,

et même un certain retentissement avec la crise.

Mais il y a, de ce point de vue là, aussi, des préjugés. La théorie autrichienne

des crises a été développée par des libéraux – quelle horreur ! –, « ils ne

peuvent pas avoir raison ». C’est le préjugé anti-libéral qui s’oppose à nous continuellement.

Et pourtant la théorie autrichienne est fondée de manière extrêmement

rigoureuse. Je crois qu’il faudrait ajouter à cela un autre élément, à savoir que l’un des problèmes auxquels nous sommes confrontés à notre époque c’est l’insuffisance de l’épargne par rapport aux possibilités de l’innovation, aux possibilités d’investissement.

La crise est aussi une crise de l’épargne

Pourquoi y a-t-il une insuffisance d’épargne ? En grande partie, à cause

des politiques fiscales. Je n’ai pas le temps d’expliquer en détail pourquoi les

politiques fiscales que l’on a à travers le monde sont des politiques qui détruisent

l’incitation à épargner. Mais je crois que c’est un phénomène extrêmement

important. Il y aussi, bien évidemment le système des retraites par répartition.

Avec un système de retraite par répartition, on n’est pas incité à accumuler pour

le futur. On est incité à consommer tout de suite et à s’en remettre au transfert

dont on bénéficiera plus tard lorsqu’on aura terminé de travailler.

Tout le système que nous connaissons est ainsi un système qui est hostile

à l’accumulation de capital. Et je crois que ce n’est pas du tout innocent : l’accumulation

du capital, c’est la propriété, c’est le capitalisme, c’est la liberté. De ce

point de vue, encore, le keynésianisme a apporté des leçons dangereuses en

prétendant qu’on pouvait relancer les économies par la consommation et qu’il

fallait, par conséquent, réduire le plus possible l’épargne. En réalité, c’est

l’épargne qui permet la croissance et il n’y a pas de croissance sans accumulation

de capital, il n’y a pas d’accumulation de capital sans épargne. Dans la mesure

où l’épargne est insuffisante le capitalisme est détruit peu à peu, par exemple

aux États-Unis où, heureusement, une partie du financement de l’investissement

peut se réaliser grâce à l’épargne des pays émergents, en particulier de la Chine.

Et on essaye de trouver un relais à l’insuffisance d’épargne par la politique

monétaire et la distribution de crédit factice. Mais c’est une illusion. On fait

comme si l’épargne était plus abondante qu’elle ne l’est en réalité. Il y a une

contradiction par conséquent entre les financements que l’on distribue, d’une

part et, d’autre part, la structure désirée par les individus entre consommation

et épargne. Cela veut dire que la crise n’est pas simplement une crise monétaire,

elle est aussi une crise de l’épargne, elle est à la jonction des politiques fiscale

et monétaire. C’est véritablement une crise de l’interventionnisme étatique car

il est bien évident que la politique monétaire et la politique fiscale ne sont pas

faites par le marché mais sont faites par les autorités politiques.

La responsabilité des banques

Aux effets pervers des politiques monétaire et fiscale, s’ajoutent des éléments

particuliers comme les subprimes. Là encore, les subprimes ont pris une

très grande importance à cause des mesures explicites par lesquelles le gouvernement

américain a forcé les banques à prêter sans considération des risques.

Il y a eu des réglementations pour ce faire. A l’opposé de ce que l’on dit, ce n’est pas la déréglementation financière qui a créé de l’instabilité, bien au

contraire. Je voudrais juste évoquer une idée, à savoir que l’on a continuellement

prétendu – on continue à prétendre – qu’il est indispensable d’avoir une banque

centrale – excusez-moi pour les banques centrales, il y en a peut-être qui sont bien gérées – une banque centrale qui joue le rôle de prêteur en dernier ressort.

Qu’est-ce cela veut dire ? Cela veut dire qu’il y a une institution capable de sauver

les banques si elles ont pris trop de risques. C’est une incitation au meurtre, bien

évidemment. Toutes les réglementations qui sont censées consolider le système

financier, en réalité le détruisent. C’est l’idée du « too big to fail », vous connaissez

tous cela, je n’ai pas le temps de développer l’ensemble des problèmes relatifs

aux réglementations. Je voudrais ajouter une dernière remarque en ce qui

concerne les causes de la crise financière. J’ai déjà eu l’occasion de m’en expliquer,

ici même. On nous dit, malgré tout, les banques ont pris trop de risques.

Les banques sont des institutions capitalistes. Je crois qu’il faut, de ce point

de vue, regarder de plus près ce dont il s’agit. Lorsqu’au XIXe siècle, nous avions

un grand nombre de petites banques, elles étaient possédées par de vrais capitalistes,

propriétaires et donc responsables. Ils ne prenaient pas trop de risques

parce qu’ils voulaient éviter la faillite. Un capitaliste voit le long terme. Les banques

de notre époque, pour différentes raisons qui sont, je crois, liées aussi à

l’interventionnisme étatique, sont d’énormes banques avec des actionnaires très

nombreux qui ne sont pas capables d’exercer leur contrôle, et les décisions sont

prises par des managers qui ne sont pas des capitalistes, mais des salariés. Leur

intérêt c’est de maximiser leur profit à court terme et, éventuellement, par conséquent,

de prendre trop de risques. De ce point de vue là également, on peut

dire que la crise financière n’a pas été une crise du capitalisme, mais au contraire

la conséquence de cette destruction progressive du capitalisme que l’on a connue

au cours des décennies récentes.

Les mauvaises réponses données à la crise…

Les réponses qui ont été données à cette crise ont été évidemment inadaptées.

Que fallait-il faire ? Ne rien faire. Ne rien faire, c’était la meilleure

solution. Ou alors, bien entendu, on aurait peut-être pu s’interroger sur les causes

de cette stagnation de long terme que connaissent tant de pays, ce qu’on a

parfois appelé l’« eurosclérose » et, pour cela, déréglementer, défiscaliser, etc.

Mais le climat intellectuel dans lequel nous vivons fait que l’on attend de l’État

qu’il fasse quelque chose. Et il a fait exactement le contraire de ce qu’il fallait

faire. Il a augmenté la dépense publique Il a créé des déficits extraordinaires. Et

nous voyons bien le résultat : regardez les États-Unis où le déficit public est passé

à plus de 13 % du PIB, ce qui est quelque chose de considérable et que l’on

n’avait peut-être jamais vu dans l’histoire américaine. Quelle est la conséquence ?

Les États-Unis n’arrivent pas à sortir de la crise, le taux de chômage reste élevé

alors que l’on a toujours été frappé par le fait qu’il y avait une très grande

flexibilité dans l’économie américaine et qu’elle se remettait rapidement des

récessions.

Cela devrait être une leçon et l’on devrait s’interroger à ce sujet, de même

d’ailleurs que sur la crise de 1929-30. On devrait conclure normalement que, si

la crise de 1929-30 a duré pendant dix ans, c’est à cause des politiques qui

étaient de type keynésien avant l’heure, comme cela a été rappelé. C’était, en

effet, une illusion totale de penser que l’on peut créer une demande ex nihilo.

On ne peut que déplacer la demande. Si l’État dépense plus, il faut soit qu’il

impose davantage, et le pouvoir d’achat du contribuable est diminué, soit qu’il

emprunte, et les possibilités de financement de l’économie sont réduites. Par

conséquent, maintenant nous nous trouvons dans une situation où il y a une

incohérence extraordinaire. Il y a quelques mois, on nous disait « il faut dépenser,

il faut que l’État dépense pour relancer l’économie », et maintenant il y a une

panique généralisée : comment va-t-on faire pour financer ces dépenses ? Je

crois qu’il y a là le symbole des incapacités de la politique économique, des

erreurs qui sont faites par la politique économique. L’instabilité de la politique

budgétaire prend le relais de l’instabilité de la politique monétaire. Et cela induit

toute une série d’effets pervers : par exemple, les gens ne savent plus s’ils vont

être imposés davantage ou non. Il y a une incertitude majeure qui est créée dans

l’économie par le fait que les États ne savent plus comment financer leur déficit.

La deuxième réponse qu’ils ont donnée, c’est la création monétaire une

fois de plus, la politique monétaire expansionniste alors que la crise avait été

créée justement par une expansion monétaire excessive. Et de ce point de vue

là aussi, nous voyons l’incohérence de la politique économique : d’un côté, on

nous dit, « il faut réduire l’épargne pour stimuler la consommation, augmenter

la demande globale et relancer l’économie ». de l’autre, on nous dit, « il n’y a

pas assez de moyens de financement de l’économie, alors on va en créer par la

politique monétaire de manière purement factice ». C’est une incohérence

majeure. Cela montre à quel point il y a un manque de rigueur dans l’analyse

de la politique économique, tout au moins du point de vue des idées qui sont

dominantes.

… et les propositions libérales

Il faudrait, en fait, faire exactement le contraire de ce qu’on fait partout

dans le monde actuellement : réduire la dépense publique, réduire des impôts

et réduire la création monétaire, pour moi, l’idéal serait d’empêcher toute création

monétaire. Il y a de ce point de vue là une idée majeure et mal connue mais

qui, je crois, a été développée uniquement par les économistes de l’école autrichienne

: il n’est pas nécessaire de créer de la monnaie. Si nous avions une quantité de monnaie constante dans le monde, que se passerait-il ? Les progrès de la productivité se traduiraient pas des baisses de prix nominaux là où les progrès sont les plus importants. Nous aurions une situation optimale puisque nous n’aurions pas cette création factice de crédits d’origine monétaire. Le monde idéal serait un monde où il y aurait une véritable épargne volontaire, capitaliste, et puis une absence totale de création monétaire.

L’euro, miroir aux alouettes des politiques économiques

Je voudrais terminer en disant quelques mots à propos de la crise de l’euro.

En effet, ce nouveau visage de la crise, la crise de la dette publique, en Europe,

s’est traduit par des préoccupations concernant l’euro. Et beaucoup ont dit que

l’euro jouait un rôle négatif, qu’il serait souhaitable qu’un certain nombre de

pays quittent l’euro soit parce qu’ils étaient mieux gérés, soit parce qu’ils étaient

moins bien gérés, etc. Cela rappelle un peu les débats qui avaient existé avant

l’introduction de l’euro. Les européens, ceux qui s’appellent européens, mais

qui, à mes yeux sont de « mauvais européens », bref, ceux qui s’appellent euxmêmes

des européens, voulaient la création de l’euro comme un moyen de créer

l’Europe politique et, ce qui est le rêve absolu, aboutir à une nation européenne.

Ce à quoi s’opposaient les nationalistes. Mais l’analyse générale qui a été faite

par la plupart des gens consistait à dire qu’une nation doit avoir sa souveraineté

monétaire et que l’intégration suppose une monnaie unique.

Pour ma part, je n’étais pas favorable à la création de l’euro, non pas pour

les raisons que je viens d’évoquer mais parce que je considérais que c’était un

problème relativement mineur par rapport à d’autres problèmes plus importants

comme la réforme fiscale. Ce que je veux dire par là, c’est qu’un pays peut

appartenir ou non à une zone monétaire sans que cela ait des conséquences

importantes.

Le débat autour de l’euro est évidemment très lié au problème de la conception

qu’on peut avoir de la politique monétaire. Ceux qui considèrent, c’est le

cas des keynésiens en particulier mais parfois, je dois dire aussi, des monétaristes,

ceux qui considèrent qu’avec la politique monétaire, on peut stimuler

l’économie, qu’avec une dévaluation on peut relancer les exportations et donc

là aussi relancer l’économie, ceux-là pensent qu’il est important de se pencher

sur le problème monétaire, qu’il y a une relation importante entre le problème

monétaire, le problème budgétaire, etc. En conséquence, toute la littérature, que

beaucoup d’entre vous connaissent, sur les zones monétaires optimales, a

consisté à rechercher dans quel cas il y avait une possibilité d’utiliser au mieux

les instruments de la politique économique de manière à stabiliser l’économie.

Faut-il, pour ce faire, appartenir ou non à une zone monétaire ?

Ce débat me paraît vain, parce que je crois que la politique économique

est nuisible. C’est une politique qui déstabilise. Si la politique économique est

nuisible, pourquoi se préoccuper d’une combinaison optimale d’instruments de

politique économique ? En réalité, nous pouvons très bien avoir des pays totalement

différents, gérés de manière totalement différente, avec la même monnaie

ou, éventuellement, avec des monnaies différentes. Nous avons après tout

un exemple très clair : celui de la « zone franc ». La « zone franc » – qu’on continue

à appeler comme cela bien que le franc n’existe plus –, la « zone franc » a fonctionné

d’une manière correcte en dépit du fait qu’il y avait un pays européen,

la France, des pays africains, qui avaient des structures économiques très différentes,

des gestions non moins différentes.

Séparer le problème de l’euro du problème de la dette

C’est un faux débat de vouloir reporter tout le problème sur le fonctionnement

de l’euro et de s’interroger pour savoir s’il serait souhaitable par exemple

que la Grèce quitte l’euro de manière à ce qu’elle puisse dévaluer. La dévaluation

d’abord, je crois, ne devrait jamais exister. Qu’est-ce qu’une dévaluation ? C’est

un vol. On a promis aux citoyens qui détiennent une monnaie, qu’on garantissait

la convertibilité de cette monnaie contre une autre monnaie, contre de l’or autrefois,

et puis tout d’un coup on dit non, on change de manière discrétionnaire le

prix. D’un point de vue moral, la dévaluation est absolument condamnable, c’est

exactement l’équivalent d’un vol. Par ailleurs je crois que c’est une erreur

d’attendre beaucoup d’une dévaluation. Momentanément, elle peut donner l’illusion

que l’on résout les problèmes parce que les prix augmentent et par conséquent

on peut tromper quelque temps les salariés en baissant de cette manière

le salaire réel. Mais nous savons bien que les gens sont quand même rationnels

et qu’un rattrapage se fera. Il n’est jamais bon de créer des illusions car on crée

des distorsions dans le système.

Je pense qu’il faudrait complètement séparer le problème de l’euro et le

problème de la dette. Pourquoi crée-t-on une liaison entre les deux ? Prenons le

cas de la Grèce. Le cas de la Grèce est tout à fait typique. Voici un pays qui a

été mal géré, qui avait un déficit public considérable par démagogie. Ce déficit

était pardonné parce qu’il était censé relancer l’économie et puis maintenant il

y a une crise. D’abord un problème de mot. Ce n’est pas une crise de la Grèce,

c’est une crise du gouvernement grec. Ce n’est pas la même chose. Le problème

n’est pas de sauver la Grèce mais de savoir s’il faut aider un gouvernement qui

a été mal géré. Et on prétend qu’il est nécessaire d’aider la Grèce de manière à

sauver l’euro.

Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que, de manière artificielle, on crée un lien

entre le problème budgétaire et le problème monétaire. La banque centrale européenne, par exemple, contrairement aux intentions initiales lors de sa création,

contrairement à son mandat qui est uniquement d’empêcher l’inflation, de

tolérer une inflation modérée, achète des titres grecs. Et en achetant des titres

grecs, elle monétarise bien sûr ces titres et crée des liquidités. Il y a donc une

création monétaire qui se fait non plus comme cela a été le cas au début du

XXIe siècle contre des créances privées, mais contre des créances publiques. Il

n’y a aucune raison de faire cela, il serait temps que les gouvernements soient

responsables. La Grèce a trop dépensé. La conséquence est que les prêteurs se

rendent compte que le risque est important sur les titres publics grecs, ils demandent des taux d’intérêt de plus en plus élevés. Les gouvernements ne tolèrent pas que les marchés puissent contrôler un gouvernement et donc ils prétendentqu’il faut exercer ce qu’ils appellent la « solidarité européenne ».

Peut-on justifier une solidarité européenne ?

« Solidarité européenne » Pourquoi devrait-on être solidaire avec ceux qui

sont mal gérés ? Pourquoi ne ferait-on pas comme dans la société civile où on est responsable et si on ne sait pas bien gérer son entreprise, on fait faillite ; et on doit payer des taux d’intérêt plus élevés parce que le risque est plus élevé.

Au nom de la solidarité européenne, on prélève des ressources sur les contribuables

français, allemands, etc. – enfin… français…, ils sont mal gérés eux

aussi ! –, sur ceux qui sont relativement mieux gérés, on prélève des ressources

soit pour alimenter le fond d’aide aux pays dits « en difficulté », soit en leur imposant de nouveau une création monétaire. Et nous avons finalement l’engrenage que souhaitaient les Européens à cause de cette crise.

Maintenant on en fait une crise européenne, alors qu’il s’agit de crises

gouvernementales nationales. Et on demande la création d’un gouvernement

européen, d’un ministre des finances européen ! Et nous avons donc, en conséquence

de cette crise, un renforcement de l’interventionnisme étatique, un renforcement

du centralisme européen. C’est une des conséquences fâcheuse de

la crise. Peut-être, si on veut être optimiste, peut-on néanmoins dire qu’il y a

enfin un éveil de l’opinion. On se rend compte peut-être qu’on ne peut pas indéfiniment se reposer sur les États, que la dette publique a des limites, que l’impôt a des limites et, si l’on est optimiste, on peut souhaiter que cette prise de conscience se renforce. Ira-t-elle jusqu’à son point ultime qui consisterait à dire : abandonnons l’interventionnisme étatique et revenons à un vrai capitalisme.

Jean-Yves NAUDET

LA RÉFORME DU SYSTÈME MONÉTAIRE INTERNATIONAL SELON « JUSTICE ET PAIX » : UN TEXTE QUI DOIT INVITER A LA RÉFLEXION (1)

(1) Article mis en ligne le 5 novembre 2011 sur le site www.libertepolitique.org

(http://www.libertepolitique.com/L-information/Decryptage/La-reforme-du-systeme-monetaireinternational-

selon-Justice-et-Paix-un-texte-qui-doit-inviter-a-la-reflexion).

A lire les commentaires des différents médias sur le texte publié lundi 24 octobre 2011 par le Conseil pontifical

justice et paix sous le titre Pour une réforme du système monétaire international dans la perspective d’une autoritépublique à compétence universelle, il apparaît clairement que ce document ne fait pas l’unanimité, que ce soit chez les spécialistes ou praticiens de ces questions, ou auprès des catholiques. En soi, ces réactions diverses ne sont pas un mal et il est normal qu’un texte émanant d’un organisme de l’Église romaine ne fasse pas l’unanimité : ne faut-il pas que les Chrétiens parlent à temps et à contretemps ? Le moment d’émotion passé, les réactions excessives oubliées aussi vite qu’elles ont été formulées, le temps n’est-il pas venu, en particulier pour un économiste catholique, d’examiner ce texte avec calme et sang froid, sans a priori, et dans le respect dû aux institutions de l’Église. (…)

Éléments doctrinaux et éléments prudentiels

Il doit être clair tout d’abord que ce texte n’est ni une encyclique pontificale,

ni non plus un texte publié par un obscur bureau du Saint-Siège, comme l’ont suggéré certains commentateurs anglo-saxons. Dans la hiérarchie des textes de l’Église, en dehors des rares affirmations touchant strictement le dogme (comme l’Immaculée Conception ou l’Assomption), les encycliques publiées par les papes ont une forte dimension doctrinale. Mais même elles peuvent aborder des questions prudentielles, concernant des événements récents de l’histoire, pour lesquels, comme le soulignait Jean-Paul II, on n’entend pas exprimer des jugements définitifs, en développant ces considérations, car, en elles-mêmes, elles n’entrent pas dans le cadre propre du magistère, contrairement aux principes qui appartiennent au patrimoine doctrinal de l’Église et, à ce titre, engagent l’autorité deson magistère (Centesimus annus § 3).

Cette distinction s’applique encore plus fortement au texte publié par le Conseil Pontifical, qui aborde largement, et jusque dans des propositions précises, le domaine prudentiel, dans lequel l’éclairage des sciences sociales estnécessaire, et qui n’engage pas une dimension doctrinale : en clair, des propositions

qui restent ouvertes au débat. En ce sens, ceux qui voient dans ce texte

un infléchissement doctrinal, voire une rupture avec l’enseignement de Jean-

Paul II, ou même de Benoît XVI, se trompent d’analyse. D’ailleurs, la partie du

texte portant sur les principes moraux soutenant l’agir économique ne souffre

pas débat, d’autant plus que les encycliques de Jean XXIII, Paul VI, Jean-Paul II

et Benoît XVI sont largement citées. Sur cette partie morale, voire même de

rappels doctrinaux, il n’y a aucun apport nouveau ; ce ne serait pas le rôle d’un

Conseil pontifical, mais du magistère lui-même au plus haut niveau ; en revanche,

il y a des rappels bienvenus, connus certes des spécialistes, mais qu’il était opportun, dans la situation économique et financière actuelle, de rappeler aux croyants et aux hommes de bonne volonté.

Les rappels portent sur la dignité de chaque homme et sur l’importance

du bien commun. Sur ce dernier point, c’est sans doute l’expression la plus citée

dans ce texte, et l’on ne peut, surtout lorsqu’on constate l’évolution actuelle de

la politique, tant en France que sur le plan international, que se réjouir de voir

le bien commun ainsi remis au centre du débat : à la veille d’une élection présidentielle,

les Français devraient y être particulièrement sensibles. Mais nos

contemporains ignorent en général ce qu’est le bien commun, souvent assimilé

à tort à une sorte d’intérêt général, voire d’objectif final et global à atteindre. Il

serait sans doute opportun, dans des textes comme celui-là, livrés, via les journalistes,

au grand public, de rappeler ce qu’est le bien commun, défini notamment

par Jean XXIII comme « l’ensemble des conditions sociales permettant à

la personne d’atteindre mieux et plus facilement son plein épanouissement ».

Rappeler que le but du bien commun est l’épanouissement des personnes aurait

évité certaines interprétations transformant les suggestions du Conseil pontifical

en une sorte d’étatisme étendu à la planète entière. L’insistance mise sur le bien commun doit éclairer ce texte, si l’on a à l’esprit cette définition si claire de Jean XXIII (Mater et magistra § 65).

L’importance de l’éthique

En outre, le Conseil est pleinement dans son rôle de relais de la parole du

magistère quand il souligne, au-delà des aspects techniques de la crise, le rôle

des « fléchissements de nature éthique survenus à tous les niveaux ». La dimension

morale de la crise que nous vivons, en économie comme d’ailleurs en politique,

doit, à juste titre, être mise au premier plan. Si les « autorités morales »,

à commencer par l’Église catholique, ne le font pas, qui le fera ? Quand le texte

du Conseil souligne le montant excessif de monnaie qui provoque des bulles

spéculatives ou la crise financière, il n’est pas seulement dans l’analyse économique,

il est aussi et surtout dans la dimension morale : la prétention des États,

mais aussi de certains agents économiques, de vivre au-dessus de leurs moyens,

de consommer plus qu’on ne gagne, de distribuer et dépenser ce qui n’existe

pas et ne correspond à aucune richesse réelle, de même que la focalisation

maladive sur le court terme, le tout, tout de suite à n’importe quelle condition,

montre bien que la dérive est avant tout morale.

C’est indiscutablement là, d’abord, qu’on attend une parole d’Église,

relayée à tous les niveaux. Il s’agit de rappeler que l’économie ne peut fonctionner

sans éthique. La distinction que faisait Jean-Paul II entre le bon et le

mauvais capitalisme passe par l’acceptation ou non de cette nécessaire dimension

éthique. Là où l’Église est irremplaçable, c’est lorsqu’elle rappelle, comme

l’a fait Benoît XVI dans Caritas in veritate que l’éthique c’est d’abord la reconnaissance

de « la dignité inviolable de la personne humaine » et de « la valeur

transcendante des normes morales naturelles » (Caritas in veritate § 45). Ce

sont des mots que nos contemporains ignorent et c’est le message que l’Église

doit rappeler à temps et contretemps à ceux qui oeuvrent dans la politique

comme dans l’économie. Mais souligner cette dimension éthique, c’est montrer

qu’au-delà des nécessaires réformes techniques, c’est le comportement en

matière morale qu’il faut changer et cela passe par la conversion de chacun de

nous et la prise de conscience de nos responsabilités personnelles. Benoît XVI

avait eu l’occasion de souligner que même avec le meilleur modèle économique du monde, on ne construirait pas une société juste s’il n’y a pas d’hommes justes.

C’est ce que mère Térésa avait répondu à un journaliste qui lui demandait ce

qu’il fallait changer dans l’Église : « Vous et moi. » Que faut-il d’abord changer

dans l’économie actuelle « Vous et moi ». Il serait dommage que la légitime discussion

sur les propositions concrètes de Justice et paix masque le coeur du message de l’Église dans ces domaines, qui ne porte pas sur la technique économique, mais sur les conséquences morales du message chrétien. C’est un appel à la responsabilité de chacun, car, s’il y a des structures de péché, elles résultent de l’accumulation de péchés personnels.

Une contribution offerte aux responsables

D’ailleurs, Jean-Paul II avait bien indiqué que « L’Église n’a pas de solution

technique à offrir ». « Elle ne propose pas des systèmes ou des programmes

économiques et politiques » (Sollicitudo rei socialis § 41). Fidèle au message du

Christ, elle ne confond pas Dieu et César et ne se prend pas pour César, ni ne

veut occuper sa place. On peut alors se demander pourquoi le Conseil pontifical

formule des propositions précises ? On n’a sans doute pas porté suffisamment

attention au préambule : « Ce document veut être une contribution offerte aux

responsables. » La crise « est une occasion de discernement » et « elle met en

capacité d’élaborer de nouveaux projets ». On change alors de dimension. On

passe au domaine prudentiel, voire technique. La présence d’un professeur

d’économie aux cotés du cardinal Turkson et de monseigneur Toso lors de la

présentation de ce texte montre que l’on est passé dans la suite du texte à des

pistes de réflexion, des propositions offertes au débat, et donc à la légitime

discussion de tous, y compris bien entendu des croyants. Suggérer de mettre en

place la fameuse taxe Tobin, pour ne prendre qu’un exemple, n’engage pas la

foi, cela va de soi. On n’est pas « hors de l’Église » si on critique la taxe Tobin !

Pourquoi ce texte a-t-il été alors si fortement discuté et critiqué par beaucoup ? En raison des propositions concrètes, sur lesquelles on reviendra brièvement.

Certes. Mais aussi pour deux autres raisons. Le texte ne montre pas clairement le lien entre les grands principes éthiques réaffirmés et ces propositions concrètes. En quoi une banque centrale mondiale ou la taxe Tobin ou plusencore des points très précis comme la séparation entre les diverses activités bancaires ou leur recapitalisation sont-ils plus éthiques que d’autres propositions ? Il y a là une sorte de chaînon manquant entre les principes moraux et les propositions techniques de politique économique : on passe de l’un à l’autre sans vraie justification. Pourquoi ces mesures et pas d’autres ?

Quelle explication de la crise ?

L’autre chaînon manquant, c’est l’explication effective de la crise que nous

vivons. Car sans analyse économique rigoureuse, les propositions perdent de

leur pertinence. Certes, la dimension monétaire est mise en avant, mais derrière

les banques montrées du doigt, il y a l’action des banques centrales, publiques,

sans qui l’inondation monétaire, les prêts irresponsables et les bulles spéculatives

n’auraient pu avoir lieu. Pour analyser la crise et les remèdes, il ne faut pas voir

seulement les symptômes, comme ceux qu’on vient de citer, mais les responsabilités

premières comme celles des banques centrales étatiques. De même, la

crise des dettes souveraines a permis des mouvements dangereux pour nos économies, comme le risque de faillite des États, les mouvements à la hausse

des taux d’intérêt pour les pays trop endettés, ce qui a favorisé les mouvements

purement spéculatifs. Mais ceux-ci n’existent que parce que les États ont été

irresponsables en pratiquant des déficits budgétaires qu’aucun agent privé

n’aurait pu se permettre, persuadés que l’État ne ferait jamais faillite. Mensonge

des déficits et des dettes, irresponsabilité de financer à crédit des dépenses de

fonctionnement avec un argent qu’on n’a pas, immoralité de reporter nos

dépenses sur nos enfants et petits-enfants : le désordre des finances publiques

nous a conduit au bord du désastre et la crise n’est pas finie.

L’origine de la crise réside dans les désordres monétaires et budgétaires,

donc financiers, provoqués par les États et les banques centrales. Le texte

dénonce les dérives qui ont suivi sur le plan pratique : les prêts irresponsables,

les bulles spéculatives, les immoralités de toute nature. Tout cela est vrai. Mais

ce sont des symptômes. La racine est bien dans les désordres monétaires et

budgétaires, qui ont en quelque sorte autorisé et favorisé les autres dérives, permettant

aux mauvais penchants humains (les effets du péché originel sur l’économie,

comme l’a expliqué Benoît XVI) de se manifester. On peut douter qu’il

s’agisse d’un libéralisme économique sans règle ni contrôles puisque l’État

contrôle la création de monnaie et son propre budget ; avec le montant des

prélèvements obligatoires, des dépenses et des dettes publiques, on peut douter

aussi qu’on soit vraiment dans une orientation de type libéral. Il y a certes bien

eu des dérèglements dans les comportements, mais il faut en chercher les causes

et les facteurs permissifs. L’idéologie de la technocratie, c’est-à-dire du pouvoir

étatique dominé par la technique, dénoncée à juste titre par le texte, peut difficilement

être en même temps analysée comme fruit de l’idéologie libérale. Et

nul ne peut nier que les pouvoirs des États n’aient cessé de se renforcer, au

détriment du principe de subsidiarité. Jean-Paul II avait d’ailleurs sévèrement

critiqué l’État de l’assistance et son côté déresponsabilisant (Centesimus annus

§ 48). La question du libéralisme est certes complexe, surtout si on mélange

libéralisme philosophique, politique, économique ; mais il est difficile de laisser

entendre qu’on serait dans une sorte d’ultralibéralisme quand les dépenses publiques,

dans un pays comme la France, atteignent 55 % du PIB. Le texte du

Conseil pontifical, en se penchant plus sur les symptômes que sur la racine du

mal, propose des solutions que l’on trouve un peu partout dans l’air de temps,

qui manquent d’originalité et n’atteindront pas leur but.

Quelles propositions ?

La taxe Tobin est contestée par tous les experts et Tobin lui-même avait

marqué par la suite des réserves, refusant sa transformation par Attac et d’autres

en arme politique contre le commerce mondial, auquel lui-même était favorable.

La recapitalisation des banques est un problème purement technique ; on peut

s’interroger sur la moralité qu’il y aurait, comme le suggère le texte, à la faire avec aussi des capitaux publics : est-ce aux contribuables à payer les mauvaises

opérations ou gestions des banquiers ? Que signifie un système dans lequel les

pertes sont socialisées ? Le profit n’a de sens en cas de bonne gestion que s’il

existe des pertes en cas de mauvaise gestion. Pas de droits sans devoirs, dit

l’Église. Et bien, pas de possibilités de gains sans risques de pertes ; si l’on gagne

à tous les coups et qu’on indemnise le perdant, le profit perd sa légitimité. La

séparation entre activité de crédit et d’investissement dans les banques n’existe

pratiquement nulle part et est contestée par de nombreux experts. Quant à l’idée

d’une banque centrale mondiale, elle a laissé la plupart des spécialistes rêveurs.

La fonction d’une banque centrale est d’abord d’émettre de la monnaie, du

moins si l’on conserve aux mots leur sens habituel. Mais le Conseil suggère-t-il

alors une monnaie mondiale ? Quand on voit les difficultés de gestion d’une

monnaie comme l’euro à 17 États, pourtant d’un même continent et assez proches

quand même comme niveau de vie, on n’ose pas imaginer une monnaie

mondiale allant du Zimbabwe aux États-Unis ! L’expérience de l’euro devrait

inciter au moins à une grande prudence dans ce domaine. Comment imaginer

une même monnaie dans des situations si diverses et des niveaux de développement

si différents ? Et s’il ne s’agit pas de cela, que veut dire alors le Conseil

en parlant de banque centrale mondiale ?

Une autorité publique à compétence universelle

Enfin, fil conducteur du texte, la question d’une autorité politique mondiale.

Ceux qui semblent découvrir cette idée, comme si elle avait été inventée par

Justice et paix, ignorent qu’elle figurait déjà chez Jean XXIII et qu’elle avait été

reprise par Benoît XVI dans Caritas in veritate. Il n’y a donc là rien de nouveau.

Mais Benoît XVI insistait beaucoup sur le lien entre cette autorité et le bien

commun, sur la régulation de cette autorité par le droit et sur la place de la

subsidiarité pour éviter toute dérive centralisatrice. Et, dans Caritas in veritate,

on comprend bien que l’ONU n’est pas le modèle idéal, puisque le pape parle

de l’urgence de sa réforme.

Dans le texte du Conseil pontifical, les choses sont moins évidentes. Certes,

on insiste sur la complexité du problème, les délais, etc., mais il est bien question

de transférer des attributions nationales à cette autorité et la méfiance envers

l’ONU paraît moins grande (alors qu’on sait par exemple que beaucoup de pays

à l’ONU envisagent de modifier la déclaration universelle des droits de l’homme

pour créer un soi-disant droit à l’avortement ; l’Église ne sera jamais assez

méfiante envers les organes qui s’arrogent le droit de modifier la liste des droits

fondamentaux). L’ONU ne saurait en toute hypothèse être un modèle. Mais

surtout on observe dans le texte un glissement de vocabulaire, plus sensible

encore dans la conférence de présentation, en parlant d’un gouvernement mondial, terme qui n’a jamais été employé dans une encyclique. Une autorité

est une chose, un gouvernement en est une autre. Là encore l’expérience européenne

devrait inciter à la prudence. En outre, si l’on revient à l’objet principal

du texte, la réforme du système financier et monétaire international, dans la

mesure où les désordres de ce système viennent d’abord des États, via le budget

ou la création de monnaie, on doute que centraliser ces pouvoirs-là dans un

gouvernement mondial donne de meilleurs résultats. Comment les erreurs

commises par les autorités politiques nationales ne pourraient-elles pas se reproduire,

avec plus d’effets pervers encore, dans un gouvernement mondial ? Et

que signifie un gouvernement de l’économie ? Quand on voit là encore les difficultés

de la gouvernance européenne, on peut légitimement se demander ce

que donnerait une gouvernance mondiale. Le Conseil parle de l’esprit de Pentecôte,

mais l’ONU et les autres institutions internationales, c’est plutôt Babel.

Une invitation à la réflexion, une ouverture aux débats

Ce texte doit donc être pris pour ce qu’il est : à côté de rappels doctrinaux,

il contient surtout des analyses et propositions prudentielles, présentées explicitement

comme une contribution au débat. C’est donc avant tout un objet de

discussion. Sa publication rapide, en pleine crise, ne lui donne pas la distance

nécessaire et le fait s’aventurer sur des propositions insuffisamment fondées,

contestables et surtout pas très originales. En abordant de très prés les questions techniques, ce document perd le côté prophétique que l’on trouve dans les grandes encycliques sociales. Le lien entre l’Évangile et la dignité inviolable dela personne est évident ; il l’est nettement moins quand on parle de taxe Tobin ou de recapitalisation des banques, et il laisse imaginer à ceux qui connaissent mal l’Église que celle-ci prétend se substituer aux responsables du bien commun.

L’objet du document de Justice et paix doit donc être d’ouvrir le débat, auquel les laïcs doivent, comme Vatican II l’a expliqué, prendre toute leur place, se servir de leurs compétences techniques, faire des propositions, dans la fidélitéaux principes doctrinaux définis par le magistère. Son mérite est d’inciter chacun à réfléchir dans ce domaine complexe, qui reste par nature d’ordre prudentiel, et donc dans lequel chacun garde sa liberté de jugement.

Fred AFTALION (1)

(1) Fred Aftalion est l’auteur d’une Histoire de la Chimie Masson Éditeur et de La Protection de l’environnement aux Éditions France Empire.

L’INDUSTRIE CHIMIQUE, CETTE MAL-AIMÉE

« L’UNESCO a voulu que 2011 soit l’année de la Chimie »

La Chimie en tant que Science a acquis ses lettres de Noblesse avec Lavoisier. Elle a ses lois, ses savants et leur découvertes et fait l’objet d’un enseignement dans les établissements scolaires, les universités et les grandes écoles à travers le monde. L’Industrie Chimique dont le rôle est de mettre à la disposition du plus grand nombre les bienfaits de cette discipline scientifique connait en revanche de plus en plus de détracteurs après avoir été longtemps honorée pour le bien être auquel elle contribue.

Un revirement inattendu

C’est au point que la société américaine E.I. Dupont de Nemours créée en 1804 a dû renoncer à son logo « Better things for better living through Chemistry ». Ce changement d’attitude trouve son origine aux États-Unis dans lesannées 70. Déjà en 1962 un livre de Rachel Carson Le printemps silencieux avait jeté le trouble en prétendant que le DDT provoquait la disparition des oiseaux car il fragilisait la coquille de leurs oeufs ! Par la suite les « pacifistes » deCalifornie, la guerre du Viet Nam terminée, se convertirent en écologistes et,

relayant les inquiétudes de Rachel Carson, s’en prirent aux différentes nuisances provoquées notamment par l’Industrie Chimique. Ainsi prirent naissance de nombreuses agences fédérales destinées à protéger les citoyens américains par une règlementation foisonnante, voire des interdictions : après le « Clean Air Act », l’EPA, l’OSHA, le CPSC, le TOSCA, etc.

Bien entendu les autres pays développés suivirent l’exemple américain chacun avec son ministère de l’Environnement et ses bureaucraties appropriées, cette prolifération s’entendant à l’ONU ainsi qu’à la Commission Européenne.

Une telle armée de fonctionnaires provoqua le recrutement par les industriels

de toxicologues, de médecins, d’experts de toutes catégories et rendit nécessaire

dans les usines d’importants investissements pour la mise en conformité avec

des normes de plus en plus contraignantes. Comme le but de toute Administration

est de persévérer dans son être ces dépenses ne sont allées qu’en croissant

avec le temps. A cela s’ajoutera pour l’Industrie Chimique l’apparition d’une

nouvelle maladie : la chimiophobie.

Une maladie récurrente : la chimiophobie

La peur des activités chimiques provoquée par les écologistes, confortée

par les média et exploitée par les bureaucrates a conduit, dans les pays industrialisés

à des décisions contestables et préjudiciables à nos économies, voire à

notre bien être. Les exemples abondant qui en témoignent. Ainsi le DDT qui

n’a jamais nui à la santé des humains mais seulement tué des insectes, ce qui

était après tout sa fonction, s’est vu universellement interdit d’usage en 1972.

Il avait rendu de tels services au cours de la seconde guerre mondiale en préservant

de l’attaque des moustiques les troupes engagées dans des zones infestées

que le Dr Paul Muller, un suisse, qui découvrit ses vertus avait reçu en 1948

le prix Nobel de Médecine. L’interdiction du DDT rendit inévitable la recrudescence

des épidémies de Malaria contre lesquelles il était le seul insecticide efficace.

Tout aussi apprécié que le DDT étaient les CFC, les chlorofluorocarbures

découverts dans les années 30 par l’américain Thomas Midgley et utilisés avec

avantage depuis comme fluide de réfrigération et dans les bombes aérosol car,

stables et non toxiques, ils avaient pour eux de n’être ni inflammables ni corrosifs.

Soudain en 1974 deux chercheurs américains Rowland et Molina décelèrent

des trous dans la couche d’ozone de la stratosphère au-dessus de l’Antarctique.

C’était là un phénomène saisonnier mais on craignit qu’à cette occasion l’intensité

des rayons solaires n’augmentât, provoquant des cancers de la peau. Sous

prétexte que les CFC pourraient être en partie responsables de ce phénomène

et sans autre preuve dirimante, il fut décidé de les bannir à jamais et dans le

monde entier par les accords de Montréal en 1988. Il fallut alors trouver des

produits de substitution qui s’avérèrent plus coûteux, modifier en conséquence

les installations de réfrigération et remplacer les CFC dans les aérosols par des gaz dangereux comme le butane qui lui, est inflammable.

Un autre épisode montre à quel point la chimiophobie s’est emparée des esprits. Le 10 juillet 1976 à Seveso, près de Milan dans un atelier de la société Givaudan qui fabriquait du trichlorophénol destiné à la synthèse de l’Hexachlorophène un germicide puissant, une rupture de joint provoqua une explosion.

Cette explosion libéra sur une superficie de 18 km2 un nuage contenant 500 grammes de dioxine, une impureté jusque là inconnue dans la nature. Les animaux du voisinage en moururent et les êtres humains présents souffrirent dechloracnée, une affection de la peau qui disparut assez vite et ne laissa aucune séquelle. Deux options se présentèrent alors : la première puisqu’il n’y avait pas eu mort d’homme était de renforcer les mesures de sureté lorsque l’on manipulait des chlorophénols ; l’autre qui fut immédiatement adoptée était de faire jouer le principe de précaution dans sa forme la plus extrême.

Les excès de l’application du principe de précaution

Donc, les 736 habitants de la commune de Seveso furent évacués ; l’hexachlorophène,

disparut du marché ; cinq cadres de l’entreprise subirent des peines

de prison et la société productrice dut verser plus de 200 millions de dollars sous

forme de dommages et intérêts et de frais de décontamination. Mais surtout cet

accident purement fortuit servit de prétexte en juin 1982 à la Commission Européenne

de Bruxelles pour édicter une « directive Seveso » visant des centaines

de produits. En particulier la peur de la dioxine devint si intense qu’elle provoqua

la condamnation à jamais d’importants dérivés des chlorophénols comme de

désherbant 2, 4, 5 T et les fluides caloporteurs PCB.

Depuis, la commission de Bruxelles a fait mieux en 2007 avec sa directive

REACH qui rend obligatoire le réexamen pour leur toxicité éventuelle de

10 000 produits d’usage courant n’ayant jamais donné lieu à la moindre alerte

sanitaire. Dernièrement par ailleurs ce sont les perturbateurs endocriniens qui

causent de nouvelles peurs irraisonnées. Les produits visés sont notamment les

phtalates utilisées comme plastifiants dans le PVC ainsi que le biphénol A et les

victimes à protéger sont les nouveau-nés dont les têtines pourraient être contaminées

par ces produits avec le risque d’une baisse de fertilité une fois ces bébés

parvenus à l’âge adulte (sic).

Le choix du biphénol A pour ces études est du reste étrange car il n’intervient

pas comme un additif isolé qui aurait pu migrer de la matière plastique

mais bien un composant de cette dernière dans laquelle il reste « enchaîné » sans

pouvoir en sortir. Quant aux Parabens, eux aussi mis en cause, on ne saurait

par quoi les remplacer s’ils étaient interdits car ils interviennent comme bactéricides

sans équivalent, employés universellement pour la conservation des médicaments,

des aliments et des cosmétiques de consommation courante. D’autres

produits sont en sursis faute d’accord entre les chercheurs sur leur « nocivité ».

Tel est le cas des OGM et des édulcorants de synthèse comme la saccharine et

l’aspartame tour à tour bannis ou autorisés selon les pays.

Les conséquences

En 1992, l’Industrie Chimique européenne occupait encore 2 millions de

salariés et se situait au 3e rang après l’Industrie automobile et l’Industrie électrique

et électronique. Il n’en est plus de même et cela est aussi vrai pour les

États-Unis. Des deux côtés de l’Atlantique en effet, les grands groupes chimiques

intégrés ont disparu : Rhône-Poulenc, Péchiney en France, Hoechst en Allemagne,

ICI en Grande-Bretagne, Union Carbide, Allied, Américan Cyanamid

en Amérique. Seuls subsistent encore dans leur conception initiale quelques rares

survivants : la BASF allemande, le belge Solvay, l’américain Dow Chemicals.

Certes les groupes « désintégrés » ont été cédés en partie à de nouveaux

actionnaires de leur pays mais un grand nombre d’activités ont été délocalisées

quand elles n’ont pas été supprimées. Ainsi les matières colorantes toutes d’origine

européennes sont maintenant produites en Inde et les Terres rares, indispensables

à toute la technologie moderne et qui nous venaient d’Amérique sont

à présent à 97 % originaires de Chine.

L’Industrie Chimique en Europe et aux USA a été la victime de cette évolution car elle fait peur aux « nantis capricieux » que nous sommes devenus. En premier lieu on craint son voisinage, donnant ainsi la préférence aux pays émergeants.

D’autre part, on l’accable de taxes et règlementations coûteuses qui lui font perdre son caractère compétitif quand on n’interdit pas tout bonnement certaines de ses fabrications les plus rentables.

Puissent les responsables de nos pays qui ont longtemps permis à cette belle industrie de fructifier, comprendre qu’elle est encore capable d’assurer emploi et prospérité si on ne lui fait pas subir trop d’entraves injustifiées en ne cédant pas à des peurs qui n’ont pas leur raison d’être.

Jean-Philippe FELDMAN

LE RETOUR A LA SOCIÉTÉ CIVILE (1)

(1) Discours prononcé au cours du dîner de Galaxie libérale « Pour un monde 9 » du9 novembre 2011, vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin.

Le degré de liberté d’un pays se mesure à la place qui est laissée à la société civile,i.e. l’ensemble des libres

relations entre individus sur la base du contrat et de l’association. Or, force est de constater que depuis plus de 4 ansmaintenant, la sphère de la société civile, malgré quelques réformes, a, telle une peau de chagrin, encore diminué.

La faillite de l’État-providence

L’État-providence est en faillite. La France a pris beaucoup de retard. Quelques chiffres permettent de le comprendre :

– La part des dépenses publiques dans le PIB, qui était de 11 % en 1872 et de 12,6 % en 1912, est de 55 % aujourd’hui (34,6 % en 1960 ; 39,3 % en 1974 ; 45,5 % en 1980). Presque 5 fois plus qu’il y a un siècle !

– La France est classée à l’indice de la liberté économique, 64e sur 183, par la Heritage Foundation et le Wall Street Journal, en 2010 et 2011.

– Les dépenses de l’État correspondant à ses fonctions régaliennes s’élèvent en 2011 à 55 M € (30 pour la défense ; 6 pour la justice ; 12 pour la sécurité : 3 pour l’action extérieure de l’État : 4 pour l’administration générale de l’État, la direction de l’action du gouvernement et les pouvoirs publics), alors que le total du budget s’élève à 285 M e, soit moins de 20 %.

L’État en vient à mal remplir ses fonctions régaliennes sans être capable de bien remplir ses nouvelles fonctions. C’est que la France est devenue une grande nurserie, justement dénoncée par Mathieu Laine : doucement bercée par le culte de l’assistance et le refus du risque. « Changer l’homme en bébé, criant à la société : Maman !, tel est l’idéal socialiste ! », écrivait Yves Guyot en 1894.

Cet idéal socialiste a, pour l’essentiel, triomphé et il est devenu celui des sociauxdémocrates de tous les partis, de ces hommes politiques qui ont érigé le « pragmatisme » en absolu. L’État-providence a pris l’apparence depuis quelquesannées d’un État-peur : un État qui « protège » les citoyens et les individus, par définition débiles.

Jouer sur la peur pour proposer l’assistance

Le culte de l’assistance, contre lequel Tocqueville avait mis en garde en

1840, mène à un cercle vicieux. Les individus prétendument protégés en viennent

à ne plus vouloir se débarrasser de leurs chaînes et, quand bien même le

veulent-ils, ils ont l’impression vertigineuse d’un vide abyssal qui les attendrait si

l’État se retirait. Les étatistes jouent de cette peur. Si l’État ne faisait plus ceci, s’il

n’intervenait plus dans cela, s’il ne réglementait plus, en bref s’il ne « protégeait »

plus, alors il n’y aurait plus de culture, plus d’arts, de cinéma, les gens ne pourraient

plus se loger et se soigner, les retraités n’auraient plus de pension, etc.

Le mécanisme a été démonté dès 1850 par Bastiat dans La loi. Le socialisme

confond le gouvernement et la société. C’est pourquoi chaque fois que les

libéraux ne veulent pas qu’une chose soit faite par l’État, les socialistes en

concluent que les libéraux ne veulent pas que cette chose soit faite du tout. Or,

de ce que nous serons libres, s’ensuit-il que nous cesserons d’agir ? Pourtant, le

vide n’existe pas. Il y a des solutions libérales.

Les propositions libérales

D’abord, il faut avoir à l’esprit que ces solutions ont été mises en oeuvre

avec succès dans certains pays étrangers, parfois confrontés à des situations au

moins aussi délicates que la situation française actuelle : Australie, Canada, Chili,

États-Unis, Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni, Suisse… Quelques exemples

emblématiques :

– la jeunesse avec le bon scolaire ou le chèque éducation qui permet aux

familles de choisir l’école de leurs enfants et la liberté pédagogique qui accompagne

la concurrence entre les établissements ;

– l’université avec des établissements privés ;

– la protection sociale avec le salaire complet, la suppression du monopole de la Sécurité sociale et les retraites par capitalisation chères à Jacques Garello ;

– le logement avec le strict respect du droit de propriété :

– le droit du travail avec la liberté contractuelle et la fin du « harcèlement

textuel ».

Il faut insister sur l’éducation, une bataille qui a été, depuis longtemps,

remportée par les socialistes qui, par contrecoup, ont gagné la bataille des

médias puisque les journalistes, dans leur majorité, ne se sont pas dépris de la

propagande qu’ils ont subie dans leur prime jeunesse. Ensuite, il faut avoir à

l’esprit que ce que l’État fait mal aujourd’hui, c’est ce qui était mieux fait hier

par d’autres que lui : individus, familles, associations, sociétés mutualistes, syndicats,

entreprises. Mais l’État a mis une telle chape de plomb sur le pays que

nous ne nous souvenons plus de cela.

Les limites de l’État

On en vient toujours à la question centrale : quelles sont les limites de l’État ? Elles ont été tracées depuis longtemps par les libéraux. En 1863, Édouard de Laboulaye pouvait écrire : « Que l’État fasse régner la paix et la sécurité, son

rôle est rempli ; dès lors qu’il sort de sa sphère, il porte le désordre et le trouble

dans la société. » Les réformes libérales supposent un retour à la véritable notion

de la subsidiarité : tout ce que l’individu peut faire par lui-même doit être laissé

à son initiative : dans le cas contraire, c’est en priorité à la société civile de le

suppléer et seulement en dernier ressort à l’État.

Cela suppose des réformes institutionnelles : la fin du pouvoir personnel,

que les libéraux ont toujours refusé, une véritable « séparation des pouvoirs »,

enfin une authentique décentralisation qui aboutisse à une concurrence entre les

divers niveaux de gouvernement et au sein de chaque type de collectivités locales.

La responsabilité des intellectuels libéraux

Défendre le libéralisme par ses effets est indispensable. Mais cela n’est pas

suffisant et, dans certains cas, cela peut même être dangereux. La liberté produit inévitablement des effets pervers. Exemple paradigmatique : la liberté d’expression.

Ce n’est pas parce que certains énoncent des idées stupides qu’il faut limiter la liberté de tous : le mésusage de la liberté ne doit pas être un prétexte pour l’encadrer, ou, pis, la prohiber.

Ainsi est-il nécessaire de développer une pédagogie du libéralisme. Les intellectuels libéraux doivent redécouvrir les « principes » libéraux et les faire partager. Car il n’y a de vérité que dans les principes. N’oublions pas que lelibéralisme n’est pas juste parce qu’il est efficace. Il est efficace parce qu’il est juste. Autrement dit, parce qu’il est conforme à la nature humaine et parce qu’il est le seul système de pensée qui le soit.

Je terminerai en disant deux choses.

1. Nous eussions aimé que la France se réformât en temps normal et avec un minimum de sérénité. Hélas ! Notre pays est dos au mur. Si elle est désagréable, l’urgence de la situation peut cependant être mise à profit pour faire ce qui n’a pas pu être mené avec courage jusqu’à présent. Les libéraux ne demandent finalement rien d’autre à l’État que de les laisser entreprendre et vivre librement. Quelqu’un l’a dit avec bonheur il y a quelques années : laissez-nous « respirer » !

2. Même si on nous culpabilise à longueur d’année, non seulement il n’y a pas de honte à être libéral, mais encore pouvons-nous nous enorgueillir de l’être.

N’oublions pas que, dans l’Histoire,

Les droits de l’homme, c’est nous !

La liberté, c’est nous !

La propriété, c’est nous !

La tolérance, c’est nous !

 

BONNES FEUILLES

Philippe NEMO

LA FRANCE AVEUGLÉE PAR LE SOCIALISME (1)

(1) Philippe Nemo, La France malade du socialisme, Paris, François Bourin Éditeur, 2011, 406 pages, 24 €.

Extraits du chapitre 16, L’immoralité de l’impôt français, pp. 198 à 204.

L’impôt sans contrepartie est un vol

Croire que la société se porte mieux, globalement, si l’on admet la liberté

économique et si l’on ne dérègle pas la logique auto-organisatrice du marché

par une fiscalité confiscatoire, ne signifie pas qu’on ait une philosophie sociale

aveuglément « individualiste », inconsciente de l’existence d’importants intérêts

sociaux qu’il faut défendre en toute hypothèse. Mais nombre de ces services

collectifs peuvent être assurés selon la seconde conception de l’intérêt général

et de la fiscalité que nous avons définie plus haut, et non selon la logique injuste

de la « justice sociale ». Ils peuvent être assurés conformément a la justice

commutative.

Par exemple, il peut être justifié de payer des impôts pour fournir gratuitement

à certains citoyens des ressources (en matière de santé, de chômage, de

retraite, de logement, d’éducation…), dès lors que ce type de politique comporte

réellement pour le contribuable une contrepartie : soit qu’il pense qu’il pourra

avoir lui-même besoin un jour de ces services étant donné les incertitudes de la

vie (son impôt est alors l’équivalent d’une prime d’assurance), soit qu’il pense

qu’une aide unilatérale, au moins momentanée, peut éviter à certains de ses

concitoyens de tomber dans une marginalité qui risquerait d’être nuisible à la

prospérité ou à l’harmonie de la société (donc à lui-même et à ses proches), soit

qu’il accorde quelque crédit à des théories économiques de type keynésien selon

lesquelles il faut favoriser, même artificiellement, la consommation des ménages

les plus modestes pour relancer ou entretenir la machine économique, etc. Il est

vrai qu’on commet souvent des abus, et l’on vend bien des illusions, en

prétendant que l’État lui-même doit fournir ces services. Mais admettons-en le

principe, sous réserve d’inventaire. L’important est que, quelle que soit la raison

invoquée, il faut qu’il entre dans la politique projetée un élément de justice,

c’est-à-dire que la contribution que l’on demande au citoyen soit censée lui procurer

une contrepartie quelconque (y compris, le cas échéant, des satisfactions

immatérielles difficilement évaluables telles que le prestige du pays, la beauté,

ou la propreté d’une ville, l’animation ou la notoriété d’une région, etc.).

En revanche, si le transfert est absolument sans contrepartie pour le citoyen

à qui le fisc a pris son argent, par exemple s’il s’agit de payer des retraites

anormalement élevées, acquises en un nombre d’années anormalement court,

aux employés de la Banque de France ou de la RATP, s’il s’agit de réparer, aux

frais du contribuable, les pertes subies par les entreprises nationalisées à la suite

de grèves à répétition (SNCF, Air France…), s’il s’agit de payer l’heure de travail

des employés des services publics à un taux supérieur à celui du marché (qui est le

seul taux juste, puisqu’il correspond à un équilibre de l’offre et de la demande,

donc à un avantage réciproque et égal assuré aux partenaires de l’échange économique),

ou encore, dans un genre un peu différent, s’il s’agit de payer les

emplois fictifs de dizaines de milliers de fonctionnaires de l’Éducation nationale

rémunérés pour accomplir des tâches syndicales ou associatives que non seulement

les contribuables n’ont pas souhaitées, mais qui sont souvent des machines

de guerre contre la moitié desdits contribuables, ou, grâce aux fonds secrets de

Matignon (de l’aveu même d’un bénéficiaire qui s’est exprimé benoîtement à ce

sujet dans un article du Monde), de financer la faction des « refondateurs » du Parti

communiste [ou n’importe quel autre groupuscule ou réseau d’influence qui intéresse

le pouvoir), ou encore (car on n’a que l’embarras du choix, et l’actualité fait

resurgir chaque semaine de nouvelles turpitudes) s’il s’agit de financer les travaux

dans les domiciles privés de certains membres dirigeants des caisses de retraite,

ou les yachts mis à la disposition des gestionnaires de la MGEN, etc. ; il s’agit là, en termes moraux, et pour appeler un chat un chat, de vols.

Étant donné que ces prédations utilisent tous les moyens de force et même de terreur dont peut disposer un État – police, justice, fichiers, perquisitions,

etc. –, le seul mot qui la désigne adéquatement, et qui a en outre le mérite

d’évoquer des précédents historiques, est celui d’oppression. Nous subissons

désormais en France une oppression, celle d’une nouvelle classe dominante, la

fonction publique, le secteur nationalisé, le secteur social, tous les bénéficiaires

des prélèvements obligatoires, sur une nouvelle classe dominée, la société civile

productive. Quand un contribuable reçoit un redressement fiscal pour une peccadille

qu’il ne pouvait éviter vu l’obscurité et l’incohérence des textes, et qu’il

comprend que l’argent supplémentaire qu’on va lui prendre servira finalement

à subventionner telle ou telle association qui l’injurie et travaille à sa perte, il ne

peut qu’avoir le sentiment d’être un opprimé, un vaincu politique, comme il y

en a tant eu dans l’Histoire. Les souvenirs historiques se bousculent dans mon

esprit : les razzias des Tartres, les privilèges de l’Ancien Régime, l’impôt révolutionnaire

des terroristes basques ou corses, les rackets de la Mafia… Ces violences

ont pour point commun leur banale, leur plate malhonnêteté. Car il a toujours été difficile de gagner sa vie honnêtement : il faut travailler, faire preuve

d’énergie et d’intelligence, convaincre autrui, faire un pas vers ses besoins et ses

désirs, en un mot être altruiste. Pour ceux qui sont en position de décider l’impôt, en revanche, il suffit de décréter. En ce court-circuit réside l’immoralité de l’impôt sans contrepartie.

L’impôt sans contrepartie mutile l’homme

Il y a une manière plus générale, et qui dépasse les contingences du cas

français, de caractériser l’immoralité de ce que nous appelons l’impôt sans

contrepartie.

Selon la philosophie des droits de l’homme inventée originellement dans

plusieurs pays d’Europe et d’Amérique et devenue la philosophie politique dominante

des Temps modernes, l’État a pour raison d’être de protéger les droits

naturels des citoyens. Si, au lieu de protéger ces droits, il les viole et spolie le citoyen à son profit et à celui de sa clientèle, il devient illégitime.

Mais en quoi consistent les droits naturels de l’homme ? C’est tout ce qui

constitue l’être de l’homme, ce que l’individu humain a en propre. Ce « propre »

de l’homme, Locke, dans le Traité sur le gouvernement civil, le décline en trois

termes, « la vie, la liberté et les biens », expression qui revient à plusieurs reprises

sous sa plume. Ce qu’il veut dire en cumulant ces termes au lieu de parler simplement

de la propriété (property), c’est que l’être de l’homme n’est pas quelque

chose de statique er de matériel. Il inclut certes d’abord son corps et son esprit,

mais aussi tout ce qu’il fait avec son corps et son esprit. Le propre de l’homme,

c’est tout ce qu’il accomplit librement tout au long de sa vie en utilisant, selon

ses idées et ses projets, les biens dont, parce qu’ils sont siens, il sait qu’il l’usage

exclusif. Il peut en disposer librement par le don, l’échange, l’achat, la vente, le

contrat, l’association. Ce « domaine propre » peut dès lors augmenter ou diminuer

en fonction de l’industrie de chacun, de sa sagesse, des services rendus ou

reçus, donc de toute la libre activité de la personne au long du temps (y compris

au-delà d’une vie humaine, aussi longtemps qu’on peut transmettre ses biens

par héritage).

Ce qui revient à dire que l’être de l’homme est indissolublement lié à son

avoir. En vérité, l’ego de chacun n’existe pleinement, ne devient spécifique et

unique, non superposable à l’ego d’une autre personne, que parce qu’en transformant

sans cesse son avoir par son activité créatrice, il donne à sa vie une

forme et un dessin différents de ceux des autres personnes. En revanche, ceux

qui ont et font la même chose sont la même chose. Ce sont des clones, ou plus

exactement des « frères » des groupes primitifs, cette communauté chaude que

veut précisément reproduire le socialisme sans prendre conscience que, si c’était

possible, ce serait un retour à un stade antérieur à notre civilisation et à ses réussites scientifiques, techniques et économiques. Toute notre civilisation s’est fondée sur l’hypothèse inverse, c’est-à-dire la liberté pour les individus d’être ce à quoi ils aspirent en disposant à leur gré de ce qu’ils possèdent.

Tout le monde admet qu’il serait contraire aux droits de l’homme

d’amputer le corps d’un homme. Ce serait une atteinte monstrueuse à son être.

Or spolier quelqu’un de sa propriété par un impôt injuste, c’est faire exactement

la même chose. C’est le priver non pas d’un appendice contingent de sa personne,

d’un simple « avoir » qui pourrait sans inconvénient être séparé de son

« être », mais d’une partie de son être même. C’est pourquoi l’impôt arbitrairement

confiscatoire n’est pas seulement une entrave, une contrainte, un dommage

pénible ou même odieux. Il accomplit quelque chose d’infiniment plus

grave. Insidieusement, il transforme l’homme, il le transforme ontologiquement.

Il tend à faire de tous les citoyens des êtres sans personnalité, des clones,

des membres de ce troupeau passif de l’âge totalitaire si bien anticipé par Tocqueville

ou par Orwell. Car il tend à rendre impossible qu’il subsiste dans la

société, et qu’il y réapparaisse génération après génération, des hommes vraiment

libres, c’est-à-dire indépendants, politiquement et idéologiquement, tant

les uns des autres que tous de l’État. De tels hommes ne peuvent exister que

dans une société où chacun, après avoir payé sa juste part des dépenses

communes qui sont véritablement d’intérêt général, peut conserver ce qu’il a et

en user comme lui-même l’entend, selon les idées originales qui sont les siennes.

Y compris s’il l’a reçu par héritage : car sinon, à quoi servirait-il que ses parents,

par leur renoncement à la consommation immédiate, aient constitué une fortune

excédant leurs propres besoins ? Et, si cela ne leur servait à rien, ni à eux ni à

leurs descendants, quel motif auraient-ils de prendre des initiatives économiques

impliquant travail, peine et risque ? Et s’ils ne les prenaient pas, quel serait l’état

présent de l’économie, qui n’a atteint le stade où elle est aujourd’hui que parce

que, précisément, dans le passé, des entrepreneurs ont emprunté des voies personnelles

et novatrices qui ont augmente la productivité et donc, en dernière

analyse, la prospérité de tous ?

Comprenons que l’acharnement socialiste et solidariste à faire définitivement

disparaitre l’homme indépendant nuit à la communauté plus encore qu’aux

individus directement spoliés. En effet, le progrès des communautés humaines,

que ce soit dans les sciences, les techniques, les arts, les moeurs, l’économie, est

toujours apporté par des individus qui ont été libres d’explorer des voies nouvelles,

conformément à une idée qui était la leur, que personne ne pouvait concevoir

à leur place, et qu’ils ont explorées à leurs propres frais et risques en usant

de la plénitude de leurs talents et de leurs chances. Si ces hommes disparaissent,

c’est l’apparition de richesses nouvelles et le progrès humain lui-même qui

deviennent impossibles. C’est pour cette raison de systémique sociale que l’on

peut affirmer que l’impôt sans contrepartie tend à ramener l’humanité différenciée

et humaniste au stade de troupeau indistinct. Par la pratique systématique

du vol, il la prive des richesses et des développements humains futurs que la

liberté seule pourrait créer – même si ces biens sont encore invisibles au moment

où ces spoliations s’effectuent.

LIRE LIBÉRAL

L’ÉCOLE AUTRICHIENNE D’ÉCONOMIE

UNE AUTRE HÉTÉRODOXIE

de Renaud Fillieule (1)

(1) Renaud Fillieule, L’école autrichienne d’économie. Une autre hétérodoxie, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2010, 239 p., 18 €.

Il faut saluer la publication de cette introduction à l’école autrichienne,

d’autant plus qu’elle paraît quelque peu improbable lorsque l’on connaît ses

éditeurs (qui croient indispensables de justifier en plusieurs pages la parution de

l’ouvrage, on n’est jamais trop prudent dans le milieu universitaire…) et que l’on

sait qu’elle a bénéficié du soutien d’un centre lillois (l’Université Lille I n’étant

guère réputée pour son libéralisme…).

En huit chapitres nerveux (biens et valeurs ; échange et prix ; monopole et

commerce ; la production et sa structure ; capital et intérêt ; la monnaie et son

pouvoir d’achat ; inflation et crise ; État et marché), l’auteur décrit de manière

probe et scientifique les positions de l’école autrichienne d’économie des origines

(Menger) à nos jours (Guido Hülsmann notamment) en passant, bien sûr,

par les plus grands (Mises et Hayek). Le didactisme de l’ouvrage est tel qu’il peut

être aisément lu par tout honnête homme. Une réussite.

Jean-Philippe Feldman

CES MYTHES QUI RUINENT LA FRANCE

d’Alain Mathieu (2)

(2) Alain Mathieu, Ces mythes qui ruinent la France, Éditions du Cri, 2011, 192 pages, 14,90 €.

Ils sont 30. Ce sont les mythes qui ne font qu’enfoncer la France. Après

avoir disséqué dans un premier livre le modèle social français que tout le monde

nous envie mais que personne ne copie, Alain Mathieu passe en revue tous les

mensonges économiques véhiculés par les politiques ou les médias et qui ne font

qu’aggraver la situation économique du pays. Parmi ces 30 mythes (il y en a

sûrement d’autres mais il a fallu faire le tri…), on trouve ceux qui concernent

notre fonction publique (« les fonctionnaires ne sont pas des privilégiés », « nous

manquons de policiers, d’infirmiers et de professeurs »), l’écologie (« les emplois

verts sont la solution au chômage »), le modèle social (« notre modèle social protège

les pauvres », « les HLM sont des logements sociaux », « la France est un

pays très inégalitaire »), l’Europe (« prêter à la Grèce, c’est sauver l’euro »)… La liste est longue car l’imagination est fertile aussi.

L’auteur part d’un constat inquiétant : en termes de PIB par habitant, cinq

pays nous ont doublé depuis 30 ans. C’est énorme dans un monde qui ne cesse

de se développer économiquement. Nous avons perdu la bataille des entreprises

(la France crée des entreprises à durée de vie très courte) mais nous avons gagné

celle des prélèvements obligatoires : l’Allemagne n’a que 55 prélèvements obligatoires

alors que la France en a plusieurs centaines. Par ailleurs, nous sommes

perçus comme un pays avec un taux de corruption élevé et la condamnation

d’un ancien président de la République n’a pas arrangé les choses. Très intéressante

la comparaison que fait l’auteur avec l’Allemagne car il est difficile de

soutenir que dans ce pays les services publics sont catastrophiques et que ces

habitants seraient mal soignés… Et pourtant, l’Allemagne dépense 150 Mds

d’euros de moins que la France et cela tous les ans. Sa fonction publique est

beaucoup moins chère que la fonction publique française et les HLM allemandes

ont été en grande partie privatisées. Les Allemands partent plus tard à la retraite

et les allocations chômage sont beaucoup moins généreuses qu’en France. Pour

faire des économies, on pourrait déjà faire comme les Allemands…

Alain Mathieu revient aussi sur la crise de 2008 car de nombreux mythes

sont apparus à cette occasion. Il remet les pendules à l’heure concernant le

capitalisme financier et ses implications dans la crise, l’économie soi-disant réelle

et celle « irréelle » et rappelle l’importance de la spéculation et l’échec des

relances économiques étatiques. Mieux vaut faire des baisses d’impôts et de

dépenses publiques, surveiller les… banques centrales et leurs politiques monétaires

et accepter la faillite des grandes banques privées ou semi-privées.

L’ouvrage ne se contente pas de passer en revue les tares de notre économie.

Les solutions proposées sont détaillées et présentées de manière pédagogique : adopter la démocratie directe en donnant plus de poids à l’individu, supprimer le statut des fonctionnaires, réformer la fiscalité en instaurant la « flat tax »… Les idées ne manquent pas et elles sont toutes de bon sens. Alain Mathieu a la possibilité de se faire entendre grâce à son excellent livre et à l’association qu’il préside, Contribuables Associés, forte de plus de 100 000 membres.

Bogdan Calinescu

L’OLIGARCHIE AU POUVOIR

d’Yvan Blot (3)

(3) Yvan Blot, L’oligarchie au pouvoir, Economica, 2011, 144 pages, 19 €.

L’auteur sait de quoi il parle : énarque, ancien député et membre des grands

corps d’inspection de l’État. Son constat est sans équivoque : le Parlement est

soumis au gouvernement qui, lui-même, s’incline devant les syndicats. Et ce sont

les hauts fonctionnaires qui font le plus de lois en France alors qu’ils ne sont

même pas élus. A ceux-là on peut ajouter une grande partie des médias qui

peuvent biaiser l’information. Toutes ces oligarchies ont une idéologie en

commun, le politiquement et l’économiquement corrects, dont le rôle principal

est de réduire les citoyens au rôle de spectateur. Yvan Blot montre très bien

comment nous sommes soumis à une démocratie fictive. Grâce à des références

historiques, il rappelle les origines historiques des oligarchies et les dévoiements

de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. L’oligarchie –

militaire, marchande, politique, religieuse, ethnique – considère l’homme

comme une matière première au service de sa puissance. L’une des premières

mesures que prend l’oligarchie au pouvoir est le bannissement de la démocratie

directe sauf en Suisse, aux USA, en Allemagne et en Italie (cela n’a pas empêché

la prise du pouvoir par des oligarques…).

Un autre objectif de l’oligarchie est l’égalitarisme. Celui-ci pousse les

citoyens à sacrifier la liberté au nom de l’égalité. Ils se soumettent aux politiques

ré distributrices des dirigeants. Il n’y a pas de meilleure solution pour gagner des

voix et s’approprier le pouvoir. Au niveau local, la redistribution en échange du

vote est, bien entendu, encore plus développée, mais cette pratique se fait, sans

le dire ouvertement, à l’échelon national. Sommes-nous condamnés ? Yvan Blot

pense qu’il existe de grandes raisons d’inquiétude pour l’Occident. Il y a d’abord

cette préférence pour le court terme, pour l’immédiat. Nous ne pensons plus à

l’avenir de notre civilisation à long terme. Nous sommes soumis à l’impératif du

moment. « Il faut réduire la préférence pour l’immédiat et réformer les institutions

politiques et économiques en conséquence. Ce qui est dangereux est le règne du gérant irresponsable, tant en politique qu’à la tête des grandes entreprises, ou des médias », écrit Blot. C’est vrai sauf qu’une entreprise est obligée de penserà court terme. Il faut vendre, payer les salarié, etc.

La solution qui nous reste est la démocratie directe et le référendum d’initiative populaire. Les États-Unis ont imité la Suisse en instaurant la démocratie directe dans beaucoup de villes (sauf Chicago) et dans les États fédérés (27 Étatssur 50, surtout ceux de l’Ouest). L’Allemagne l’applique dans tous ses États fédérés. Rappelons que les associationsContribuables Associés et Agir pour la démocratie directe ont déposé une proposition de loi constitutionnelle afin de modifier les articles 11 et 72 de la Constitution et instituer le référendum d’initiative populaire. Un pas vers un vrai changement en France.

B. C.

LA RÉGRESSION INTELLECTUELLE DE LA FRANCE

de Philippe Nemo (4)
(4) Éditions TEXQUIS – 16 €.

Philippe Nemo analyse la situation de la France d’un point de vue philosophique,

juridique et anthropologique. Il soutient à juste titre que si le pays se

trouve dans cette situation ce n’est pas seulement la cause d’une économie défaillante

et d’un État omnipotent mais aussi le résultat de l’emprise d’une « pensée

unique » de nature gauchisante qui phagocyte les débats sur l’école, les médias,

la famille, les moeurs, etc. Ce n’est plus le vrai ou le bien qui comptent mais

l’idéologiquement correct. La loi Gayssot, la loi sur la HALDE, le « devoir de

mémoire » et autres commémorations habilement manipulées ne sont que les

excroissances d’une plaie terrible qui ronge la vie intellectuelle française.

Son incursion dans le monde de la pensée correcte commence avec la loi

Pleven du 1er juillet 1972 dont le principe était l’application à la France de la « Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de racisme ».

La loi instituait des mesures plus répressives pour les actes et comportements

racistes. Elle allait tellement loin que la liberté d’expression était touchée. Des

notions comme « provocation à la haine » et « provocation à la discrimination »

représentaient un danger supplémentaire dans les débats. La loi Pleven, écrit justement Nemo, punissait des propos n’ayant encore causé de mal à personne.

On assistait aux débuts de la police de la pensée. Parallèlement, cette loi permettait aux associations de porter plainte au nom d’un tiers en matière de

racisme et d’antisémitisme.

La loi Gayssot de 1990 en rajoute une couche. Elle introduit une forme

de censure idéologique car on ne peut plus aborder certains sujets historiques

sous peine de risquer une condamnation au tribunal. C’est l’opinion qui est visée,

quels que soient les arguments apportés. De plus, une amnésie idéologique est

en train de s’abattre sur le débat intellectuel. Il vaut mieux éviter de parler des

crimes communistes car ainsi on risque de sous-estimer – voire de nier – les

crimes nazis. « L’horreur absolue » ne se trouve que du côté du nazisme. La

droite n’a pas eu le courage d’abroger la loi Gayssot qui servira de modèle pour

d’autres lois dites « mémorielles ». La loi Taubira de 2001 culpabilise le blanc

face au noir alors que l’esclavagisme a été pratiqué (et continue d’ailleurs) aussi

par les Arabes et les Africains. La loi sur la HALDE de 2004 réprime les discriminations

à l’embauche ou dans l’octroi des logements.

De nombreuses dérives ont été recensées suite à cette loi, de nombreuses

personnes ayant porté plainte contre des patrons d’entreprises après un refus

à l’embauche. Tous les prétextes sont bons pour contester la décision de

l’employeur. De même, un sujet comme l’homosexualité est tabou. Un député

français a été condamné deux fois pour avoir fait des déclarations considérées

comme « homophobes ». Il n’a pas bénéficié de l’immunité parlementaire dont

profitent de nombreuses autres personnalités politiques pour des faits infiniment plus graves… Philippe Nemo a raison de le souligner : l’idéologie remplace la justice et le droit pénal. On ne condamne plus les actes mais les propos. Ne pas entrer dans le moule idéologique vous marginalise et toute affirmation « différente » est sévèrement condamnée. Il s’agit bien du « délit d’opinion » qui régit de plus en plus notre droit pénal.

Avec de nombreux exemples à l’appui, Philippe Nemo décrit brillamment cette terrible dérive dans une société de plus en plus aveugle.

B. C.

LA GRÈVE

d’Ayn Rand (5)

(5) Ayn Rand, La grève, Les Belles Lettres, 2011, 1 165 p., 29,50 €.

Non, ce n’est pas la grève dans les aéroports mais le titre du roman d’Ayn

Rand que vient de publier Alain Laurent aux Belles Lettres (dans une excellente

traduction de Sophie Bastide-Foltz). Prenez le temps de lire ce roman. Une lecture utile et d’une actualité saisissante.

Lors d’une rencontre très récente avec Alain Laurent, celui-ci m’a avoué

– stupéfait – que le roman d’Ayn Rand a reçu des échos très favorables dans la

presse française de… gauche. Le Monde, Libération, La Croix, Le Journal du

Dimanche… ont vanté les qualités de cette ode au capitalisme. Rien dans Le

Figaro. Serait-ce un signe des temps politiques ? Quoi qu’il en soit, c’est le

roman Atlas Shrugged d’Ayn Rand qui n’avait jamais été publié dans son intégralité

en français malgré une tentative inachevée en 1959. Et pour cause, c’est

un livre « ultralibéral » qui va sûrement déranger les esprits politiquement corrects.

Le roman tombe à pic car la situation économique et politique de la France

ressemble fortement à celle des années 1930 décrite par l’auteur. Alors que

l’Amérique s’enfonce dans la crise et ressemble de plus en plus à une démocratie

populaire, deux industriels essaient de sauver la liberté d’entreprendre. La lutte

contre l’étatisme s’organise autour de John Galt, ingénieur et inventeur, qui se

cache au Colorado. Après moult péripéties, la liberté triomphe et l’étatisme s’écroule. Mais que le combat est rude !

D’un côté, les défenseurs de l’État et de l’interventionnisme, de l’autre, les

hérauts de la liberté. Entre les deux, ceux qui utilisent l’État, qui en ont besoin :

« Le Colorado est une région formidable, affirme un des personnages du roman.

Bientôt le plus formidable du pays. Vous croyez qu’elle ne me tient pas à coeur ?

Cet État est en train de devenir l’un de mes meilleurs clients, comme vous devez

le savoir si vous prenez le temps de lire les rapports sur votre service de fret ».

Mais, dit un autre personnage, « il ne peut y avoir d’économie libérale sans

libre concurrence. Il faut donc obliger les hommes à se battre (pour la liberté ».

Tout le roman est parsemé de ces tirades sur la liberté, le capitalisme, l’entreprise, les entrepreneurs (« Rester sans rien faire n’est pas dans la nature de l’homme car il n’est pas de capacité plus noble et joyeuse que d’inventer ») ou bien sur l’argent que certains considèrent comme « l’origine de tous les maux »

(toute ressemblance avec l’actualité est fortuite…) : « Vous pensez vraiment que

l’argent est à l’origine de tous les maux ? Et vous êtes-vous demandé quelle était

l’origine de l’argent ? L’argent est un moyen d’échange. Il n’y a de raison d’être

que s’il y a production de biens et des hommes capables de les produire. L’argent

matérialise un principe selon lequel les hommes disposent, pour commencer,

d’une monnaie d’échange dont ils admettent la valeur intrinsèque. L’argent existe parce que des hommes produisent. C’est ça le mal ? ». Le point culminant du roman est, bien entendu, le discours de John Galt expliquant la grève contre« une société qui nous immole à l’intérêt général ».

Roman très long et à message politique, la Grève n’en est pas moins passionnant, avec plus de 10 millions d’exemplaires vendus aux États-Unis. Une lecture indispensable pour les libéraux et un moyen très efficace pour la propagation de nos idées.

B. C.

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Assemblée Générale de l’ALEPS

Notre Assemblée Générale annuelle s’est déroulée autour du président Jacques

Garello, de Fred Aftalion, vice-président, et de Georges Lane, trésorier, le jeudi

27 octobre 2011 dans la bibliothèque du « 35 », tapissée de tous les livres libéraux

de France, de Navarre et de maints pays étrangers, dont le « trésor » est, bien entendu, la collection du Journal des Économistes si cher à Frédéric Bastiat.

Les libéraux de France étaient bien là, avec les responsables de la plupart

des associations partenaires (IREF, Contribuables Associés, IFRAP, Liberté

Chérie). Ils représentaient une belle force de frappe. Les débats ont été stimulants

et positifs en ce qui concerne la conduite à tenir au cours des prochains mois de campagne de la présidentielle et des législatives.

Bien sûr, il y a eu d’abord le passage obligé des rapports, financier (Georges

Lane) et moral (Jacques Garello). Il en ressort que les finances sont saines, avec

un résultat d’exploitation positif ; mais que le niveau du budget interdit toute

opération d’envergure. L’ALEPS doit se contenter de maintenir ses publications

et activités traditionnelles : Nouvelle Lettre, site libres.org, bulletin trimestriel

Liberté Économique et Progrès Social, Université d’Été, et participation à quelques

colloques en partenariat. A la différence de ce qui se passe à l’étranger, il

n’y a pas de soutien financier suffisant pour faire connaître et reconnaître la

pensée libérale. Nous travaillons comme de petits artisans là où il faudrait de grandes entreprises. Le libéralisme français, lui aussi, s’est délocalisé.

Il y a eu ensuite le temps fort des communications des auteurs nommés pour le

Prix du Livre Libéral 2010. Le lauréat en est le professeur Jean-Philippe

Feldman, couronné pour son livre La famine menace-t-elle l’humanité ?

(Lattès, 2010). Avec l’humour qu’on lui connaît, l’auteur a montré que le catastrophisme

sur la faim dans le monde était artificiel et idéologique, et que là où

existent des pénuries, les responsabilités doivent être cherchées du côté des

politiques agricoles et du protectionnisme. En Nouvelle-Zélande ou en Australie,

les aides publiques représentent 1 % des revenus des paysans, contre quelque

40 % en France !

Un prix spécial a été décerné au professeur Guido Hülsmann pour son ouvrage

sur L’éthique de la production de monnaie (L’Harmattan, 2010) traduction

française d’un livre à succès dans ses versions anglaise et allemande : c’est une

analyse historique de l’immoralité de l’inflation et de sa source, l’émission de

monnaie sans contrepartie.

Le dernier prix, celui de la chronique économique, a été décerné au professeur

Jean-Yves Naudet, qui assure la rubrique « conjoncture » dans la Nouvelle Lettre, mais écrit régulièrement dans plusieurs autres publications, au titre des ses fonctions de président de l’Association des Économistes Catholiques. Nos amis lecteurs se réjouiront sans doute de cette distinction, voilà plus de trente ans que

Aux côtés de Jacques Garello (à droite), Jean-Philippe Feldman, lauréat du Prix Libéral 2010.

De gauche à droite, Jacques Garello, Georges Lane

et Jean-Yves Naudet, lauréat 2010 du Prix de la chronique économique.

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Jean-Yves Naudet assume avec talent et dévouement la mission pédagogique

qu’il s’est donnée !

Il restait une petite heure pour s’interroger sur la conduite à tenir dans les mois

à venir. Notre attention a été attirée par « le candidat libre » qui, pour l’instant,

garde l’anonymat, mais dont le programme est plutôt attractif pour les libéraux.

Il est conseillé de se reporter à son site www.lecandidatlibre.fr. D’autre part,

beaucoup de personnes présentes ont été sollicitées par Hervé Novelli, qui organise

le 9 novembre (date anniversaire de la chute du mur de Berlin) un dîner de

la « galaxie des libéraux ». (Voir plus bas, notre compte rendu de ce dîner.).

Pour l’instant, l’ALEPS entend mettre à profit la campagne pour faire de la

pédagogie libérale et, comme c’est le cas avec la Nouvelle Lettre, suggérer que

la dernière heure de l’État-providence, créateur et amplificateur de la crise, a

sonné, et qu’il faut se familiariser avec les solutions libérales, qui permettent de

se passer de l’État, à moindres coûts et à moindres contraintes. Une page de

Bastiat illustre bien qu’on peut se passer de très nombreux ministères, car les

gens savent bien mieux que les fonctionnaires comment mener leur barque.

Les débats se prolongèrent, comme d’habitude, autour du verre de l’amitié.

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Dîner de Galaxie libérale « Pour un monde 9 »

A l’initiative d’Hervé Novelli, près de 500 libéraux se sont réunis le mercredi

9 novembre 2011. L’invitation ne laissait aucune ambiguïté sur les convictions

de l’organisateur : « Alors que depuis plus de trente ans les politiques publiques

mises en oeuvre au nom de l’État-providence ont conduit notre pays

au bord de la ruine, nombre de dirigeants politiques continuent de ressasser

les recettes d’un dirigisme pourtant coupable d’avoir provoqué une crise

sans précédent. Une crise annoncée de longue date par les libéraux. Mieux,

alors que ces dirigeants en sont directement responsables, ils accusent le

libéralisme d’en être à l’origine. Les faits nous donnent malheureusement

raison… Les libéraux ont choisi de se rassembler au-delà de tout clivage

partisan pour promouvoir leur vision d’un monde neuf. »

Ces excellentes pensées ont été confirmées d’entrée de jeu par le discours d’Alain

Madelin. Du Madelin bon cru, qui a rappelé avec nostalgie une certaine campagne

manquée en 2002 ; beaucoup des piliers de cette campagne se sont

retrouvés là, avec plaisir, et pas découragés du tout. Les coupables de la crise ?

L’État-providence, le keynésianisme, et pas la finance ni le capitalisme.

Aujourd’hui la preuve est faite : Keynes est mort, le roi État est nu. Comment

bâtir un monde neuf ? Respecter l’éthique économique, miser sur le capitalisme

entrepreneurial. « Si on veut faire des économies il faut faire de l’économie. »

Recentrer l’État sur ses fonctions régaliennes : des gouvernements de gauche

ont su le faire. C’est que « le libéralisme n’est pas de droite ni de gauche mais

de bon sens ». Peut-on réussir ? Oui, si l’on fait confiance aux Français et si l’on

a des super-citoyens au lieu d’avoir un Super État.

Les communications d’Agnès Verdier (IFRAP, sur les coûts de la fonction

publique) et de Jean-Philippe Feldman (ALEPS, sur la société civile, voir page 22)

furent particulièrement intéressantes. Quant au maître de maison, il a mis en

évidence que nous fêtions aussi le 9 novembre 1989, le jour où la liberté a pu

renaître en Europe, une liberté qui nous a été volée vingt ans plus tard. Il a

rappelé les principes de base de l’éthique libérale : l’individu prime sur la société,

la subsidiarité réduit l’État à ses fonctions régaliennes, la liberté s’accompagne

de la responsabilité. Il a appelé les jeunes (moitié de la salle) à bâtir un

« Monde 9 ». En conclusion, on ne sait si ce rassemblement se prolongera par

une initiative politique, mais il aura été prouvé au moins que la famille libérale

a bien traversé le temps, peut-être parce qu’elle a été exclue du pouvoir depuis

vingt ans.

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Colloque sur « La Pédagogie de l’économie »

Le mercredi 23 novembre 2011, à l’Assemblée nationale, les députés Olivier

Dassault et Jean-Michel Fourgous, ont organisé, dans le cadre de « Génération

Entreprise », un colloque sur le thème : « Réconcilier les français avec l’économie

: mission impossible ? » Entourés d’experts, d’économistes et de personnalités,

ils ont cherché à comprendre pourquoi les Français ont un rapport aussi

complexe avec l’économie, et surtout, en cette période de crise, de tracer des

perspectives d’évolution pour que notre pays puisse renouer avec la croissance,

seule créatrice d’emplois.

Au cours de cet évènement où, selon le mot de Laurence Parisot, flottait « un

parfum de libéralisme », de nombreuses formules ont enchanté les libéraux,

comme celle de Christian Saint Étienne : « Les Français sont des spectateurs

critiques plutôt que des acteurs responsables » ou celle de Geoffroy Roux de

Bézieux : « Être libéral, c’est croire à l’initiative des individus plutôt qu’à la structure

des organisations. » C’était aussi un plaisir d’entendre Yves de Kerdrel (Prix

Aleps de la chronique économique 2008) citer Friedman et Capitalisme et

Liberté.

Points forts : la présentation par Jérôme Fourquet du sondage qu’il a réalisé

avec l’IFOP sur les connaissances économiques des Français. Et encore la

comparaison faite par Jean Michel Fourgous d’une France partagée, comme

l’Allemagne jadis, entre une République Fédérale et une République Démocratique

– mais c’est celle-ci qui se développe et pas l’autre ! Quant à Olivier Dassault,

il a rappelé à juste titre la nécessité d’un engagement patronal dans la vie

publique, en écho à la constatation d’Hervé Novelli : il y a trop de fonctionnaires

et pas assez d’entrepreneurs au Parlement français ! Et de suggérer que les élus

abandonnent la fonction publique.

Les interventions conclusives de Pierre Lellouche, ministre du Commerce Extérieur,

et de Laurence Parisot, présidente du Medef, étaient naturellement très

attendues. Tous deux ont voulu dédramatiser la situation française, malgré les

inquiétudes qu’elle peut engendrer. Le ministre ne comprend pas pourquoi ce

que font les Allemands n’est pas possible en France, mais il met son espoir dans

l’aide que l’État porte aux PME exportatrices. La Présidente pense que l’entreprise

est mieux aimée aujourd’hui que naguère, mais elle met son espoir dans

une collaboration avec les syndicats « réformistes ». De même nos députés se

laissent surprendre à vanter le Fonds Stratégique d’Investissement, et à considérer

comme une victoire les assouplissements aux 35 heures – qui n’ont pas

été abrogées.

Bref, les libéraux se posent une question : l’avenir du libéralisme français

dépend-il de l’émergence d’un État libéral ? Aucun orateur n’a souligné la nécessité

de réduire le périmètre de l’État si ce n’est par Agnès Verdier, de l’IFRAP, ou Geoffroy de Bézieux, alors que c’est la seule et vraie question qui se pose.

Les libéraux ne peuvent opérer dans le système de l’État-providence et de l’économie

dirigée, qui étouffe toute velléité de vraie réforme. Il faut sortir du système,

et aller jusqu’à « l’ultralibéralisme », comme l’ont voulu des millions d’électeurs

dans la Nouvelle Europe. C’est pourquoi Jacques Garello s’est présenté, lors de

son intervention, comme « ultralibéral » : le contraire du socialisme de gauche,

ce n’est pas le socialisme de droite, c’est le libéralisme qui n’est d’ailleurs ni de

droite, ni de gauche, mais de « bon sens », comme le dit Alain Madelin.

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Conférence de l’IREF et de Contribuables Associés

Le jeudi 8 décembre 2011, l’IREF (Institut de Recherches Économiques et Fiscales)

et Contribuables Associés ont organisé, à Rennes, une conférence intitulée

: « Pour sortir de la crise : plus ou moins d’impôts ? Les cas français, italien

et suisse. » Il s’agissait de présenter la conclusion d’une étude menée pour l’IREF

par les professeurs italiens Colombatto et Padovano, sur la base de l’histoire

récente d’une trentaine de pays : les hommes politiques au pouvoir qui ne réforment

pas tomberont tôt ou tard. A l’inverse, ceux qui osent des réformes, même

non prévues, sortent à coup sûr vainqueurs de la compétition.

C’est donc un mauvais calcul pour des hommes politiques au pouvoir que de ne pas réformer. Ils tomberont tôt ou tard. C’est ce qui s’est produit depuis un an et demi : en Angleterre, en Grèce, en Italie, en Irlande, en Espagne, la crise a emporté les leaders en place, et les électeurs ont ainsi fait connaître leur désir « d’autre chose ». Cet aspect du problème est un peu flou, mais bien plus claire est une autre corrélation : tous les gouvernements démocratiques ayant pratiqué de vraies réformes ont été réélus, souvent de façon très large. L’étude s’intéresse surtout à ce qui s’est passé au Canada, en Suède, en Australie, en Nouvelle-

Zélande. Dans tous ces pays, les partis au pouvoir (souvent de gauche d’ailleurs)

ont réformé très profondément, et rompu avec le tout État-providence. En dépit des sacrifices imposés à certains, en dépit de la suppression de dizaines de milliers de postes de fonctionnaires, en dépit de la rigueur budgétaire, les électeurs ont compris que l’on ne pouvait faire autrement, et ont su gré aux auteurs des réformes de leur lucidité et de leur courage. D’ailleurs les électeurs en retirent aujourd’hui les fruits : ces pays ont traversé la crise sans dommage apparent, parce qu’ils ont fait en temps voulu ce que le « sommet » de Bruxelles veut réaliser, sans grande chance d’y parvenir. Ils ont diminué l’État et les dépenses publiques, privatisé ou organisé la concurrence (par exemple dans l’école, les transports, la santé ou les retraites).

Le Pr. Victoria Curzon Price a prononcé un discours magistral sur la façon dont la Suisse a traversé la crise. Avec la Suède, c’est le pays européen qui a connu la croissance la plus élevée. Le Franc Suisse n’a pas été emporté par les troubles financiers et monétaires, même s’il a fallu compenser les erreurs de l’Union des Banques Suisses. Pour quelles raisons ? Moins d’impôts, « restrictions budgétaires » votées dès 2001, empêchant la Banque Nationale de financer quelque déficit public que ce soit. Mais aussi résistance de la démocratie directe, soumission du pouvoir fédéral aux votes populaires dans les cantons. Voilà les vrais chemins d’une réforme réussie.

Par contraste, nous a dit le professeur Colombatto, l’Italie n’a pas voulu rompre avec son « modèle redistributif », où le Sud ponctionne le Nord, où l’administration centrale veut priver les régions de toute autonomie en dépit des lois passées il y a dix ans bientôt. La France, a souligné Maître Jean-Philippe Delsol, n’a pas fait mieux : c’est le « modèle social français » qui impose gaspillages, inégalités, désinvestissement, fuite des capitaux et des hommes. Comme l’a souligné Alain Mathieu, président de Contribuables Associés, le modèle est en réalité « antisocial », car il appauvrit tout le monde, mais les pauvres encore plus. Jacques Garello concluait : les dirigeants français peuvent-ils amorcer en cinq mois les réformes qu’ils n’ont pas su faire en cinq ans ? Benoîte Taffin, porte parole de Contribuables, a souhaité qu’au moins les candidats tiennent un nouveau langage et qu’un programme lisible soit présenté.

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